Un invité qui revient, cette fois sur l'autorité
Jimmy
Je reçois aujourd'hui sur le podcast du Petit Manager Lionel Bellenger, qui est un expert renommé en communication et en management, reconnu pour ses contributions significatives dans ces domaines. Auteur prolifique et conférencier recherché, il a su captiver et inspirer de nombreux professionnels à travers ses écrits et ses interventions. Dans un précédent épisode du Petit Manager, nous avons eu le privilège de l'interviewer sur l'art de la question, où il a partagé des insights précieux sur l'importance de poser les bonnes questions pour favoriser le dialogue et la compréhension. L'interview est à retrouver dans l'épisode 62.
Alors aujourd'hui, nous avons l'honneur de l'accueillir à nouveau pour discuter d'un thème tout aussi crucial : l'autorité. Je rappelle à cette occasion l'ouvrage Choisir l'autorité : responsabiliser et faire grandir, publié aux éditions ESF. Ce livre, qui explore en profondeur les dynamiques de l'autorité dans le management, est une ressource incontournable pour tous ceux qui cherchent à exercer une autorité respectée et efficace. Lionel Bellenger est également maître de conférences à HEC Paris, où il coordonne les programmes de négociation. Son expertise s'étend à divers domaines, y compris la négociation, la pédagogie et le leadership. Il a collaboré avec des figures influentes comme Gérard Houllier, ancien entraîneur de football, pour croiser leurs expériences et perspectives sur le management. Ses cours et conférences sont très appréciés pour leur profondeur et leur pertinence, offrant des outils pratiques et des réflexions théoriques pour améliorer la communication et le management. Alors nous sommes impatients de plonger dans cette conversation enrichissante avec Lionel et d'explorer ses perspectives uniques sur l'autorité, l'éducation, le charisme, le respect et bien d'autres. Bonjour Lionel.
Lionel Bellenger
Bonjour, merci Jimmy.
Jimmy
Alors première question : comment ça va aujourd'hui ?
Lionel
Très très bien. L'été a été bon.
Jimmy
Et bientôt mieux ! Alors moi, il m'a semblé qu'en France il a beaucoup plu.
Lionel
Non, dans la région parisienne, la canicule a été beaucoup moins forte que l'année dernière. Donc on a eu un temps plus varié. Mais dans certaines régions de la France, il a fait très très chaud, notamment dans le sud, à nouveau canicule.
Jimmy
D'accord. Bon, rappelons que nous sommes fin août et qu'on espère avoir une belle arrière-saison.
L'autorité est structurelle à la vie en groupe
Jimmy
Alors aujourd'hui on va parler d'une thématique qui n'est pas évidente à aborder, parce que souvent déjà elle prête à confusion. On va traiter de l'autorité, qu'on aborde je pense très souvent — et tu en parlais — dans les médias, mais peut-être sous le biais aussi d'un autoritarisme, qui sont deux choses distinctes. Est-ce que tu pourrais nous donner une introduction pour qu'on puisse comprendre ce dont on va parler aujourd'hui ?
Lionel
Oui. Alors je crois que l'exercice de l'autorité est associé à la prise de décision, il est associé au pouvoir. Donc dans toutes les entreprises, dans toutes les organisations, dans la vie associative, dans la vie sociale et politique bien entendu, il y a un rapport à l'autorité. Dès l'instant qu'il y a du pouvoir, dès l'instant qu'on confère du pouvoir à quelqu'un, on lui confère une certaine autorité. Et donc l'exercice de cette autorité se fait de différentes manières. On parle de style d'autorité, et il y en a qui sont plus critiqués, il y en a qui sont plus appréciés, il y en a qui sont datés aussi parce que ça correspond peut-être à des époques. Et puis il y a une dimension aussi, je ne sais pas si on aura le temps de l'aborder, mais interculturelle. Ce n'est pas une surprise que sur la planète, les différentes cultures appellent des manières, selon les époques mais aussi selon les continents et les civilisations, d'exercer l'autorité. C'est assez central.
Il y a même des travaux qui ont été portés de façon très intéressante d'ailleurs par les éthologues sur l'exercice de l'autorité dans le monde animal, par exemple. Aujourd'hui il y a de très très beaux travaux qui analysent par exemple le fameux mâle alpha chez le lion, qui exerce une autorité, une puissance d'autorité qui est étudiée de façon très approfondie aujourd'hui par des éthologues, et qui éclaire dans certains cas aussi le pourquoi de l'autorité chez les humains.
Jimmy
Parmi ces différentes autorités — je réagis un peu parce que j'ai vécu en Chine, maintenant je vis aux États-Unis — je suis tout à fait d'accord avec toi, l'autorité ne s'exerce de toute façon pas de la même façon, elle n'est pas perçue de la même façon. On va commencer par une première question. Y a-t-il besoin d'autorité ? Et y a-t-il une autorité qui change au travers des époques, si on reste en France ?
Lionel
Alors, la première question sur la nécessité de l'autorité. On pourrait dire que la notion d'autorité est structurelle à la vie sociale et à la vie en groupe. C'est là que, curieusement d'ailleurs, et c'est pour ça que je faisais référence d'entrée au monde animal et aux travaux des éthologues, on s'aperçoit que l'autorité dans les groupes humains — et encore une fois comme chez les animaux — est contingente toujours de la dimension d'organisation.
C'est-à-dire qu'il semble, il a été accrédité l'idée que dans toutes les espèces, le souci organisationnel est un souci vital, tout simplement vital, pour que les gens ne s'entredéchirent pas entre eux, premièrement, et deuxièmement pour qu'ils puissent faire face aux agressions éventuelles dont ils sont l'objet. Donc il y a un rapport à l'organisation. Et dès l'instant qu'il y a un problème organisationnel, se pose la question : qui détermine les règles de l'organisation, et ensuite qui contrôle, qui prend le contrôle de cette organisation ?
Et tous les travaux — alors si on fait un grand saut dans l'histoire — là, les psychologues contemporains, les travaux du psychologue anglais Kurt Lewin sur la dynamique de groupe, semblent montrer que la vie de groupe est structurellement indissociable du fait qu'il y ait un minimum d'organisation.
D'où l'idée qu'il y ait du coup un chef. Alors appelons ça de façon assez primaire un chef, c'est-à-dire quelqu'un qui est dépositaire ou garant de cette organisation. Donc d'où une diversité extraordinaire : quel genre d'organisation il met en place, comment cette organisation fonctionne, et c'est là qu'on va déboucher sur les choses qu'on connaît. C'est-à-dire par exemple une certaine tendance à la verticalité, c'est-à-dire autorité descendante. Et de façon plus moderne aujourd'hui, mais on en trouve des traces déjà dans l'Antiquité et aussi encore une fois chez les animaux, d'une certaine transversalité, c'est-à-dire collégialité.
Donc l'autorité, elle est toujours confrontée à ces deux grands axes. Ou bien elle s'exerce dans la verticalité — en France on a tendance à qualifier ce mode vertical de jupitérien, c'est-à-dire tout descendant, d'en haut, ou on l'a appelé aussi dans la culture américaine taylorien, pyramidal, l'organisation pyramidale, l'organisation de travail pyramidale. Et puis l'émergence dans les années 60-70 dans les organisations d'une certaine horizontalité, c'est-à-dire d'un management beaucoup plus collaboratif qui fait participer les gens. Dans ce cas-là, le chef, celui qui est en haut, devient un garant de décisions plus collectives, d'un mode organisationnel plus partagé, plus collaboratif en quelque sorte.
Jimmy
Alors, je te comprends, l'autorité...
Lionel
Donc c'est inhérent. Il semblerait que, dès l'instant, il y ait des travaux qui ont été faits. Par exemple on crée expérimentalement, on met sept-huit personnes qui ne se connaissent pas, on les met dans un local, on leur dit : bon, voilà, vous allez tenter par exemple de faire ça. Se pose aussitôt la question organisationnelle. Donc qui induit les bases de cette organisation ? Ça ne vient pas tout seul, ça ne vient pas de chacun tour à tour, mais il y a des gens qui donnent des impulsions. Et c'est là qu'on en parlera certainement : on a un rapport entre l'autorité et le leadership.
Les trois sources du pouvoir selon Max Weber
Jimmy
Bien sûr. Alors, je vais rebondir tout de suite. Tu dis : l'autorité est nécessaire à la vie en communauté. On imagine, à la survie, il y a 70 000 ans. Aujourd'hui, pour être dans l'autorité, tu dis : on met huit personnes, dix personnes dans une salle, elles ont une mission à accomplir, peut-être elles ont un temps limité, elles n'ont pas le temps de se connaître. Comment on choisit la personne qui fait autorité ? Est-ce que c'est le plus fort ? Est-ce que c'est celui qui parle le plus ? Est-ce que c'est celui qui a le plus beau vêtement, la plus belle tête, qu'on peut imaginer ? Comment on choisit ?
Lionel
C'est une belle question. Alors on peut faire le distinguo — expérimentalement, effectivement, c'est fait — entre le groupe spontané, et on va l'observer pour voir comment émerge un leader qui va exercer une autorité éventuelle. Dans la vie des organisations et des entreprises, la hiérarchie est déjà en place, donc on peut dire que les responsables sont souvent désignés, ou ils sont cooptés. Désignés ou cooptés.
Et c'est là qu'on s'aperçoit parfois qu'il y a une bonne conformité. C'est-à-dire qu'on s'aperçoit que la personne désignée pourrait être par exemple le nouveau chef du service commercial ou le nouveau chef du service logistique, et finalement on ne s'est pas trompé, parce que ça fonctionne bien, parce qu'il est accepté, tout ça, etc. Très bien. Et on s'aperçoit aussi que dans certains cas, il y a de terribles dysfonctionnements, c'est-à-dire que ça ne marche pas. Ça ne marche pas. Ça, c'est dans la vie organisée des entreprises, donc il y a une forme de désignation.
Plus intéressant, effectivement, c'est de revenir aux sources, c'est-à-dire à ces fameuses expériences qui ont été faites en psychologie sociale, de prendre un groupe spontané pour voir comment émerge effectivement quelqu'un qui, progressivement, plus conscient que les autres peut-être, va prendre en charge la nécessité de s'organiser en quelque sorte.
Là on pourrait renvoyer un petit peu aux travaux de Max Weber, le sociologue allemand Max Weber, au début du siècle — ça fait un siècle en quelque sorte. Il posait l'idée, Weber, qu'il y a trois sources du pouvoir et donc de l'autorité. La première source, il la qualifiait de tradition. Plus simplement, on pourrait dire c'est l'ancien qu'on nomme. Pas mal de cultures, y compris encore aujourd'hui sur la planète, ont des modes organisationnels dans lesquels les anciens sont dépositaires du pouvoir et donc de l'organisation proprement dite. Ce sont les anciens. C'est la tradition. Dans la vie de l'entreprise, par exemple, ça n'a pas vraiment lieu d'être. Même si dans certains cas, on va considérer qu'un des critères, quand même, ce soit le vécu d'une personne pour la nommer manager. On entend encore des discours dans l'entreprise : cette personne-là est trop jeune, ça ne va pas faire l'affaire, etc.
Bon, mais ce premier critère-là bien décrit par Max Weber dans les sociétés traditionnelles ou dans certaines cultures : l'ancien, le traditionnel, est celui qui va exercer l'autorité. Et là je vais prononcer un mot qu'on va reprononcer certainement d'autres fois : cette légitimité le fonde. C'est sa légitimité en fait d'être l'ancien, d'être celui qui sait, etc.
La deuxième légitimité selon Max Weber, c'est une autorité, celle-là, qu'on pourrait qualifier de régalienne, c'est-à-dire celle qui confère le droit de juger, le droit de mettre en place des règles, le droit de les faire appliquer et le droit de sanctionner. Espèce d'autorité régalienne qu'on peut qualifier dans les entreprises de hiérarchique. C'est le pouvoir hiérarchique. Alors ce pouvoir-là, il est pris par certaines personnes ou il est conféré dans une organisation qui existe déjà.
Et la troisième voie du pouvoir selon Max Weber — et cette trilogie-là reste aujourd'hui opérationnelle, bon on va voir qu'il faut la dépasser, mais elle reste quand même opérationnelle — c'est la fameuse voie charismatique. C'est-à-dire quelqu'un qui, par sa présence, par son vécu, a une légitimité par rapport au groupe. Et là, il y a un problème de reconnaissance. Cette légitimité est reconnue par le fait qu'il a un vécu, qu'il a une présence. Les sociologues parlent de prestance, de prestance dans laquelle il y a tout un tas de critères qui apparaissent.
Inspirer et autoriser
Lionel
Et pour répondre à ta question, dans un groupe spontané, c'est quelqu'un qui, le premier, tout simplement, va prendre des initiatives. On voit ça dans la vie de tous les jours. Prenons par exemple des amis qui, comme on voit dans nos métiers, font un stage de formation dans la journée, et puis le soir à 18h c'est terminé, tout ça, etc. Ils se rassemblent dans une salle ou dans une brasserie. Puis la question se pose de se dire : tiens, qu'est-ce qu'on fait ce soir ? Ils sont sept, huit, neuf, dix. Qu'est-ce qui va se passer ? C'est un groupe spontané, ils n'ont pas de lien hiérarchique entre eux, ils n'ont parfois pas de passé entre eux. Donc on est presque dans une situation expérimentale intéressante. Bon, si on va manger à tel endroit, ou si on va voir un spectacle au théâtre, ce n'est pas par hasard. C'est qu'il y a quelqu'un — alors on va appeler ça comme ça — qui a donné une impulsion.
Et on dit aujourd'hui que les gens qui font preuve d'autorité... il faudrait revenir à cette source-là. Ce sont des gens qui inspirent en quelque sorte. Ils donnent une impulsion. Alors ce n'est peut-être pas la première qui va fonctionner d'ailleurs, parce qu'il faut — et c'est là que ça se pose de façon très intéressante quand on pose l'autorité comme ça : quelqu'un donne une impulsion, mais il faut que ça déclenche de l'adhésion. Évidemment, il faut que ça déclenche de l'adhésion. Si je ne déclenche que du rejet...
Je dis souvent, ça fait rigoler les participants quand on parle de ça : d'ailleurs, dans la vie de l'entreprise, il y a des gens qui prennent la parole dans une réunion et au bout de trois minutes, ils ont réussi à faire l'unanimité contre eux. Donc là, le gars est grave... Ils se sont foutu à dos tout le monde, en quelque sorte, au bout de trois minutes. Donc là il y a un réel problème.
Donc on peut dire que cet exercice de l'autorité — je n'aime pas la qualifier comme ça, mais on peut oser la qualifier d'autorité naturelle. C'est quelqu'un qui inspire, c'est quelqu'un qui prend l'initiative. Ça marche ou ça ne marche pas, ce n'est pas garanti que ça marche, mais ça peut marcher.
Et après, alors on y reviendra sûrement... Une fois qu'on a pris cette initiative — donc il faut oser en quelque sorte prendre cette initiative — il faut savoir comment ça suit derrière. Qu'est-ce que je fais ? Est-ce que j'adopte des comportements de négociation ? Est-ce que je me mets à l'écoute ? Est-ce que je sais m'appuyer sur d'autres suggestions ? Parce que par exemple — et ça on peut y revenir aussi parce que c'est intéressant — faire preuve d'autorité, c'est effectivement donner une impulsion et prendre une décision. Mais c'est aussi autoriser.
Par exemple, ce leader-là qui a fait une suggestion, tiens, pour aller dans telle brasserie. Bon, apparemment, les gens ne connaissent pas, ça n'a pas déclenché une vague d'enthousiasme extraordinaire. Et puis dans le groupe, il y en a un qui dit : mais non, moi je connais, la semaine dernière, j'ai été à tel endroit, c'est super. Et lui, il y rebondit là-dessus, par exemple, en disant : ouais, tiens, c'est une bonne idée, est-ce que vous la connaissez, cette brasserie-là ? Du coup, il remplit les deux fonctions. Inspirer et autoriser. Inspirer et autoriser.
Et ça, c'est capital dans la vie. Parce qu'autoriser, c'est fondamental aussi. Il autorise, il autorise. Donc il donne toujours, il confirme là cet exercice du pouvoir. Donc il y a une prise de pouvoir. Il n'y a pas photo, il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt : dans l'exercice de l'autorité dans un groupe, il y a une prise de pouvoir. Ou bien pour inspirer, ou bien pour autoriser. Alors il y a des gens qui sont abusivement dans l'inspiration, c'est-à-dire toujours force de proposition, quand même assez égocentrés et narcissiques. Et puis il y a des gens qui ont le deuxième volet aussi, c'est-à-dire cette capacité à autoriser les autres, à rebondir, à enrichir, à aller plus loin, à sortir de leur propre schéma à eux pour estimer ou juger à un moment donné qu'une suggestion reste tout à fait importante. Ce n'est pas la même chose.
Avoir de l'autorité : décider, contrôler, être clair
Jimmy
Alors j'en profite, parce qu'on en a parlé avant le podcast et puis je pense que c'est un bon tremplin maintenant : c'est parce qu'il y avait cette différence entre faire autorité et avoir autorité, et les déviances associées bien évidemment qu'on peut imaginer lorsqu'on a l'autorité et qu'on n'est pas prêt à autoriser d'autres idées, d'autres options, à apprendre. Est-ce que tu peux nous rappeler ou nous expliquer la différence entre faire preuve d'autorité et avoir...
Lionel
Oui. Alors c'est plus simplement même encore, il ne faut pas avoir peur d'utiliser le mot avoir, parce que c'est là que ça se joue. C'est avoir de l'autorité. C'est ce qu'on dit dans la vie de tous les jours d'ailleurs. On dit d'une personne : il a de l'autorité. Il a de l'autorité. Les gens quand ils en parlent, ils témoignent de leur expérience familiale par exemple. Quelqu'un dit : moi ma mère, elle avait de l'autorité. Elle a toujours eu de l'autorité, elle avait de l'autorité. Ou l'inverse d'ailleurs : elle manquait d'autorité, elle n'avait pas d'autorité. Donc c'est avoir de l'autorité versus faire autorité.
Alors je crois que ces deux notions-là sont à bien distinguer, parce que la vie des organisations, la vie des entreprises, la vie sociale sont des terrains d'exercice des deux. Exercice de l'autorité proprement dit, et l'exercice de faire autorité. Alors comment je les distingue ? Si on prend le premier, avoir de l'autorité, c'est l'exemple dont j'étais parti tout à l'heure. Avoir de l'autorité, c'est le pouvoir de décider. Il y a plusieurs critères. Le premier critère, c'est le pouvoir de décider. Et donc on prend de l'initiative. On prend de l'initiative. C'est quelqu'un qui prend des décisions.
Quand on travaille en formation avec différentes personnes, quels que soient les âges et les domaines, ce critère-là leur parle très fort. Il y a des gens qui disent : c'est vrai que moi j'ai du mal à prendre des décisions. J'ai du mal à prendre des décisions. Alors j'ai déjà du mal à en prendre pour moi-même, alors a fortiori en prendre qui concernent un groupe, y compris dont je suis responsable. J'ai du mal. J'ai du mal. Ça commence dans la cour de récréation. C'est le petit gosse, encore une fois, qui a une impulsion, il veut jouer au basket ou il veut jouer au football. Bon, il faut qu'il le dise. Il faut qu'il se mette au milieu. Il faut qu'il dise : voilà, est-ce qu'on joue au... est-ce qu'on pourrait jouer au basket ? Il prend l'initiative. Donc tout commence par là, dans la prise d'initiative.
Et certains enseignants, par exemple, quand ils causent avec les parents d'élèves, font état de ça. C'est intéressant d'ailleurs d'en faire état, de dire par exemple : votre fille, quand il y a des jeux, quand je fais des choses dans la classe, effectivement, c'est assez rare quand elle propose quelque chose. Alors en management, on manie des grands mots, c'est ce qu'on appelle être force de proposition. On reprochera à certaines personnes, parfois, par exemple, de ne pas être force de proposition. Le leadership et l'autorité, ça commence comme ça, par le pouvoir de décision.
Deuxième chose que l'on peut dire, c'est le pouvoir de faire respecter des engagements, de contrôler. Parce qu'une fois qu'on a pris des décisions, il faut les appliquer. Et quelqu'un qui fait preuve d'autorité, comme on dit, va au bout de ses idées. Il va au bout de ses idées, c'est-à-dire il prend une décision, il partage cette décision, ensuite il contrôle l'application de ces décisions. Puis on pourrait redébobiner toute la bande du management : si ces décisions ne sont pas appliquées, éventuellement on peut, alors c'est là que ça se distingue, ou bien mettre des sanctions, ou aider, ou conseiller, ou réguler, comme on dit de façon moderne aujourd'hui. C'est là que se déroule tout le talent, tout le savoir du leadership dans tous les groupes et dans toutes les organisations. Décider, respecter ces engagements, les faire respecter, contrôler effectivement que ça fonctionne, réguler ou corriger le tir, et éventuellement sanctionner si ça ne marche pas.
Et très souvent on peut associer d'ailleurs à cet exercice de l'autorité des gens qui ont une certaine fermeté ou une certaine bienveillance. Alors on a entendu ces dernières années une montée assez forte des comportements de bienveillance, qui ne sont pas contradictoires avec l'autorité. C'est le style, c'est la manière de respecter les autres, c'est la manière de donner des ordres, de donner des directives.
J'ajouterais aussi dans cette version-là sur l'autorité — et certaines personnes en pâtissent sérieusement, alors dans la culture française c'est flagrant, je ne sais pas si on peut le retrouver de façon aussi forte dans les cultures anglo-saxonnes, anglo-américaines — c'est le manque de clarté, par exemple. La nécessité de clarté dans l'exercice de l'autorité. Beaucoup de gens, après coup, quand il y a des litiges, quand ça ne va pas, quand il y a des incidents, qu'est-ce qu'ils disent ? C'était pas clair. On ne savait pas exactement qu'on n'avait pas le droit de faire ça, ou qu'on pouvait faire ça. Donc ce besoin de clarté, il est inhérent à l'exercice de l'autorité. Vraiment inhérent à l'exercice de l'autorité.
Donc besoin de fermeté, de clarté, qui oblige à un exercice et un contrôle de soi prudent quand même. Quand on fait des séminaires de formation avec des jeunes managers par exemple, ça n'est pas rare que, quand on analyse après coup des séquences, on fasse ce constat effectivement là, qu'il y a anguille sous roche à de futurs problèmes, parce que ce n'est pas clair. La demande n'est pas claire. L'autorité n'est pas claire. Et c'est un vrai souci. Voilà : avoir de l'autorité, c'est déjà une sacrée discipline. C'est déjà une sacrée discipline. J'ose prendre mes risques.
Le pouvoir est à prendre
Jimmy
Alors tu disais : pouvoir décider après son impulsion. On donne l'impulsion pour pouvoir prendre des décisions. Est-ce que tu as des exemples — parce que moi j'en ai en tête — des gens qui ont envie d'avoir des impulsions et des décisions mais qui n'ont pas le pouvoir ? Est-ce qu'on peut avoir de l'autorité si on n'a pas le pouvoir ?
Lionel
Oui. Je crois, alors c'est là qu'on peut ressortir, qu'on peut associer quand même la réflexion avec la notion de leadership. Avec la notion de leadership. Parce que quelqu'un qui aurait dans sa tête des décisions et qui n'a pas ce qu'il faut pour les impulser, pour les donner et pour les exercer, il manque d'autorité. Il manque d'autorité. Voilà, ça pose une autre question.
Jimmy
La question est inverse. La question est : quelqu'un qui souhaite avoir de l'impulsion et qui a de l'impulsion, mais à qui on ne donne pas le pouvoir. Tu imagines dans une entreprise quelqu'un qui a plein de bonnes idées mais on ne lui donne pas le pouvoir de les appliquer. Est-ce qu'il peut quand même faire preuve d'autorité ?
Lionel
Le pouvoir, il est à... Oui, oui, c'est là que tu fais la différence. C'est là que le leadership fait la différence. Le maréchal Leclerc disait — je sais que son alter ego, c'était de Gaulle au-dessus de lui, on imagine la relation — le maréchal Leclerc disait : les meilleures décisions que j'ai prises, c'est quand j'ai désobéi. C'est quand j'ai désobéi. Bon, là on retrouve la tradition des grands personnages leaders. C'est des profils à la Churchill, c'est-à-dire que le pouvoir est à prendre. Le pouvoir, il est à prendre. Quelqu'un qui est dans une posture essentiellement de soumission ou d'obéissance, à un moment donné, ou bien son autorité est altérée au bout d'un certain temps, ou simplement il n'a jamais été capable de l'exercer. On y reviendra certainement peut-être, mais avoir de l'autorité, c'est aussi dans certains cas être justement capable de transgresser. Capable de... Eh ben oui, eh oui, eh oui.
J'ai un petit exemple très managérial, français, qui date un petit peu, je le donne toujours notamment aux élèves, aux grands élèves de HEC qui sont normalement des futurs dirigeants. Il y a un grand dirigeant français dans l'automobile, dans le groupe Peugeot, qui s'appelait Jean Calvet, à Sochaux. Jean Calvet, qui a fait partie... je crois qu'il a été dix ou onze ans président du groupe Peugeot à Sochaux. Grand dirigeant d'entreprise, de tradition, avec un charisme, etc. Et comme souvent chez ces gens-là... là, c'est une autre question qui est intéressante d'ailleurs, qui pourrait se poser. Il a fait presque tout bien. Il a marqué l'histoire de Peugeot. Et il y a un truc qu'il n'a pas fait, et malheureusement, il y a pas mal de dirigeants qui oublient cette étape-là.
Il a seulement zappé, alors volontairement ou pas, je ne sais pas, je ne l'ai jamais interrogé, sa succession. Pas intéressé à sa succession. Du coup, il s'est fait tomber dessus par la famille Peugeot, qui est, elle, propriétaire, actionnaire. La famille Peugeot, c'est important, la famille Peugeot d'ailleurs, qui lui avait confié la présidence de Peugeot, qui à un moment donné, le temps passant et l'échéance arrivant, l'a sommé quand même de lui dire : mais, mais, mais, monsieur Calvet, c'est quoi, vous proposez quoi ? Est-ce que vous avez une idée de qui peut vous succéder ?
Et au grand dam de tout le monde, à la surprise générale, il a désigné parmi... je crois qu'il avait un comité de direction de sept personnes, je crois, de sept directeurs qu'il dirigeait. Parmi les sept directeurs qui étaient là, au dernier moment, il a désigné un des seuls qui de temps en temps osait s'opposer à lui.
C'est-à-dire que les autres, qui étaient tous béni-oui-oui, sympas, machin, etc., ils ont dû quand même le vivre un peu durement, parce que ce n'est pas eux qui ont été choisis. Et c'est un homme qui s'appelle Folz, qui a été lui aussi un grand dirigeant de Peugeot, qui avait effectivement la réputation, de temps en temps — bon, appelons un chat un chat — d'oser dire non à Calvet. Et quand on lui dit : désigne-moi quelqu'un, effectivement, pour te succéder, il dit : celui-là.
Ce sont des gens qui ont compris ce que c'est que l'exercice de l'autorité. Ce n'est pas sans prise de risque. Ce n'est pas sans prise de risque. Et j'aurais tendance à dire, c'est ça le [sceau ?] d'une saine autorité. C'est quelqu'un qui sait ce qu'il fait, et qui prend ses risques, et qui est même capable, dans certains cas, de transgresser. C'est ça l'autorité.
Au nom de quelles valeurs
Jimmy
Est-ce qu'il faut avoir des valeurs communes dans ce qu'on fait, ou retrouver des valeurs, pour exercer de l'autorité ? Ou est-ce que tu penses que l'autorité s'applique au-delà des valeurs ? On peut nous mettre sur n'importe quel terrain, y compris sur des terrains où on ne se reconnaît pas dans les valeurs de l'entreprise, et pouvoir faire preuve d'autorité ?
Lionel
Oui, ça, je vais répondre tout de suite, mais on peut y revenir peut-être tout à l'heure. Il est évident — alors c'est là à nouveau qu'on peut relier autorité et leadership — quand on dit par exemple que l'autorité c'est un pouvoir de décision, c'est un pouvoir d'impulser, ce ne sont pas seulement des objectifs, mais ce sont des valeurs aussi. Bien sûr que ce sont des valeurs, évidemment. Donc quand on dit qu'en général quelqu'un qui a de l'autorité, c'est une personne de conviction, c'est-à-dire qu'il y a une certaine transparence de ces valeurs.
Alors on peut retrouver évidemment des hiérarchies de valeurs, par exemple des gens qui accordent une valeur considérable à l'équité, d'autres qui accordent une valeur considérable au respect, certaines personnes qui accordent au travail, à la valeur travail, au fait de faire des efforts, au fait de contribuer à une tâche commune, le sens du collectif chez certains, par exemple.
Donc il y a une marque, il y a une marque personnelle. Quelqu'un qui exerce une autorité, comme on dit, c'est toujours au nom de quelque chose. Et le « au nom de quelque chose », c'est toujours au nom de certaines valeurs. Et plus ces valeurs ont une résonance dans le collectif, plus elles sont acceptées. Plus elles sont acceptées. Il y a des gens qui partent en fin de carrière et qui font l'objet réellement — même si ça n'a pas toujours été drôle, s'il y a eu des moments difficiles — mais qui font l'objet de témoignages quand même justement sur ce terrain-là. Par exemple : c'était un homme, une femme qui était juste ; c'était un homme, une femme qui respectait toujours les clients, voire même ses adversaires. On voit ça en politique, ils sont peu nombreux, mais ils le savent entre eux. Ils le savent entre eux, ça. Donc oui, bien sûr, il y a un exercice des valeurs. Il y a un affichage des valeurs, forcément.
Faire autorité : référence, expertise, vécu
Jimmy
Je vais poser une question avant de passer à un autre sujet.
Lionel
Alors il y a ces autorités. Donc on peut passer à faire autorité.
Jimmy
On peut passer à faire autorité, évidemment, puisqu'on était sur avoir autorité.
Lionel
Donc avoir l'autorité, avoir l'autorité, ça veut dire qu'on marque un territoire, ça veut dire qu'on prend des décisions. Et c'est là que j'aurais tendance à dire, on peut décliner tout ça : la justesse des décisions, l'importance des décisions, le bon timing des décisions. On est au cœur là véritablement de ce qu'une femme ou un homme peut apporter à la vie d'un groupe, que ce soit encore la vie associative, la vie politique, la vie sociale ou la vie de l'entreprise. Le marqueur, c'est quelqu'un qui ose prendre des décisions. Puis après, c'est la nature des décisions, leur opportunité, leur impact, leur bon timing. C'est tout à fait considérable. Au passage, d'ailleurs, ça fait comprendre pourquoi il y a des gens qui sont très timorés et très timides sur prendre des décisions. Parce que tu sais, quand tu prends des décisions, évidemment, tu prends des risques considérables.
Jimmy
Elles ne sont pas forcément toujours bonnes.
Lionel
Eh ben oui. Comme on dit, c'est facile de dire, c'est facile de critiquer. Vas-y, qu'est-ce que tu ferais à ma place ? Ou qu'est-ce que vous auriez fait dans ce cas-là ? Bon, c'est une technique classique d'ailleurs pour calmer un petit peu certaines personnes parfois dans la critique. C'est : qu'est-ce que tu ferais ? Oui, alors la réponse est oui, mais moi je ne suis pas le chef, ou moi je ne suis pas... Ben oui, ça c'est clair. Ça c'est clair, on tourne en rond là, c'est clair.
Alors, faire autorité. Faire autorité, c'est intéressant parce que ce n'est pas pareil. C'est un autre versant — alors on peut dire que c'est les deux versions d'une médaille peut-être — c'est un autre versant que avoir l'autorité. Faire autorité, c'est être perçu par les autres comme une référence. C'est disposer d'une expertise. C'est avoir un vécu. Pour moi c'est une trilogie, ça. Référence, expertise et vécu. Et ce sont les autres qui l'identifient. C'est les autres qui l'identifient.
On dit des gens qui font autorité que ce sont des gens dont on dit : va voir un tel, demande-lui, je pense qu'il pourra t'aider ou il pourra t'éclairer là-dessus. C'est quelqu'un qui a une référence, quelqu'un qui a une expertise, quelqu'un qui a un vécu, quelqu'un qui peut offrir une capacité d'analyse, une très grande capacité d'analyse, quelqu'un qui peut apporter une aide à la décision. Donc, fondamentalement, on s'aperçoit que l'exercice de l'autorité chez lui, c'est : qu'est-ce qu'il apporte à l'autre ? Donc ce n'est pas venir avec une décision, c'est qu'est-ce qu'il apporte à l'autre, en quoi il peut être utile à l'autre. Donc c'est une version tout à fait honorable, tout à fait intéressante, dont certaines personnes par exemple, parfois, qui font preuve d'autorité, malencontreusement, sont plus dépourvues. Ils jouent beaucoup moins un rôle sur ce plan-là.
Alors qu'on pourrait dire, et j'en ai croisé dans ma carrière, que certaines personnes qui font autorité, en termes de vécu, en termes d'expertise, en termes de référence, parfois ne sont pas à l'aise avec l'exercice de l'autorité proprement dite. Pas du tout à l'aise. Là je suis en train de décrire ce que beaucoup de gens connaissent bien dans l'entreprise, qui est l'expert. L'expert qui donne un avis, qui se creuse la tête, qui fait plein de [inaudible], mais qui dira : moi je ne prends pas de décision. Moi je ne prends pas de décision. Eh ben oui, je ne prends pas de décision. Je fais autorité en matière de biologie ou de mécanique, machin, etc. Mais moi, je ne prends pas de décision. Je ne prends pas de décision. C'est ça.
On a eu ce problème-là pendant la grande période Covid, par exemple, de façon tout à fait flagrante. En France, il y a eu un comité scientifique qui a été désigné à côté du gouvernement et du président de la République. Et les scientifiques, ils apportent leur analyse, mais la décision, ce n'est pas eux qui la prennent. Ce n'est pas eux qui la prennent. Ce sont les politiques à côté, qui, par rapport à ce qu'on leur a dit, disent : bon, on va faire ça, on ne va pas faire ça. Ce n'est pas la même chose. On a besoin des deux. On a besoin de gens qui apportent quelque chose, c'est clair.
Alors, les gens qui font autorité, plus banalement dans la vie de tous les jours : le simple fait de détenir des informations, par exemple. Détenir des informations. On dit à quelqu'un : va le voir, je crois que lui sait ça, il a déjà fait tout ça. Il détient des informations. Donc il est utile aux autres et il apporte quelque chose aux autres. Faire autorité, c'est centré sur les autres. C'est vraiment centré sur les autres. Alors qu'avoir de l'autorité, c'est plus centré sur l'organisation, sur la manière dont le groupe peut fonctionner, y compris dans les cas extrêmes — et c'est cela qui a souvent été analysé — en termes de survie, en période de survie, de grande difficulté.
Donc deux différences. Et oui, deux différences très intéressantes. Et je pense qu'un grand patron, un directeur général, vis-à-vis de ces cadres, devrait normalement avoir une belle visibilité pour chacun de ces cadres. Bon, celui-là, par exemple, je sens que c'est quelqu'un qui est très à l'aise avec l'autorité. Il n'y a pas de problème chez lui au niveau de la prise de décision. Et en général, il administre bien derrière, il se débrouille bien, il prend les bonnes décisions, ça c'est vérifié. Il joue moins un rôle sur le versant faire autorité. Il joue beaucoup moins un rôle. Il est moins disponible, il se met moins en situation de relations. C'est moins son truc. Et inversement, ce n'est pas la même chose.
Quand l'autorité est défaillante
Jimmy
En entreprise, au travers des process, il y a les personnes qui font autorité et peu de personnes qui prennent des décisions. Ce qui pose parfois énormément de problématiques. Les process deviennent... On fait intervenir tous les experts du monde sur chaque sujet, justement pour être sûr de ne pas se tromper. Et comme jamais rien n'est parfait, personne ne prend de décision. Qu'est-ce qui se passe si une autorité est défaillante ?
Lionel
Je crois que quand il y a une autorité défaillante, le groupe, quel qu'il soit — dans le sport ça peut être une équipe par exemple de basket, de football, de rugby, de quoi que ce soit — est en jeu, parce que ça ne fonctionne plus. Donc c'est l'organisation et l'efficacité qui sont en jeu. Et dans certains cas, on peut le dire, la vie proprement dite. La vie proprement dite qui est en jeu.
Le problème de l'exercice de l'autorité explique bien des déboires humains parfois dans les organisations, dans les groupes. On voit ça dans des situations beaucoup plus dramatiques, ou dans les guerres par exemple. Il est clair par exemple que les Américains — certains ne le reconnaissent pas toujours — mais le succès du débarquement américain n'aurait pas été tel si jamais l'unité et l'exercice de l'autorité au sein du gouvernement allemand de l'époque, avec Hitler, avaient été efficaces. Hitler, clairement, il l'a dit d'ailleurs, son suicide apparemment est lié à ça, il dit : j'ai été vaincu par mon état-major. J'ai été vaincu par mon état-major, c'est clair.
En termes d'exercice de l'autorité, il y a un petit exemple que je donne toujours aux étudiants là-dessus. Je suis normand, j'étais très impliqué quand j'étais gosse, j'ai entendu des milliers d'histoires sur le débarquement américain en Normandie. Von Rundstedt, l'un des grands maréchaux de l'état-major allemand, s'était mis dans la tête très très tôt, contrairement à ce que l'état-major croyait, que certainement il y avait un leurre dans l'histoire, que ce n'était pas clair comme ça, et que le débarquement n'aurait jamais lieu dans le Pas-de-Calais mais plutôt en Normandie. Ce qui était complètement contre-intuitif et que l'état-major allemand, et Hitler le premier, ne pouvaient pas entendre. Ne pouvaient pas entendre.
Bon, qu'est-ce qui s'est passé ? Dans la nuit du 5 juin, météo catastrophique. Von Rundstedt, qui avait quitté son poste parce qu'il avait un mariage dans sa famille en Allemagne, avait laissé les troupes en présence. Et il y a un personnage de second rang derrière [nom incertain], qui a immédiatement, vers trois heures du matin, communiqué avec l'état-major allemand, le bunker d'Hitler, en disant : ça y est, on a l'impression qu'ils arrivent — quand ils ont vu sur l'horizon de la mer des milliers de bateaux arriver.
Réponse de Jodl, l'un des plus proches de l'état-major d'Hitler : on ne réveille pas le Führer avant dix heures du matin. On ne le réveille pas. Il n'y a que lui qui pouvait leur donner l'ordre immédiat de déplacer des Panzerdivisionen du Nord pour aller vers la Normandie. Jodl a dit : on ne réveille pas le Führer. Voilà, ça c'est l'exercice de l'autorité. Complète. Et c'est là qu'on peut dire que les Américains, au-delà de ce qu'ils ont apporté, ont bénéficié d'une erreur interne. Mais [Talleyrand ?] l'avait dit : dans la guerre, on est vaincu par les siens avant d'être vaincu.
L'école, terrain d'apprentissage des deux versants
Jimmy
On parlait tout à l'heure d'éducation, et tu disais : on le voit déjà à l'école, l'autorité est déjà exercée, ou déjà apprise peut-être, à l'école. Est-ce qu'il faudrait mettre en place des techniques pédagogiques à l'école pour développer l'autorité chez les enfants, qui va se traduire plus tard ?
Lionel
J'aurais tendance à dire oui. C'est-à-dire que l'école, c'est un formidable terrain d'observation, l'école, dans lequel les deux versants de l'autorité que j'ai évoqués tout à l'heure fonctionnent à plein régime. L'école a besoin, et les enfants ont besoin d'autorité au sens de fixation d'un certain nombre de règles. Alors c'est là qu'il y a beaucoup d'analyse à faire. Faut-il beaucoup de règles, pas trop de règles ? Est-ce qu'il faut simplement — c'est la tendance d'aujourd'hui — fixer un cadre, par exemple, fixer un certain nombre de règles avec une certaine forme de tolérance, et laisser là-dedans une certaine autonomie, une certaine responsabilisation des enfants à travers des jeux, à travers des travaux ? Donc il y a un besoin évidemment d'autorité pour que ça fonctionne, pour que ce ne soit pas l'anarchie ou le laxisme, pour que ça fonctionne en quelque sorte.
Et en même temps, évidemment, l'enseignant doit faire autorité en tant que ressource. En tant que ressource. Et tout ça, l'enseignant, dans sa tête, ce qu'il doit faire, c'est faire en sorte que les élèves l'intègrent, ça. Par exemple, dans la classe, un enseignant va vite observer qu'il y a un petit gosse qui a une véritable ressource, par exemple, dans le domaine du sport. Il fait trois sports, il est super branché là-dedans. Il dira à certains : demande-lui un conseil. Parce qu'il y a un gosse qui ne sait pas s'il faut qu'il joue au basket : il va voir Christian, cause avec lui, puis il te dira. Donc il transfère en quelque sorte cette capacité de faire autorité. Dans certains groupes aussi, c'est délégué, délégué de la responsabilité. Par exemple, on va laisser des gosses jouer à un moment donné à une dizaine dans un coin, et on va déléguer à l'un d'eux le fait de faire respecter certaines règles. Par exemple.
Donc c'est vraiment un apprentissage, c'est un apprentissage en fait, l'autorité. Et on est obligé de dire qu'il est très imparfaitement réalisé, c'est évident, très imparfaitement. Faiblesses humaines, je ne sais pas quoi dire. Mauvaise éducation là-dessus au niveau des enseignants. Prise en compte très particulière par certains de l'autorité. Alors les pièges classiques, on les connaît. C'est par exemple la mesquinerie, autorité mesquine par exemple : il est arrivé quinze secondes, vingt secondes après la sonnerie, il est sanctionné. Insupportable, évidemment. Donc quand c'est mesquin, ça, c'est de l'autoritarisme. C'est ce qu'on appelle l'autoritarisme. Et puis son inverse, le laxisme aussi. C'est la pagaille. C'est l'anarchie. C'est la pagaille. Donc évidemment, l'école est un formidable lieu d'apprentissage des deux versants, c'est-à-dire avoir l'autorité et le versant faire autorité.
Ce qu'il faut faire comprendre assez tôt, c'est que dans une société — et c'est pour ça d'ailleurs que les éthologues constatent que dans les groupes de lions, dans les groupes de bonobos, dans tous les films qu'on a vus sur les espèces animales — un groupe ne peut exister et être en sécurité qu'avec un minimum d'ordre. Il faut de l'ordre. Il faut de l'ordre, sinon ça ne marche pas. Alors plus ou moins d'ordre, plus ou moins d'ordre. Et il y a des éthologues qui ont fait des observations extraordinaires. Ils ont retrouvé chez certains gros animaux par exemple certains qui exerçaient, on va appeler ça, l'autorité intelligemment. Intelligemment, c'est-à-dire que quand ils alertaient par exemple un petit lionceau de ne pas aller faire je ne sais pas quoi à côté, bon, ils ne jetaient pas la patte dessus pour l'écraser complètement, alors que d'autres oui. Malheureusement d'autres oui.
C'est exactement ce qui se produit dans l'entreprise parfois. Tu l'as écrasé. Bon, il avait fait une bêtise, le gars. Bon, d'accord. Mais ce n'est pas la peine de l'humilier ni de l'écraser. Il fallait le faire venir, discuter avec lui, voir ce qu'on pouvait faire. Mais il ne faut pas laisser passer non plus. Parce que les gens, je crois, dans leur analyse, sont aussi sévères vis-à-vis du laxisme que de l'autoritarisme. Et ils ont raison. C'est très grave, le laxisme, c'est un lâcher-prise. C'est un lâcher-prise complet. C'est l'anarchie. Ça ne va pas.
Donc oui, l'école est un formidable terrain d'apprentissage, vraiment d'apprentissage. Le sport aussi. Le sport c'est un très très beau terrain d'apprentissage. Moi ce qui me désole dans le sport, en tout cas s'agissant de l'Europe et de la France en particulier, c'est que le sport en soi lui-même, en soi pour les acteurs du sport, c'est un formidable terrain d'observation, mais le public lui, autour du stade, c'est épouvantable. C'est épouvantable. Ils transgressent, ils manquent de respect, ils insultent, enfin c'est terrible. C'est terrible. Alors qu'ils viennent voir du sport. Ben oui, ben oui.
L'autorité collaborative et l'auctoritas
Jimmy
On reprend sur l'arbitrage. [Est-ce qu'il y a] quelque chose dont on n'aurait pas parlé sur l'autorité et que tu souhaites partager ?
Lionel
Alors, ce que j'aimerais partager peut-être, ce qu'on a moins abordé, c'est ce qu'on appelle aujourd'hui — enfin aujourd'hui, ça fait quelques années quand même — il y a eu les très beaux travaux d'Axelrod aux États-Unis sur la coopération : l'autorité collaborative. C'est-à-dire quand elle ne s'exerce plus seulement dans la verticalité, mais que l'autorité s'exerce de façon collaborative en impliquant un certain nombre de personnes.
J'avais fait des travaux sur l'autorité responsabilisante. Ce qui est très intéressant dans l'autorité responsabilisante, on revient curieusement aux sources antiques et romaines et latines du terme auctoritas. Auctoritas, qui dit faire grandir. La traduction d'auctoritas, c'est faire grandir les autres. C'est d'autant plus paradoxal que la civilisation romaine est loin d'être exemplaire et malheureusement a brouillé terriblement les cartes en matière d'exercice de l'autorité, puisque le patriarcat à l'époque romaine a joué un rôle absolument épouvantable, puisque le père — le [pater potestas ?], l'autorité romaine — a le pouvoir de vie ou de mort sur ses enfants. Vie ou de mort. Et là on ne parle pas d'il y a 50 000 ans, on parle seulement d'il y a à peine 2 000 ans. Le père avait le pouvoir de vie ou de mort.
Au Moyen Âge, dans la Gaule et ensuite en France et dans les pays d'Europe, ça s'est un petit peu calmé, progressivement calmé, mais quand même, on a mis du temps à décanter par rapport à ça. Aujourd'hui, quand on parle encore de vieux restes de patriarcat, ce n'est pas faux. Ce n'est pas faux.
L'autorité collaborative, c'est une autorité au sens faire grandir, curieusement, de l'étymologie romaine très positive — auctoritas, faire grandir — qui permet de distribuer, de responsabiliser les gens de façon collégiale. Et de faire ce qu'on appelle des pactes. Et c'est horizontal, un pacte. Par exemple, un coach qui est le responsable de son équipe va impulser un certain nombre de choses, va vérifier une bonne adhésion des acteurs, et entre eux ils vont faire un pacte. Donc c'est eux en quelque sorte, entre eux. Par exemple, ça peut aller jusqu'à ce qu'eux-mêmes, entre guillemets, fassent un petit peu la police au sein de l'équipe. C'est-à-dire, c'est eux qui vont décider par exemple d'amendes ou de punitions s'il y a des choses qui ne se passent pas bien. Mais ils vont partager ensemble quelque chose. Et c'est faire descendre l'autorité chez chaque individu. L'autorité collaborative, c'est responsabiliser.
Et dans ce cas-là, le rôle du leader qui a impulsé — au départ toujours la même démarche, qui a inspiré une certaine autorité — devient le garant de tout ça. Il devient uniquement le garant. Et dans le garant, je mets un rôle fondamental d'arbitrage, dans certains cas de soutien, et de capacité à faire monter l'exigence, à développer.
Donc cette autorité collaborative, certaines personnes disent : c'est compliqué parce que c'est antinomique. L'autorité, ça renvoie toujours à des prises de décision. Elles sont toujours individuelles, elles ne sont jamais collectives. Le management collaboratif montre qu'on peut arriver à prendre une décision collectivement, qu'on peut prendre appui sur l'intelligence collective. On peut prendre une décision ensemble. Alors est-ce que ça passe par des voies démocratiques de vote, par exemple ?
Il y a une notion, je crois, qui a bien germé au Canada, au Québec, et qui est arrivée en France depuis quelque temps, c'est ce qu'on appelle la co-construction, les pratiques de co-construction, où des gens progressent ensemble vers une solution. Peu importe, une fois qu'on a la décision, de savoir qui est à l'origine : on s'en fiche complètement, c'est le groupe qui a pris la décision. C'est le groupe qui a pris la décision. Donc ça veut dire — un mot qui dans la culture française par exemple nous fait aussitôt sauter en l'air — c'est arriver à trouver des consensus. Nous, on n'arrive pas à trouver des compromis, alors le consensus c'est encore pire. Parce que consensus, ça veut dire globalement qu'il y a une très forte unanimité, une très forte adhésion collective à un certain nombre de choses. Alors les gens réalistes, j'en fais partie, se disent : on devrait y arriver au moins sur le minimum, sur ce qui est vital et essentiel. Au moins sur ce qui est vital et essentiel. Qu'on y arrive de façon plus élaborée sur un certain nombre d'autres sujets, de façon très collaborative, c'est très bien.
Mais là aussi, ce n'est même pas la peine de parler forcément de situations où les gouvernants, etc. Mais la vie de famille, la vie de famille : s'il y a cinq personnes dans la famille, un couple avec trois gosses, quelle décision on prend et comment on la prend ? Où est-ce qu'on va en vacances pendant trois semaines ? Comment on la prend, la décision ? Comment on la prend ? Voilà. Est-ce que je mets à contribution tout le monde ?
Consulter, puis tenir compte de ce qui a été dit
Lionel
Alors, le fil rouge, pour terminer peut-être, de cette autorité collaborative, c'est le pouvoir de consultation. Il y a un temps pour la consultation, il y a un temps pour questionner, et la puissance du questionnement, le fait de collecter un maximum de choses, doit me permettre normalement de mieux éclairer une décision en rapport avec ce qui est fait. Alors je vois — et ce n'est pas seulement vrai en France, mais surtout en France depuis quelques années — beaucoup de managers ont compris l'importance de la consultation. C'est le sujet qu'on avait traité ensemble sur le questionnement, la puissance du questionnement. Bravo, très bien.
Mais il y en a qui ont oublié quelque chose. C'est que quand on consulte, quand on rassemble les gens, quand on les met à contribution, quand on leur demande leur avis, il faut tenir compte de ce qu'ils ont dit. Il faut tenir compte de ce qu'ils ont dit. Si on ne tient pas compte de ce qu'ils ont dit, c'est mortel. Et j'utilise le mot mortel volontairement. C'est mortel parce que là, tu tues la confiance. Voilà des gens qui ont été sollicités, voilà des gens qui ont donné leur avis, on les a bien questionnés, et à l'arrivée, ils ne se retrouvent mais pas du tout, pas du tout, dans ce qu'ils ont suggéré ou proposé.
Et c'est ça, l'autorité collaborative. C'est la capacité à consulter, la capacité à questionner, la capacité — alors moi je dis dans l'entreprise, de façon réaliste, parce qu'il y a des objectifs, il y a des contraintes, toute organisation humaine et tout individu est soumis à des contraintes forcément — donc je dis : si vous avez une autorité collaborative, il faut tenir compte au moins en partie, au moins en partie, de ce que les gens ont dit et proposé. Au moins en partie. Au moins. Pas à 100 %. Pas à 100 %. D'ailleurs, c'est facile à comprendre, puisque tout le monde n'a pas proposé la même chose. Donc on ne peut pas aller dans le sens forcément de quelqu'un, puisque quelqu'un a proposé. Mais au moins en partie. Au moins en partie.
Bon, si la tendance par exemple était de se dire : je préfère qu'on reste à deux ou trois cents kilomètres de chez nous, je préfère que ce soit plutôt un séjour assez court, pas plus qu'une semaine, etc. Ça, c'est la tendance générale, et ça, c'est à respecter. En revanche, qu'on aille dans cet hôtel-là ou qu'on s'inscrive à telle chose, bon, ça, ça peut se discuter. Voilà, c'est ça le management collaboratif, c'est ça l'autorité collaborative. On se met d'accord sur un minimum, sur des intérêts communs a minima, a minima.
Clôture
Jimmy
Je voudrais juste faire un... Donc j'enverrai les auditeurs sur un des podcasts qu'on a fait avec Léo Davesne sur la sociocratie — je n'ai plus le nom — qui explique justement comment on met en place un certain nombre de cercles et de règles au sein des groupes pour que les groupes puissent être autonomes et prendre leurs propres décisions.
Lionel, merci pour ton temps. Je rappelle à chacun qu'on peut aller retrouver ton livre Choisir l'autorité : responsabiliser et faire grandir, parce que tu as bien rappelé qu'« autorité » vient de ses origines, de ses racines de faire grandir, notamment grandir les autres et le groupe. On te retrouve sur LinkedIn, j'imagine que c'est toujours le moyen le plus facile de te contacter.
Jimmy
Et puis je te dis encore une fois mille mercis pour ton temps, ces précieux éclairages sur la notion d'autorité.
Lionel
Merci, toujours un plaisir de partager. Merci beaucoup. Merci Jimmy, au revoir.
Jimmy
Merci Lionel, à très vite.