Trente ans d'imagerie médicale, puis les neurosciences
Jimmy
Bonjour Bernard. Merci de prendre un peu de temps pour le podcast du Petit Manager. Aujourd'hui, on aborde une thématique qu'on a abordée une première fois avec Guillaume Attias [nom à vérifier], il y a un ou deux ans déjà, qui est la thématique des neurosciences, qui nous a ouvert une porte sur une dimension presque infinie, j'ai envie de dire. Il y a tellement de choses à explorer, et j'ai la chance aujourd'hui de faire l'interview avec toi sur le sujet des neurosciences et des relations sociales, au travers probablement de la communication, qu'on va voir aujourd'hui dans l'interview.
Bernard Anselem
Bonjour à tous.
Jimmy
Alors, la première question : toi, tu as un passé de médecin, tu as une formation de médecin. Pourquoi avoir choisi les neurosciences ?
Bernard
Pendant 30 ans, j'ai exercé comme spécialiste en imagerie médicale, ça m'a passionné. Mais j'ai vu l'émergence de la neuro-imagerie et de la neurobiologie dans les années 1990-2000. Il y avait tellement de choses passionnantes que j'ai eu envie de me former dans ces domaines. Donc j'ai passé un master 2 de recherche en neuropsychologie. Et à cette occasion, j'ai tout découvert.
J'ai vraiment découvert des choses que je ne soupçonnais pas. Avec tout mon passé de médecin, de spécialiste très spécialisé, je n'avais pas ces notions. J'ai trouvé que c'était quand même incroyable que ces notions ne soient pas autant partagées, autant diffusées dans un large public. Et j'ai eu envie de les partager, parce qu'il y en a certaines qui sont complètement techniques, mais il y en a également énormément qui nous aident à vivre, aussi bien au niveau professionnel que personnel.
Mon but, c'est d'aider les gens à tirer le meilleur de leur cerveau dans les situations difficiles, telles que la prise de décision en milieu complexe, l'intelligence émotionnelle, l'intelligence relationnelle, la gestion de l'épuisement, le changement permanent, les problèmes de motivation qui se fatiguent, etc. J'avais vraiment envie de partager ces choses-là. C'est pour ça que j'ai orienté ma carrière de ce côté-là.
Jimmy
Quand tu dis, il y a l'imagerie que tu vois quand tu fais, j'imagine, un scanner ou un... tu dis la partie technique, j'imagine que c'est quand on a un souci au niveau du cerveau et qu'on peut plus facilement détecter ce qui se passe. Mais il y a aussi des parties que tu as vues à ce moment-là qui n'étaient pas forcément liées à une problématique, mais qui t'ont semblé donner des informations intéressantes en termes de compréhension du cerveau.
Bernard
Oui. Alors il faut bien distinguer l'imagerie diagnostique, qui sert à détecter des lésions, des troubles, de l'imagerie fonctionnelle qui, elle, est du domaine de la recherche. L'imagerie fonctionnelle, c'est voir le cerveau fonctionner en temps réel, et avec un élément non négligeable, c'est que c'est non invasif et non douloureux.
Donc on peut, contrairement aux années 1960-1980 [dates à vérifier] où on ne pouvait pas y accéder... On ne pouvait voir que des modèles animaux, on pouvait mettre des électrodes dans des souris. Donc là, on pouvait comprendre comment fonctionne le cerveau, mais le cerveau humain a quand même des spécificités. Et donc depuis les années 90-2000, on peut voir le fonctionnement du cerveau. On a pu voir, distinguer les différents réseaux qui entrent en jeu, tous les mécanismes qui se mettent en jeu. Lorsqu'on écoute quelque chose, on voit quelque chose, lorsqu'on pense, lorsqu'on prend une décision, lorsqu'on émet un jugement, lorsqu'on a une émotion — tous ces éléments, on a pu les voir. Et donc ça a rajouté une couche de connaissances, et c'est venu se superposer aux connaissances de la psychologie expérimentale, qui a fait énormément de progrès également dans les 30 ou 40 dernières années, c'est-à-dire la psychologie abordée avec une méthode scientifique.
Nés égaux ?
Jimmy
J'ai une première question qui me vient comme ça. C'est-à-dire : est-ce qu'on peut dire, comme on le dit, qu'on est tous égaux ? La maladie mise de côté, on peut naître avec une maladie, mais est-ce qu'aujourd'hui on est capable de dire que chacun est né avec un cerveau quasiment avec les mêmes capacités, j'ai envie de dire, tu vois ?
Bernard
Alors moi je ne dirais pas ça, parce qu'on a aussi un héritage génétique. Il y a des gens qui vont apprendre plus ou moins vite dans un domaine, d'autres dans un autre. Il y a des gens qui vont être très doués au niveau locomoteur, un peu moins sur certains autres domaines. Il y a des gens qui vont avoir tendance à avoir des troubles de l'attention, qui vont être hyperactifs, d'autres au contraire qui seront plus introvertis, qui sont capables de se concentrer sur des données abstraites, etc. Donc je ne dirais pas qu'on est tous égaux.
Par contre, la notion importante, ce n'est pas de savoir si on est plus fort ou moins fort que l'autre. La notion importante, c'est qu'on peut tous évoluer. Et c'est ça qui est vraiment important. Ça change notre vie. C'est-à-dire qu'il est moins important d'être doué dans un domaine que d'être persévérant et de faire des efforts pour progresser dans un domaine. Quelqu'un de moyen qui sait qu'il a envie de progresser, qui a la motivation et qui a la méthode pour progresser, ira toujours plus loin que quelqu'un de doué mais qui se laisse un peu vivre.
Ça, c'est la grande leçon de la neuroplasticité. En fait, l'héritage génétique est une petite partie de nos compétences et de nos capacités. Donc on a des capacités, elles vont se transformer en compétences selon nos choix et selon nos apprentissages.
Ce qui est important, c'est que les différences génétiques vont très rapidement être gommées par les efforts que l'on fait pour progresser. Et les efforts dépendent du sens que l'on veut mettre à sa vie, de la motivation et des choix que l'on fait.
Jimmy
La motivation, que tu expliques aussi dans une de tes conférences d'ailleurs, qu'on n'abordera pas aujourd'hui.
Bernard
Oui, il y a tout un mécanisme, enfin plusieurs mécanismes — je le simplifie beaucoup dans la conférence, mais il y a tout un ensemble de mécanismes qui font que le cerveau de la motivation, c'est vraiment le thème central, parce que c'est lui qui nous fait avancer.
Christophe Colomb a déjà accosté
Jimmy
Sur les neurosciences, on dirait qu'on est à un stade de découverte initiale, où on a déjà fait un progrès, on s'approche d'une connaissance...
Bernard
On a un peu dépassé le stade de Christophe Colomb qui découvre l'Amérique. On a déjà établi pas mal de colonies, mais on est loin d'avoir tout exploré. Il y a encore pas mal de territoires vierges. Ça diminue petit à petit, mais on est quand même loin d'avoir tout exploré.
Alors souvent, je vois des détournements dans les grands médias. Les neurosciences, actuellement, ne nous disent pas comment on doit se comporter. Elles nous guident pour comprendre comment on fonctionne. Par contre, l'analyse fine des comportements, c'est plutôt les études de psychologie comportementale, psychologie cognitive et psychologie expérimentale. Là, on rentre vraiment dans la finesse des comportements, des jugements, des émotions. Les neurosciences nous donnent les grandes fonctions. Comment le cerveau... comment on va développer telle ou telle capacité ? Comment on va apprendre ? Comment on va mémoriser ? Voilà, ça, ce sont les grands thèmes des neurosciences. Si on veut rentrer vraiment dans le détail, c'est plutôt les études psychologiques qui vont nous aider. Donc moi, je m'intéresse aux deux.
Le cerveau social
Jimmy
Alors aujourd'hui... donc tu t'intéresses aux deux, la psychologie cognitive et les neurosciences. Et aujourd'hui, on voulait aborder le sujet de la communication et des relations sociales par le biais du cerveau. Alors j'ai trouvé le terme, et on en a parlé avant le podcast, de cerveau social. Je ne savais pas qu'on pouvait catégoriser notre cerveau en différentes parties. Tu vas déjà me dire : est-ce qu'on peut le catégoriser en différentes parties ?
Bernard
Oui. Alors le terme cerveau social est pertinent, parce qu'il y a des réseaux qui sont dédiés à ça dans le cerveau. Par contre, il n'y a pas un centre, il n'y a pas un lobe du cerveau social et un lobe de la mémoire ou des émotions. En fait, ce sont des réseaux qui sont intriqués. C'est comme un mélange de réseaux, un mélange extrêmement complexe de différents réseaux qui vont interagir.
Et donc il y a tout un ensemble de neurones et de circuits dans le cerveau qui ne se développent qu'en présence de l'autre. C'est-à-dire qu'avec la relation à l'autre, notre cerveau s'épanouit, et sans la relation à l'autre, notre cerveau dépérit. Une partie de notre cerveau dépérit. On est moins performant, on est moins agile.
La relation à l'autre, c'est à la fois un moteur, ça nous permet d'avancer, de nous mettre en mouvement. C'est une source de développement, d'échange et de créativité. Là, on échange tous les deux, et cet échange va faire naître des choses en moi que je n'aurais pas évoquées si j'étais tout seul. De même pour toi, Jimmy. Chacun va apporter des sources et des chemins à l'autre. C'est aussi un médicament, ça nous permet d'aller mieux. La relation à l'autre nous permet d'aller mieux. C'est aussi une protection, puisqu'on est ensemble.
Quand on est chacun tout seul devant son ordinateur, on a un peu perdu cette notion. Mais si l'espèce humaine a dominé le monde, c'est exactement grâce à la relation et à la communication. Parce qu'un humain, dans les temps préhistoriques, ça court moins vite qu'un herbivore, donc ça échappe moins aux prédateurs, et ça n'a pas les griffes et les crocs d'un carnivore. Donc un humain isolé n'a aucune chance de survie. Si les humains ont pris le pouvoir sur cette planète, c'est par leur capacité à se regrouper, à se défendre ensemble contre les prédateurs, à soigner ou à élever les petits qui étaient vulnérables, à trouver des endroits pour trouver des ressources, à se protéger ensemble.
Donc la communication n'est pas quelque chose de... Le lien social, le lien humain n'est pas quelque chose de secondaire. C'est complètement vital. C'est vraiment ancré au plus profond de notre cerveau. Alors ce n'est pas le seul mécanisme, parce qu'on a aussi des mécanismes individuels, mais c'est un mécanisme qui est vraiment fondamental. Et le monde dystopique qu'on voit arriver, où chacun serait devant son ordinateur, est assez inquiétant, parce que justement on va perdre cette force.
Apprendre seul devant un écran
Jimmy
On parlait un peu de la notion d'apprentissage. Comme tu disais, le cerveau est flexible, à condition de l'entraîner, de se motiver, de continuer d'apprendre. Dans l'interaction sociale, il y a aussi la notion d'apprentissage, du maître à l'élève par exemple, ou même l'apprentissage avec ses pairs quand on travaille ensemble. On voit de plus en plus se développer les podcasts, des vidéos de formation sur internet, etc. Est-ce que tu penses que, comme dans un MOOC où on a tout en ligne, cela permet de se former et d'apprendre, ou est-ce qu'on a toujours besoin d'une interaction sociale pour mieux apprendre ?
Bernard
Alors effectivement, on a une offre qui est pléthorique. Le problème n'est pas l'accès à l'information. C'est plutôt le choix, la hiérarchisation [passage incertain], trouver les bonnes informations. Ça, c'est le premier point.
Et puis le deuxième point, c'est que si on ne fait qu'apprendre par des interactions numériques, on va négliger toute une part de notre cerveau et toute une part de notre affect aussi. C'est-à-dire que ça va retentir sur notre humeur, sur notre sommeil, sur notre efficacité aussi, notre vivacité, notre créativité. C'est-à-dire qu'en tournant en boucle, on va se construire une bulle, une bulle de connaissances qui nous conviennent, mais on va s'enfermer dans une bulle.
L'interaction avec l'autre va nous sortir de cette bulle. L'autre va nous challenger, va nous amener dans des domaines que l'on n'avait pas imaginés, et c'est ça qui nous fait progresser. Donc on a vraiment besoin de l'interaction. L'interaction peut être numérique éventuellement, mais on a besoin d'une interaction physique aussi, parce qu'il y a tout un ensemble de langages non verbaux, il y a tout un ensemble d'interactions, un ensemble de notions informelles de joie, de rigolade, de petites émotions qu'on va partager, qu'on ne peut pas partager quand on est orienté dans un but à travers un écran.
Une machine peut-elle avoir de l'empathie
Jimmy
Je vais aller un peu plus loin. C'est un peu trop tôt dans l'épisode pour en parler, mais on est dessus. On va parler d'intelligence artificielle. Aujourd'hui, on n'en est pas loin — je ne suis pas assez calé sur le sujet, mais je pense qu'on peut même y être parfois. Si j'ai quelqu'un en face de moi, ou si j'ai une représentation de quelqu'un en face de moi qui me fait croire à un individu, un visage, une voix, qui va chercher des informations sur internet, qui va les construire pour me challenger... est-ce que je serais capable de faire la différence, ou est-ce que cela va nourrir mon cerveau comme si j'étais en interaction avec un individu humain ?
Bernard
Alors moi non plus je ne suis pas un expert de ce domaine, mais par contre on a bien étudié un petit peu les interactions justement avec les intelligences génératives, et effectivement on peut être abusé.
On peut être abusé, d'autant plus que les intelligences artificielles sont meilleures que les humains pour détecter les émotions sur les visages ou dans la voix. Elles sont meilleures que les humains pour l'empathie. Ça paraît bizarre : l'empathie va être plus développée si l'intelligence artificielle est programmée dans ce but. Elle peut être bien meilleure qu'un humain pour l'empathie.
Et souvent, on a vu que des usagers préféraient avoir affaire à une intelligence artificielle qu'à un aidant, un praticien dans les soins, parce que l'intelligence artificielle était plus empathique. Il y a ce côté-là. Par contre, il y a tout un ensemble d'éléments transversaux, c'est-à-dire dans différents domaines, que les humains possèdent et que les machines pour l'instant ne possèdent pas. C'est-à-dire qu'elles sont très... on va former une machine pour être empathique, elle le sera, elle sera meilleure que les humains ; par contre elle ne sera pas meilleure pour interagir de façon créative dans différents domaines.
Pour donner un exemple, la machine pourra détecter si une personne est dépressive, par exemple. Elle a les compétences pour ça, sur certains signes, pas tous bien sûr. Par contre, elle pourra donner des conseils, elle pourra proposer des exercices, elle pourra proposer des solutions. Par contre, pour encourager la personne à sortir, avoir cette chaleur humaine qui fait que la personne dépressive va avoir envie de sortir de son... On ne pourra pas remplacer un humain, pour l'instant.
Jimmy
Ça, c'est fou, c'est incroyable. Tu dis... on parlait un peu d'empathie [passage inaudible]. De se dire que l'intelligence artificielle est capable de faire preuve de plus d'empathie, peut-être de traduire peut-être un peu plus.
Bernard
Oui, alors il faut nuancer un peu le propos, c'est-à-dire que l'intelligence artificielle est capable d'empathie cognitive, c'est-à-dire qu'elle va comprendre ce qu'on recherche. Par contre, l'empathie, il y a une dimension aussi, une dimension émotionnelle de l'empathie, c'est-à-dire de ressentir les choses comme l'autre personne. Et ça, bien entendu, l'intelligence artificielle pour l'instant ne peut pas.
Alors là, il y a un grand débat. Est-ce qu'un jour les intelligences artificielles seront capables de ressentir des choses ? Pour l'instant, non. Il y a des scientifiques qui disent qu'on y arrivera un jour, d'autres qui disent qu'on ne pourra jamais y arriver, des philosophes aussi qui sont divisés sur cette question. Mais actuellement, ce n'est pas le cas. Et donc cette dimension émotionnelle de l'empathie, elle, n'est absolument pas assurée par l'intelligence générative ou l'intelligence artificielle en général.
Jimmy
Il y a un enjeu de société là. En parenthèse, on en parlait avec Sandra D. [nom à vérifier], qui rappelait dans un épisode que, de fait, quand on montrait des images aux enfants, des photos de différentes émotions, de moins en moins les enfants arrivaient à reconnaître l'émotion — de 3 000 par an [chiffre à vérifier]. Et sans doute, un des liens, une des causes de cela, c'est l'écran, la surconsommation d'écran, et l'incapacité d'interagir avec un écran pour comprendre ce qui se passe derrière l'émotion.
Bernard
Oui. Et c'est d'autant plus important et dangereux que c'est pendant les deux ou trois premières années de vie que la majorité des capacités vont se développer, et notamment cette capacité non consciente de lire les émotions sur les visages, ou dans la voix, ou dans le comportement des gens.
Le bébé qui interagit avec les parents, puis ensuite avec ses camarades, va avoir une lecture beaucoup plus riche que celui qui voit des personnages sur des écrans.
Peut-on mesurer une qualité relationnelle
Jimmy
Alors on parle de relations, d'un cerveau social, comme on a dit. Est-ce qu'on peut évaluer une qualité relationnelle ? Parce que là on parle d'un échange avec un ordinateur ou un agent artificiel, ou d'un échange avec un humain. Est-ce qu'on peut évaluer cette qualité relationnelle ?
Bernard
Oui, on peut évaluer des qualités, parce qu'il n'y a pas une qualité relationnelle, il y a un ensemble de qualités. Oui, il y a des tests psychométriques pour mesurer, déjà relativement anciens, qui permettent de mesurer cette qualité. Notamment, il y a des tests pour mesurer l'empathie, qui est quand même la base de toute relation humaine. Il y a déjà des tests qui existent effectivement, et probablement qu'il y aura des applications pour les rendre plus écologiques, c'est-à-dire plus faciles à adapter aux différentes situations.
Mais actuellement, il y a des tas de psychométries qui sont menées par des gens spécialisés. On a besoin d'eux pour les interpréter, parce que c'est quand même assez complexe. Et donc, effectivement, on peut évaluer. Mais la vraie vie est tellement complexe qu'on ne peut pas dire : ce monsieur est à 15 sur 20 de qualité relationnelle et celui-là est à 3 sur 20. Celui qui est à 3 sur 20 va être bien meilleur dans un domaine que dans un autre. Il y a des gens qui ont plus de problèmes que d'autres, effectivement, globalement, mais il y a aussi des tas de situations. On peut très bien être très empathique avec sa famille, et puis au travail être plutôt fermé, être plutôt autoritaire. Ou l'inverse d'ailleurs : on peut avoir un mode de fonctionnement assez autoritaire dans la famille et au contraire être très attentionné, très à l'écoute au travail. Ou au travail, on peut être à l'écoute avec certaines personnes et pas avec d'autres. Donc la réalité est vraiment toujours plus compliquée que toutes les modélisations que l'on peut en faire.
Donc moi, le conseil que je donnerais, c'est plutôt de rester à l'écoute de l'autre, mais à l'écoute de soi-même aussi. L'écoute de soi-même, c'est l'intelligence émotionnelle. L'écoute de l'autre, c'est une autre partie de l'intelligence émotionnelle. Mais il y a aussi des techniques. L'écoute active, c'est-à-dire faire attention de ne pas projeter ses pensées sur le discours de l'autre. C'est-à-dire d'abord de le laisser terminer ses phrases, ce qui en France est très difficile. Je ne sais pas comment ça marche aux États-Unis, mais en France, tout le monde se coupe la parole.
Laisser terminer les phrases, reformuler pour être sûr qu'on a bien compris et qu'on n'a pas interprété le message de l'autre, poser des questions avant de donner son avis ou sa solution, et puis s'assurer que l'autre a bien compris notre message aussi. Ça, c'est tout un ensemble qu'on appelle l'écoute active. Il y a aussi l'assertivité, ou la communication...
Bernard
Non violente, voilà, merci. Donc ce sont des techniques qui permettent d'affirmer ses besoins tout en respectant ceux de l'autre, et donc à la fois d'éviter le conflit mais en même temps d'affirmer son besoin. C'est-à-dire d'éviter à la fois la soumission ou l'évitement des problèmes, parce que ça finit un jour mal, ou au contraire l'agression ou la domination, qui fait que l'autre va se sentir frustré.
Donc il y a des techniques pour ça. Il y a aussi des techniques, un état d'esprit de reconnaissance, de gratitude, parce que c'est un des éléments fondamentaux de la relation. C'est-à-dire que tout le monde a une soif infinie de reconnaissance. Donc si on reconnaît l'autre — et là il y a des milliers d'études qui nous montrent ça —, si on reconnaît l'autre, l'autre est plus impliqué, il sera à la fois plus intéressé par nous et il sera plus impliqué dans son action. La gratitude, la reconnaissance, l'écoute.
Trois motivations intrinsèques
Bernard
Le fait d'apporter des connaissances, bien sûr, d'apporter un élément positif à l'autre. C'est-à-dire que chaque fois qu'on demande un effort à l'autre dans le travail, un effort c'est une souffrance. Si en face il n'y a pas un élément positif, c'est-à-dire si on n'amène pas du sens qui va donner une raison de faire ces efforts, de souffrir, ça va être très très dur d'impliquer l'autre. Si on ne l'amène pas à une motivation... Alors ça peut être une motivation extrinsèque, de l'argent, une récompense, mais ça peut être aussi une motivation intrinsèque.
Et les motivations intrinsèques, il y a plusieurs modèles, mais l'un des modèles les plus reconnus, c'est le modèle de Deci et Ryan. On a trois types de motivations intrinsèques. La première, c'est l'affect, l'appartenance à un groupe. Le fait d'appartenir à une équipe — tous les entraîneurs de sport co le savent. L'appartenance. Le deuxième, c'est comprendre le monde, progresser en connaissance et en compétence : si je donne des éléments qui vont permettre de progresser dans un domaine, je vais l'impliquer. Et puis le troisième, c'est l'autonomie. C'est-à-dire que si je peux faire quelque chose, créer quelque chose moi-même, eh bien je vais être plus impliqué.
Donc la confiance — on débouche sur la notion de confiance. Et ça aussi, toutes les études sur l'efficacité en entreprise, l'efficacité collective, débouchent sur ces trois notions : de confiance, d'autonomie d'un côté ; de connaissance, d'apport de compétences de l'autre ; d'affects et de liens sociaux, de liens affectifs en trois. Plus toutes les motivations extrinsèques, avoir des éléments matériels — là, il n'y a pas besoin de développer, on est tous sensibles à ça.
L'étude de Google et la sécurité psychologique
Jimmy
Tu n'as pas abordé l'aspect sécurité psychologique, notamment abordé par Amy Edmondson, mais qu'on a vu dans les études de Google par exemple, sur ce qui fait la performance d'une équipe, et c'est ce qui revenait en numéro 1. Parce que quand on dit appartenance à un groupe, ça peut être un groupe, un groupe malsain [terme à vérifier], où il n'y a pas forcément de sécurité psychologique.
Bernard
Alors oui, l'étude de Google est vraiment très intéressante, à plus d'un titre d'ailleurs, parce qu'au départ, ils ont commencé par échouer.
Pour rappeler aux auditeurs : l'étude de Google s'est proposée de déterminer quels étaient les facteurs d'efficacité collective. Et ils ont commencé par chercher dans toutes leurs données, puisque ce sont les rois du monde des données. Donc ils ont commencé à analyser toutes leurs données, c'est-à-dire la formation, les diplômes, le profil psychologique [passage incertain], le fait que ce soit des grosses ou des petites équipes, le fait qu'ils sortent de telle ou telle université, est-ce qu'ils travaillaient à distance, etc. Donc ils ont mixé tout ça et rien n'est sorti. C'est-à-dire qu'il y avait des équipes qui avaient certains éléments, d'autres qui avaient des éléments opposés. Voilà. Donc ils n'arrivaient pas à trouver quels étaient les facteurs d'efficacité collective.
Et donc ils se sont tournés vers une étude universitaire. Alors les études universitaires, c'est très intéressant, parce que ça permet d'isoler des facteurs avec beaucoup de rigueur technique. Par contre, ce n'est pas la vraie vie. On fait faire des tâches, et puis on simplifie pour pouvoir modéliser les choses. Et donc cette étude a montré que justement le fait de s'intéresser à l'autre était vraiment le facteur principal d'efficacité collective. Donc ils ont remixé toutes leurs données en s'intéressant aux relations entre les personnes, et ils ont retrouvé à peu près les mêmes éléments que cette étude de Woolley, cette étude universitaire. C'est-à-dire que le premier facteur, c'est de s'intéresser à l'autre, et de s'intéresser de façon positive à l'autre, et non pas pour l'engueuler.
Donc, ce que Google a appelé la sécurité psychologique, Anita Woolley, elle l'avait nommée l'intelligence émotionnelle, la reconnaissance, la lecture émotionnelle sur les visages. Ce n'est pas tout à fait la même chose, mais c'est assez proche. C'est-à-dire qu'on s'intéresse à l'autre. Et à partir du moment où on s'intéresse à l'autre, l'autre se sent beaucoup plus impliqué et va être plus créatif, plus en sécurité.
Si on n'est pas en sécurité, on se défend. Quand on est dans une équipe où on est critiqué, on se défend. Donc si on se défend, on va être dans un mode survie et on n'est pas créatif. Quand on a besoin d'être créatif, il faut vraiment être ouvert, se sentir détendu. Ça, tous les créatifs le savent. Donc si on est tendu, si on se défend, si on est en conflit, ou si on court après une récompense, si on est en concurrence avec un collègue, on est moins créatif.
Et surtout, la sécurité psychologique, c'est de pouvoir émettre des idées sans que ça nous nuise, sans que ce soit critiqué. Et donc là, on va se transformer en chercheur de solutions. Alors que si on est dans un environnement tendu, on va se transformer en éviteur d'ennuis. On ne peut pas faire les deux à la fois, en général. Donc la sécurité psychologique, c'est vraiment un élément à la fois de bien-être et d'efficacité des équipes. C'est le premier élément.
Pointer les erreurs sans démolir
Jimmy
Je te rejoins sur ce que tu dis [passage incertain], avec une petite expérience. C'est vrai qu'en France, on a souvent tendance à pointer du doigt, ce qui ne fait pas forcément avancer les choses, parce qu'on se concentre sur ce qui s'est mal passé plutôt que de se concentrer sur la solution. Ce qui n'est pas le cas aux États-Unis, au Japon, où on se concentre beaucoup sur les solutions — mais le revers de la médaille, c'est qu'on ne met pas non plus en avant, ou on n'aborde pas, les erreurs commises. Alors que dans la sécurité psychologique, on a aussi un espace de reconnaissance des erreurs, pour justement éviter de les refaire. Donc il y a peut-être d'un côté où on met le doigt sur les erreurs parce qu'on ne veut plus les refaire, mais on met trop le doigt dessus ; et puis un autre côté où on se met uniquement sur les solutions, et on n'aborde plus les erreurs.
Bernard
Oui oui. Le repérage des erreurs n'est pas incompatible avec la sécurité psychologique. Ça dépend de ce qu'on en fait. C'est-à-dire que si on repère les erreurs pour dire que c'est inadmissible, là, la personne qui fait une erreur, la prochaine fois, elle ne fait plus rien, elle se cache. Par contre, si on repère une erreur pour essayer de progresser, là, au contraire, tout le monde est gagnant.
Là, on débouche sur une autre notion de la psychologie sociale, qui est le growth mindset, l'état d'esprit de progression, qui a été développé par une psychologue américaine, Carol Dweck. Et qui nous dit que si on pense que tout est fixé à la naissance ou pendant l'enfance, tout challenge, toute difficulté va devenir une épreuve, toute critique est insupportable et tout échec est dramatique. C'est un désastre. Alors que si on a le growth mindset, qui est confirmé par les neurosciences, c'est-à-dire qu'on peut toujours progresser dans un domaine quel que soit notre niveau de base, là on est à la fois plus détendu face à l'échec, on est plus détendu face à la critique, et on prend toutes les difficultés comme des challenges. Et donc c'est plutôt intéressant.
Donc si quelqu'un me fait une critique en pointant toutes les erreurs que j'ai faites, je vais plutôt avoir tendance à le remercier, parce que ça me permet d'avancer. Si je sais que cette personne ne va pas chercher à me démolir parce que j'ai fait une erreur — donc on est en plein dans la sécurité psychologique —, là aussi je vais avancer, tout le monde est gagnant.
Ce qui empêche une bonne relation au travail
Jimmy
Sur le papier, on a bien mis en évidence l'importance des qualités relationnelles, de comment bien communiquer pour avoir une bonne qualité relationnelle justement. Mais dans les faits [passage incertain], ce n'est pas si évident au quotidien. Est-ce que tu as en tête des obstacles auxquels on va être confronté dans l'entreprise, où on s'agite tous les jours [passage incertain], lorsqu'on veut justement améliorer ses qualités relationnelles ?
Bernard
Oui. Alors toute situation professionnelle a ses propres contraintes. La première, ça va être le temps. On est tous assaillis par une avalanche d'informations, de tâches à résoudre, de mails à répondre, etc. Donc ça, ça a toujours existé, mais c'est encore bien pire au XXIe siècle avec l'explosion du numérique. Ça, c'est la première cause.
La deuxième cause, ce sont justement les fragilités psychologiques des autres personnes. [On peut travailler] sur ses propres fragilités, sur son intelligence émotionnelle ; par contre, c'est beaucoup plus difficile d'aller donner des leçons aux autres, ils ont leurs propres problèmes. Et puis il y a les objectifs qui peuvent être un peu trop élevés et qui créent du stress aussi. Donc tout cet ensemble crée des tensions émotionnelles, qui font qu'on ne peut pas avoir une relation optimale, soit de notre part, soit de la part des autres. Et de toute façon, on aura une relation dégradée. Et donc là, c'est extrêmement difficile d'arriver à retrouver son calme et son efficacité maximum.
Donc là, il n'y a pas d'autre solution que de nommer les problèmes et d'exposer les problèmes, avec ce dont je parlais tout à l'heure, c'est-à-dire l'assertivité. C'est-à-dire qu'au lieu de faire des reproches à l'autre, exposer son propre besoin. Je dois rendre mon travail avant telle date pour telle et telle raison ; si je n'ai pas le travail de telle ou telle équipe, ça ne va pas fonctionner. Donc je ne vais pas aller critiquer une personne. Par contre, j'affirme mes besoins, et j'ai absolument besoin que ce travail soit fourni à telle date. Et ensuite viennent les questions [passage incertain] : que proposes-tu comme solution ? Comment on peut résoudre le problème ? — ce qui implique la personne plutôt que de la critiquer.
Jimmy
Bien sûr. On revient là à la communication non violente.
Bernard
Oui, il y a beaucoup de points communs avec la communication non violente. Et il y a aussi un autre élément, c'est au lieu d'imposer des solutions, de poser des questions. Parce que si l'autre n'a pas fait ce qu'on attendait, il a sûrement une raison, qui peut être plus ou moins valable, peu importe. Mais il a ses raisons. Donc poser des questions : comment tu vois les choses, comment tu pourrais faire pour que ça ne se reproduise pas, etc. Donc là, en posant des questions, on implique l'autre. Tu m'impliques, je m'applique. Tu m'imposes, je m'oppose.
Jimmy
J'en profite pour faire un renvoi sur le podcast qu'on a fait avec Lionel Bellenger sur l'art de poser les bonnes questions, qui permettra peut-être d'avoir deux ou trois idées sur l'impact de la question, parce qu'une question, ça a beaucoup d'impact.
Bernard
C'est vraiment fondamental : quand on a un problème avec quelqu'un, poser des questions plutôt que lui donner des solutions.
Jimmy
Puis poser une bonne question, c'est déjà l'avantage d'avoir peut-être une bonne réponse.
Bernard
Alors déjà on va apprendre des choses, et puis on met la personne en confiance. Parce que si on pose des questions à la personne, elle voit qu'on n'est pas là pour lui nuire. Donc elle va s'ouvrir aussi, elle sera plus créative, plus ouverte, plus engagée.
Un bonjour ignoré dans un couloir
Jimmy
Est-ce qu'au travers de ton expérience, de tes interventions, ou même de ton expérience personnelle, tu aurais un exemple à nous donner d'une situation peut-être qui a été réglée grâce à une technique de relations ou de communication que tu connais ? Ou justement quelque chose que tu aurais peut-être pu faire différemment, que quelqu'un aurait pu faire différemment, pour éviter une situation conflictuelle ou une situation à problème ?
Bernard
Alors j'avais une... bon, j'en ai sûrement plein d'autres, mais là il y en a une qui me vient à l'esprit. C'est une personne qui avait un conflit avec une autre. Et qui donc, par biais de confirmation — c'est-à-dire le biais qui consiste à ne repérer que les choses qui vont dans le sens de nos croyances —, repérait tout ce que la deuxième personne avait fait de mal.
Donc, voyant ce problème, je suis allé voir l'autre personne pour lui dire : pourquoi tu t'es comporté comme ça ? En fait, la personne l'avait ignorée dans un couloir. La première personne avait dit bonjour et avait un large sourire, et l'autre l'avait ignorée. Donc je suis allé voir l'autre personne, et l'autre personne dit : mais non, je ne l'ai pas croisée. Si, tu l'as croisée, et tu ne lui as pas dit bonjour. Ah bon, je suis désolé, je ne l'avais pas vue. C'est vraiment stupide, et voilà comment un quiproquo peut démarrer.
Donc le seul fait d'aller voir la personne, de lui poser la question, a permis de déminer ce conflit supposé, imaginaire, fantasmé. Et donc on a pu déminer ce problème. En fait, la personne qui ne disait pas bonjour était quelqu'un d'assez renfermé, qui était perdu dans ses pensées, qui ne voyait pas les autres.
Jimmy
C'est le rôle de qui de faire ça ? Ou déjà, est-ce que c'est le rôle de quelqu'un ? Est-ce qu'il faut un tiers ?
Bernard
Alors là c'était un rôle informel, parce que là c'était une personne qui m'a posé la question, ça m'a paru bizarre, donc je suis allé poser la question à la deuxième personne. Là je l'ai fait comme ça, sans réfléchir en fait, il n'y a aucun but derrière, il n'y a aucune arrière-pensée.
Par contre, le manager, il a déjà tellement de choses à faire qu'il ne peut pas aller faire de la psychologie. Par contre il peut instaurer un état d'esprit, notamment diffuser cette notion de growth mindset et d'assertivité, qui permet de mettre de l'huile dans les rouages. Et puis de montrer l'exemple, bien entendu. Ça, c'est quand même une banalité de le dire, enfin il faut toujours le rappeler, parce qu'en période tendue on oublie les banalités. En période de tension, tout le monde sait ça, ce ne sont pas...
Jimmy
Oui, agir par l'exemple, c'est important.
Bernard
On ne va pas réinventer la roue. Mais par contre, en période de tension — c'est ce que nous apprennent les neurosciences ou la psychologie —, en période de tension on oublie des choses très simples. Et donc quelquefois, le seul fait de rappeler que l'écoute active, que l'assertivité, que la reconnaissance de l'autre est fondamentale, et que poser des questions c'est mieux que d'imposer des solutions — eh bien le seul fait de rappeler ça, sans aller dans une psychologie, sans faire du coaching ou de la thérapie, simplement de rappeler ces choses-là, permet d'aplanir les difficultés.
Et puis bon, après, chaque métier a ses propres tensions. Quand on travaille dans un service d'urgence, on n'a pas les mêmes problèmes que quand on est développeur dans une entreprise numérique. Ou un vendeur n'a pas les mêmes problèmes qu'un concepteur, etc. Donc là, c'est plutôt les grands principes qu'on peut diffuser en tant que vulgarisateurs. Par contre, en tant que manager, chacun va avoir une situation différente ; mais par contre, les principes de base, eux, ils restent universels.
Jimmy
Oui, finalement ce ne sont pas des principes pour le manager, ce sont des principes pour des adultes, voire des enfants, pour tout le monde.
Bernard
Oui, c'est utile pour l'apprentissage scolaire, c'est utile aussi pour les seniors qui ont d'autres préoccupations, c'est utile pour les dirigeants mais aussi pour les gens qui sont dirigés. Ce sont des principes de base qu'on utilise à la fois dans la vie personnelle et professionnelle.
Lire dans les pensées
Jimmy
Selon toi, dans les années à venir, à court terme, quels vont être les progrès des neurosciences ? Qu'est-ce que vont nous apporter les neurosciences sur la compréhension de notre cerveau et de son fonctionnement ?
Bernard
Alors, actuellement, on comprend les grandes fonctions. Quand je parle de grandes fonctions, je vais parler de mémoire, de prise de décision, d'attention, focaliser son attention, les cinq sens, la vision, l'audition, le toucher, etc. Donc ça, on comprend leur mode de fonctionnement. Par contre, on ne rentre pas dans le détail, dans la finesse de la prise de décision.
D'une part avec l'imagerie moderne, mais surtout avec l'intelligence artificielle qui nous permet d'analyser des millions voire des milliards de données en même temps, on va pouvoir affiner ces connaissances. C'est-à-dire comprendre pourquoi on réagit dans tel sens dans une situation, et pourquoi dans une autre situation on va réagir d'une façon complètement différente. Ça, on va pouvoir petit à petit. On va aussi progresser dans la reconnaissance de pensée. C'est-à-dire qu'en analysant un ensemble de données IRM, on va pouvoir — on n'y est pas encore, mais on va pouvoir petit à petit — comprendre à quoi pense la personne, quelles sont ses préoccupations, quelles sont ses idées au moment où... Donc là, ça pose de vrais problèmes éthiques.
Jimmy
Pour le reformuler [passage incertain] : avant que la personne formule son idée, on va être capable d'aller comprendre ce à quoi elle est en train de penser.
Bernard
Actuellement, si une personne voit une photo plutôt qu'une autre, déjà avec l'analyse, on est capable de deviner quelle photo elle a vue. Mais ça reste encore assez basique. Avec le développement de l'intelligence artificielle, on va pouvoir aller beaucoup plus loin dans ce domaine-là, ce qui pose d'énormes problèmes éthiques. Parce que si c'est dans une démocratie...
Jimmy
Quel genre de problème ? On les voit venir, mais...
Bernard
Si on est dans une démocratie avec des règles éthiques très strictes, on peut tirer des bénéfices de ça. Par contre, dès qu'on est dans un régime autoritaire, ça peut être dramatique.
Jimmy
Un futur avec des gens avec des électrodes sur la tête, et puis celui qui a une mauvaise pensée ou...
Bernard
Pour l'instant, il faut encore passer dans une machine d'IRM, donc on ne se balade pas avec une IRM sur soi. Mais par contre, on peut très bien imaginer des caméras d'intelligence artificielle qui reconnaissent les émotions et qui arrivent à détecter les dissimulations ou la tension émotionnelle [terme à vérifier] chez les personnes. Ça, on n'en est pas loin.
Jimmy
Ouais, c'est pas simple.
Les neurones miroirs et la contagion des émotions
Jimmy
Écoute, je pense qu'on a fait pas mal le tour. J'avais une dernière question et j'ai oublié de l'aborder au bon moment, donc je fais un pas en arrière, je suis désolé pour ça. On n'a pas parlé des neurones miroirs, qui est un sujet connu de longue date, mais qui me semble avoir été un peu plus approfondi ces dernières années, et qui est en plein dans le sujet des relations sociales. Comment se comporte notre cerveau vis-à-vis de quelqu'un d'autre ?
Bernard
J'ai deux points à préciser au niveau des neurones miroirs. Tout d'abord, le premier point, c'est que ce sont des neurones qui nous permettent l'apprentissage : c'est-à-dire qu'on voit une personne faire un geste, et on va imiter le geste [verbe à vérifier]. Donc ça, c'est vraiment la base de l'apprentissage au niveau gestuel.
Ensuite, ça intervient aussi dans le développement de l'empathie, c'est-à-dire que ça nous permet de partager des émotions, l'empathie émotionnelle, ça nous permet de partager des émotions avec les autres. Par contre, on l'a un peu trop développé, c'est-à-dire que ce n'est pas le seul élément, c'est un élément parmi d'autres. Et donc ce n'est pas le seul élément qui permet de développer l'empathie. Il y a beaucoup d'autres perceptions non conscientes.
Sur ce sujet, je voudrais dire qu'on sous-estime dramatiquement tous les signaux émotionnels qui sont envoyés par les autres et que nous envoyons aux autres aussi. On les sous-estime parce qu'ils ne sont pas conscients. Par contre, ils agissent sur nous, sur notre humeur, sur notre façon de voir le monde. Et donc ils sont extrêmement contagieux. On dit souvent que les émotions sont plus contagieuses qu'un virus : un virus met quelques heures ou quelques jours à passer d'une personne à l'autre [passage incertain] ; une émotion, c'est quelques millisecondes.
Et donc tous ces éléments non verbaux sont extrêmement importants pour une ambiance de travail. D'où l'importance d'être bien avec soi-même, de s'accepter soi-même, d'accepter ses imperfections, d'être à l'aise avec soi. C'est-à-dire d'avoir de l'estime de soi — non pas de la confiance en soi, qui dépend de nos performances, mais de l'estime de soi, qui dépend à la fois des performances mais aussi de notre estime personnelle. C'est-à-dire que je m'accorde le droit de m'estimer et de ne pas me critiquer en permanence. Ce fait d'être bien avec soi-même permet de diffuser justement, en langage non verbal et de façon non consciente, des éléments positifs, qui font que si je me sens à l'aise, les autres seront à l'aise aussi avec moi.
L'étude de Harvard : le lien social d'abord
Bernard
Il y a un dernier point aussi que j'aimerais préciser sur le lien social, c'est qu'il y a une étude qui date depuis plus de 80 ans maintenant, qui a été initiée dans les années 1930, sur savoir quels sont les facteurs du développement humain, en prenant des gens, 800 personnes [chiffre à vérifier], et en les suivant tout au long de la vie. Donc cette étude, qui a été faite par Vaillant et Waldinger, l'étude sur le développement adulte, l'étude de Harvard, a montré que le premier facteur de santé, de bien-être et d'espérance de vie, c'était la qualité du lien social — au-dessus de tous les autres. S'il y a vraiment quelque chose dans lequel on doit investir, c'est bien dans notre qualité relationnelle.
C'est le facteur qui permet la meilleure espérance de vie, la meilleure santé et également le meilleur niveau de bien-être. Les gens qui ont des relations difficiles ont une espérance de vie plus faible.
Jimmy
Incroyable, ça nous ouvre encore la porte d'une dizaine ou d'une vingtaine de podcasts derrière. Merci Bernard.
Bernard
Et c'est une étude qui est vraiment intéressante, parce qu'elle est longitudinale, c'est-à-dire qu'elle est sur des dizaines d'années, et donc elle a une valeur un peu particulière. Et maintenant on commence à étudier les enfants de ces personnes-là.
Aimer, faire, comprendre
Jimmy
On arrive déjà à la fin du podcast, de l'épisode. Est-ce qu'il y a un sujet qu'on n'a pas abordé, ou est-ce qu'il y a quelque chose que tu souhaites approfondir avant qu'on y mette un terme ?
Bernard
Mon credo, c'est les motivations durables. C'est-à-dire qu'est-ce qui nous donne envie de nous dépasser, pourquoi est-ce qu'on va continuer dans un domaine plutôt que de se décourager ou de s'arrêter. Et donc dans ce domaine-là, j'ai un message.
Ce qui est le plus important, c'est vraiment de savoir déterminer ce qui nous fait avancer, nos désirs et notre plaisir à avancer. Et donc ce sont ces motivations intrinsèques. Et donc j'ai pour message : aimer, faire et comprendre. Aimer, c'est la partie affect et appartenance des motivations intrinsèques. Faire, c'est la partie autonomie. Comprendre, c'est la partie compétence, gagner en compétence. Et donc si vous arrivez à déterminer quelles sont vos motivations intrinsèques, eh bien vous aurez une force intérieure beaucoup plus importante. Donc ça, c'est quelque chose, c'est un domaine que j'aime bien faire passer aussi.
Jimmy
Merci Bernard, merci beaucoup. Merci pour ce bel épisode. Si on veut te retrouver, je mets tous les liens dans les notes de l'épisode, mais en premier lieu ce serait LinkedIn, ce que tu me disais, donc Bernard Anselem, vous allez le retrouver facilement. J'invite aussi les auditeurs à aller découvrir tes livres, dont le dernier qui parle de cerveau et de neurosciences. Je n'ai plus le titre en tête parce que mon deuxième ordinateur vient de me lâcher, plus de batterie.
Bernard
Oui, alors c'est Les talents cachés de votre cerveau au travail, coécrit avec Emmanuelle Joseph-Dailly [nom à vérifier].
Jimmy
Aux éditions Eyrolles. Merci beaucoup Bernard.
Bernard
Voilà. Et puis sinon, je suis accessible sur LinkedIn. Vous pouvez me demander en contact et puis éventuellement me poser des questions.
Jimmy
Pour rester dans le growth mindset [passage incertain], j'invite tout le monde à te retrouver, à te suivre, à pouvoir partager avec toi, découvrir ce que tu as à partager. En tout cas, aujourd'hui, je pense qu'on s'est régalés sur cet épisode. On a encore beaucoup de questions, et ça, c'est une bonne chose, parce que ça veut dire qu'on a encore plein de choses à apprendre. Voilà, je te dis merci, et puis on se retrouve très bientôt.
Bernard
Merci, avec grand plaisir. Merci, Jimmy.