La Juste Performance

17 février 2022 · 65 min · Entretien

Bienveillance au travail : Exigence et performance (avec Thierry Willième)

Bienveillance au travail : les entreprises les plus diverses affichent jusqu'à 34 % de résultats supplémentaires, la seule mixité en apportant déjà 14 à 16. Le chiffre gêne, parce qu'accueillir la différence demande du temps, quand recruter des profils semblables va vite. Ce qui se joue derrière, c'est la frontière entre une bienveillance qui produit des résultats et une gentillesse qui n'en produit aucun.

Portrait de Thierry Willième

Avec

Thierry Willième

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Ce que vous allez comprendre

  • Pourquoi une bienveillance sans exigence donne des résultats qui ne durent pas
  • Ce qui sépare les conditions de travail des conditions du travail
  • Pourquoi priver quelqu'un des moyens de faire sa tâche le met en échec
  • Pourquoi les équipes les plus diverses obtiennent de meilleurs résultats
  • Pourquoi le sens ne se donne pas d'en haut, il se prend par celui qui travaille

À propos de Thierry Willième

Thierry Willième découpe sa carrière en trois mi-temps. La première, sous le signe de l'apprentissage, le mène à l'ESCP Business School Paris. La seconde, celle du service, commence dans les années 80 comme commercial chez IBM et le conduit jusqu'à la présidence puis la direction générale d'IBM Financement Belgique. La troisième, qu'il vit aujourd'hui, est celle de la transmission.

En 2006, il fonde Wisdom Paris, inspiré par le mouvement américain Wisdom 2.0 de San Francisco, pour montrer que ce que les Américains appellent la sagesse au travail, et que lui préfère nommer bienveillance, est un facteur de performance mesurable et non un supplément d'âme facultatif.

Un livre gratuit, écrit à plusieurs pendant les confinements

Coauteur du livre « La Juste Bienveillance », disponible gratuitement, Thierry Willième y défend une thèse simple mais rarement appliquée : la bienveillance sans exigence ne produit rien de durable, et l'exigence sans bienveillance s'effondre à la première difficulté. Le livre, qui a demandé plus d'un millier d'heures de travail à ses auteurs pendant les confinements, s'ouvre et se referme sur un sujet qui a d'abord surpris ses lecteurs : l'intelligence artificielle. Thierry Willième y voit une chance plutôt qu'une menace, persuadé que plus les tâches cognitives basculeront vers les machines, plus la relation humaine, l'écoute, l'accompagnement, redeviendront centrales dans le travail du manager.

Une conviction empruntée à Rousseau

Ancien dirigeant devenu conférencier, il intervient régulièrement dans les entreprises et les écoles pour transmettre ce qu'il a mis des années à formuler : la bienveillance ne se décrète pas, elle se construit par des actes et des conditions. Il aime conclure ses interventions par une phrase de Rousseau, qui résume assez bien sa position sur le monde du travail : il vaut mieux être un homme à paradoxe qu'un homme à préjugé.

Le saviez-vous

Le saviez-vous ?

Thierry Willième et ses coauteurs ont mis plus de mille heures à écrire « La Juste Bienveillance », en grande partie pendant les confinements. Le livre est distribué gratuitement, une manière pour lui de rester cohérent avec son propos : la bienveillance a de la valeur précisément quand elle n'attend rien en retour.

Le saviez-vous ?

Selon les études citées par Thierry Willième, les entreprises les plus diversifiées afficheraient jusqu'à 34 % de résultats supplémentaires, la seule mixité en apportant déjà 14 à 16. De quoi rappeler que la bienveillance, quand elle s'accompagne d'exigence, n'a rien d'un supplément d'âme.

Transcription de l'épisode

Ouverture

Jimmy

J'avoue que jusque-là je savais pas trop comment aborder le sujet. Entre ceux qui te répètent qu'on vit pas dans un monde de bisounours et les autres qui ont peur d'être peut-être trop gentils, tu te dis quand même que la bienveillance c'est pas si simple que ça. Mais tu te dis aussi que si on prend tous soin des uns des autres, y a quand même de fortes chances pour que ça se passe bien. Alors la bienveillance, ça veut dire quoi ?

J'ai la chance d'accueillir aujourd'hui sur le podcast du Petit Manager Thierry Willième, coauteur du formidable livre La Juste Bienveillance. Alors Thierry a débuté sa première mi-temps, comme il aime le dire, en suivant une formation à l'ESLSCA Business School Paris, avant de commencer comme commercial chez IBM dans les années 80. Puis est arrivée la seconde mi-temps, là où il a pu mettre en œuvre son savoir-faire, son savoir-être et son expertise au sein de différents groupes, notamment en tant que président puis CEO d'IBM Financement Belgique par exemple.

Aujourd'hui Thierry consacre une partie de sa troisième mi-temps à transmettre son savoir, à notre plus grand bonheur. Il fonde notamment en 2006 Wisdom Paris, qui est le point de rencontre exclusif des dirigeants et des RH de France, axé sur la réconciliation du bien-être des collaborateurs et de la performance de l'entreprise. Il est également administrateur des Filles et des Garçons de la Tech.

Dans ce podcast, Thierry revient sur son livre et partage avec nous ce qu'est la juste bienveillance. Une bienveillance ni bisounours, ni mièvre, mais une bienveillance qui se fait juste et exigeante, comme source de bien-être et de performance. Je suis Jimmy Materne et vous écoutez l'épisode 41 du Petit Manager, le podcast qui aide à comprendre le management et les organisations. Bonne écoute !

Bonjour Thierry Willième. Merci infiniment d'avoir répondu présent pour ce podcast aujourd'hui. C'est un plaisir de t'avoir avec nous. Alors on va parler bien évidemment de la juste bienveillance. Mais tout d'abord, je voudrais revenir sur une notion que j'ai trouvée super sympa quand on a discuté la première fois. C'est cette notion de troisième mi-temps. C'est quoi la troisième mi-temps pour toi ?

La troisième mi-temps et la naissance du livre

Thierry Willième

Bonjour Jimmy !

Écoute, certains peuvent dire que c'est la retraite, parce que j'ai un statut de retraité, même si je travaille encore — enfin je travaille, oui, je m'occupe encore beaucoup. On pourra parler de la définition du travail éventuellement. J'aime à considérer que dans la vie il y a trois mi-temps. La première, elle est principalement sous le signe de l'apprentissage, on apprend la vie. La deuxième, on est plus dans le mode du service. Et quand on travaille, on sert ses clients, on sert ses collaborateurs si on a la chance d'être manager, on sert ses partenaires, on sert ses actionnaires. Donc service. Et puis la troisième mi-temps — et je n'aime pas du tout le mot retraite en français, les Espagnols ont un mot qui est beaucoup plus sympa, qui est jubilación, et qui est proche de jubilé — et effectivement, la troisième mi-temps, pour moi, c'est sous le signe de la transmission. C'est de dire, la vie m'a beaucoup donné et j'ai l'envie, et peut-être un peu le devoir aussi — enfin, un sentiment de devoir, je n'ai pas le devoir en tant que tel, mais le sentiment de devoir — de rendre ce que la vie m'a donné. Et donc voilà ce que je fais pendant cette troisième mi-temps, où je me fais plaisir à essayer de transmettre.

Jimmy

Alors c'est une troisième mi-temps un peu particulière, parce qu'on pourrait penser que dans ce jubilé, beaucoup souhaiteraient justement profiter de plein de choses pour eux-mêmes avant tout. Et toi tu parles de cette notion de devoir, et c'est peut-être là justement où ça transpire un peu, où on le ressent : c'est que t'es carrément allé jusqu'à écrire un livre qui s'appelle « La Juste Bienveillance », et que tu mets en plus à disposition de tous parce qu'il est gratuit. Moi, je me suis régalé à le lire. C'est super facile à lire, c'est bien écrit, c'est pas donneur de leçons, il y a vraiment mille et un conseils pratiques pour le quotidien. Pourquoi ce thème-là ? Pourquoi la bienveillance ?

Thierry

Écoute, c'est un thème qui m'a... c'est une longue route, j'allais dire. Une longue route à la fois personnelle et professionnelle. Pour parler que de l'aspect professionnel, la vie m'a montré que la bienveillance, si elle est juste — c'est-à-dire si elle ne sombre pas dans la pitié ou si elle ne va pas vers la complaisance, si elle est juste, bien accordée, j'aime bien le terme accordée — c'est un vrai gage de performance dans les organisations, que ce soit dans une équipe de sport ou dans une entreprise. Et donc, la vie m'ayant appris cela, de voir que les équipes qui réussissaient, et notamment professionnellement, étaient les équipes dans lesquelles il y avait un climat de bienveillance, je me suis, moi, efforcé, quand je l'ai compris, d'essayer de donner, d'essayer de créer les conditions pour un climat de bienveillance, parce que la bienveillance ne se décrète pas. On essaie de créer des actes et des conditions de la bienveillance, et j'ai vu que ça marchait, et que ça marchait très très bien, et que mes collaborateurs et moi on a eu beaucoup de chance. Moi, si j'ai eu la chance de faire carrière, c'est parce que nous obtenions de bons résultats, et ces bons résultats étaient obtenus dans un cadre qui était la plupart du temps empreint de sympathie les uns vis-à-vis des autres, et de bienveillance également. Donc voilà, c'est une longue route.

Il y a quelques années, j'ai déjà voulu commencer à transmettre en créant une association — en co-créant une association qui s'appelle Wisdom Paris. Pourquoi ? Parce que nous avions vu que les Américains à San Francisco avaient créé un forum, un événement qui s'appelle Wisdom 2.0, où ils montrent en quoi justement la sagesse — eux ils l'appellent la sagesse, mais ils parlent énormément de bienveillance — et bien c'est un facteur de performance. Et comment des collaborateurs qui, retrouvant leur âme, mettant un supplément d'âme dans ce qu'ils font, d'où le terme sagesse, et bien sont plus performants pour eux-mêmes, c'est-à-dire en meilleure santé, et plus performants dans le professionnel également. Donc je me suis inspiré de Wisdom 2.0. On a discuté avec eux, je leur ai même dit « venez faire ça en France, parce que le sujet est fabuleux ». Et puis ils étaient déjà tellement occupés aux États-Unis, parce qu'ils ont fait le même forum sur la côte Est après, qu'on a co-créé deux événements de ce type pour montrer en quoi la bienveillance, si elle est juste, peut être un facteur de performance.

Écrire à quatre, pendant le confinement

Jimmy

D'accord, on va y revenir un peu plus loin. Je pense que cette notion de sagesse aussi, qui est très importante, qui revient aussi dans le livre — faire des choses plus grandes que soi parfois. Ce livre... alors déjà, il est gratuit. Vu la qualité du livre, c'est hyper surprenant, parce qu'il est assez complet, on voit que vous ne prenez pas de raccourcis. Pourquoi l'avoir écrit à plusieurs ? Et puis, combien de temps ça vous a pris ?

Thierry

Alors, combien de temps ça nous a pris ? C'est difficile, parce que — j'allais dire, ça se compte, si on prend le temps de chacun d'entre nous, en milliers d'heures. Moi, c'est pas loin d'un millier, ou un peu plus, on n'a pas compté les heures. La chance qu'on a eue, c'est qu'on a eu les confinements. Et à partir de là, dans ma troisième mi-temps, pour transmettre habituellement je fais un certain nombre de conférences dans les entreprises, dans les organisations. Et là, forcément, tout ce qui était kick-off, conférence, a été arrêté. Et je me suis dit, écoute, voilà, si tu as une chance, c'est que tu as du temps disponible. Plutôt que de transmettre par oral à quelques personnes, pourquoi ne pas écrire un livre où tu transmettras par écrit ? Et donc, je suis un grand optimiste, et quand je dis j'ai eu la chance — on était nombreux à avoir ce temps libéré par les confinements — un optimiste, on a l'habitude de dire, voit les opportunités dans les difficultés, alors qu'un pessimiste, c'est le contraire, il voit les difficultés dans les opportunités. Et j'ai pensé que c'était une opportunité.

Et à partir de là, comme je ne sais pas travailler tout seul — et je dis ça parce que j'ai peu de plaisir à travailler seul, même si par moment, pour écrire, j'ai passé des journées entières tout seul —, j'ai décidé... nous avons décidé, parce que je connaissais plusieurs personnes qui étaient déjà bien investies sur ce thème, et donc on s'est mis à quatre pour l'écrire.

J'allais dire, une des raisons pour lesquelles on l'a écrit à quatre, et pour lesquelles il y a un message qui est pour moi fondamental à passer dans le livre : une des raisons, c'est que quand on travaille en groupe et qu'on crée des liens forts, on vit plus longtemps et en bonne santé. Alors je vais passer pour un fou quand je dis ça, mais il y a eu des tonnes d'études qui ont été faites sur le bonheur — des tonnes d'études, et on en cite effectivement dans le livre —, dont une que j'aime beaucoup, puisqu'elle a été faite sur quatre générations de professeurs à Harvard. Donc c'est pas une petite étude. Dans les années 50, ils ont pris des jeunes gens qui avaient 20 ans, certains sortaient justement de Harvard, d'autres sortaient de milieux pauvres, et ils ont essayé de voir — ils les ont suivis de très près, maintenant c'est la quatrième génération de chercheurs — et ils ont regardé ceux qui étaient heureux, qu'est-ce qui était facteur de bonheur. Et au final, c'est pas l'argent, c'est pas le succès. Parmi ce petit millier de personnes, il y en a un qui était vice-président des États-Unis. C'est pas le succès, c'est pas plein de choses qu'on pourrait croire être le bonheur, la source du bonheur : c'est plutôt la qualité des liens sociaux qu'ils avaient entre eux. Et clairement, plus il y avait de liens sociaux forts entre cette personne et son entourage proche, plus cette personne était en bonne santé et vivait longtemps. Et c'est une étude parmi tant d'autres, il y en a plusieurs.

Donc, à la réponse : pourquoi nous nous sommes mis à quatre ? C'est pour vivre plus longtemps, en bonne santé. Bon, c'est dit avec un sourire, mais c'est fondamental. C'est fondamental, et le travail — et la juste bienveillance, justement — permet de créer des liens de qualité. Et pour soi-même, puisqu'on a organisé le livre sous forme de chapitres — la bienveillance vis-à-vis de soi, vis-à-vis des autres, vis-à-vis du travail, et vis-à-vis de plus grand que soi — pour soi, déjà, veiller à ce que les liens qu'on a avec les autres soient des liens de qualité, c'est un gage de bonne santé et de longévité. C'est quand même assez superbe.

La diversité comme facteur de performance

Ensuite, la bienveillance, c'est l'accueil de l'autre. Et j'ai essayé, pendant toute ma carrière, de faire la place à la diversité. Je me suis rendu compte très vite que plus les équipes étaient diverses, meilleurs les résultats étaient. Et donc, typiquement, on est parti à quatre : deux hommes, deux femmes, d'âge bien différent, puisque ça allait de 63 ans à moins de 40 ans, des origines sociales bien différentes, des niveaux d'études très différents — puisqu'il y en a une qui était une self-made woman, il y en a un autre qui a fait Centrale et qui est brillantissime, et puis deux autres qui ont fait des études plus ou moins grandes. Donc on était très différents, et la différence est une vraie source de performance.

Dans le livre, on donne une étude qui est assez extraordinaire, qui a été faite par McKinsey pendant des années. Et pendant des années, ils comparent les entreprises où il y a le plus de diversité et les entreprises où il y en a le moins. Et ils prennent le quartile supérieur, c'est-à-dire les 25 % d'entreprises où tu as le plus de diversité, et les 25 % où tu en as le moins. Et on se rend compte que si on regarde simplement la mixité homme-femme, ces entreprises ont, selon les années — et c'est des milliers d'entreprises interrogées — entre 14 et 16 % de productivité supplémentaire pour celles qui ont le plus de mixité. Si on prend la diversité au global, c'est-à-dire allant jusqu'aux préférences sexuelles, jusqu'à l'intégration de personnes en situation de handicap, etc., si on prend toutes les diversités, on va jusqu'à 34 %. Quel est le chef d'entreprise qui ne ferait pas n'importe quoi pour avoir ne serait-ce que 14 % de productivité et de résultats en plus ?

Donc effectivement, ça, j'ai eu la chance de m'en rendre compte assez vite, et franchement, c'est pas facile. Et c'est pour ça qu'il faut de la bienveillance, parce que c'est beaucoup plus facile de prendre des gens qui sont comme vous, qui ont fait les mêmes études, qui ont la même culture, etc. Là, on va très très vite. Mais si on veut aller loin dans la performance, si on veut de la performance dans la durée, la diversité est un levier. Et pour la diversité, il faut de l'accueil. Il faut de la bienveillance et de l'attention à l'autre. Il faut de la juste bienveillance. C'est pas facile à mettre en œuvre, mais une fois qu'on l'a mis en œuvre, on a des gains qui sont fabuleux. Voilà un peu toutes les raisons pour lesquelles on s'est mis à quatre. Et on était très complémentaires, parce que Caroline a une plume fabuleuse, François est un type qui, dans le domaine de l'excellence opérationnelle, a une expérience hors du commun, etc. Donc on a mis nos complémentarités ensemble, c'est ce qui a fait que cet ouvrage — je te remercie pour les termes gentils que tu as dits — a eu de très très bons feedbacks, comme des gens qui disent que c'est un ouvrage de référence, etc. Donc voilà déjà la réponse à cette question. Il y a également la question de la gratuité.

La gratuité, un acte cohérent

Jimmy

La question de la gratuité — alors juste avant, j'ai quand même cité François Durnez, Caroline Raymond et Anne Varin de la Bruneliere, qui sont tes coauteurs, je mettrai tout ça dans les notes du podcast. Et alors oui, la gratuité.

Thierry

Oui, la gratuité, si tu veux, c'est intéressant. D'abord, personnellement, je suis dans une période de transmission et j'ai envie d'offrir. Et surtout, j'ai envie d'offrir dans ce livre des conseils que j'aurais aimé avoir au début de ma carrière. C'est-à-dire que beaucoup de choses que je relate, je les ai apprises, je les ai apprises par le terrain, en regardant les autres. C'est Isaac Newton qui disait : si je veux voir plus loin, je monte sur l'épaule des géants. J'ai eu la chance d'avoir des collaborateurs, des collègues, des patrons absolument formidables, et je les ai observés. Et quand ils étaient dans la bienveillance, ils faisaient des choses fabuleuses. J'ai ce besoin de rendre et d'offrir. Et comme tout le monde ne peut pas s'offrir des livres, on a dit, on va l'offrir.

Ça, c'est le premier sujet. Le deuxième sujet, qui est peut-être plus important, pourquoi le livre est gratuit, c'est qu'on souhaitait être en alignement, être en accord avec le thème. C'est difficile d'expliquer que plus la bienveillance est pure — c'est-à-dire, il y a différents niveaux de bienveillance, on pourra y revenir si tu veux — plus la bienveillance est pure, et plus c'est un acte gratuit, plus elle donne de résultats. Et donc, effectivement, on ne pouvait pas écrire ça et ne pas dire, ce livre, on va l'offrir. Et en plus, on s'aperçoit qu'on a souvent plus de plaisir à donner qu'à recevoir, donc ça nous a fait plaisir de l'offrir. Ça nous a fait plaisir de l'offrir, et puis on voulait aussi se mettre en marge de beaucoup de personnes qui, avec des qualités inégales, se lancent un peu dans ce que j'appellerais le business du bonheur au travail, où on a tendance à trop faire rêver et à ne pas être justes. C'est-à-dire à dire que vous allez trouver le bonheur à travers le travail. Oui, on peut trouver du bonheur partout, c'est pas évident, il n'y a pas de recette magique, ça se saurait. Et donc c'est pour ça qu'on a voulu offrir ce livre, pour que plus de gens puissent en bénéficier.

Bienveillance, bénévolence et paradoxe

Jimmy

Il n'y a pas de recette. Je voudrais rebondir là-dessus, parce que dans le livre, vous nous dites que bienveillance vient de bénévolence — je sais pas si je le dis correctement. Est-ce que c'est un lien justement avec le bénévolat ? Est-ce que ça veut dire que la bienveillance, c'est donner sans attendre en retour ?

Thierry

Alors, bénévolat vient absolument de la même racine que bienveillance et que bénévolence. Déjà, puisqu'on parle de l'origine, il y a quelque chose que nous aimons bien, les coauteurs et moi, dans le terme bénévolence : il y a cette origine de volonté. Volence a donné également volonté. Donc la bienveillance, c'est pas uniquement... on en a parlé, de la complaisance ou de la mièvrerie. Quand il y a bienveillance, il y a une volonté, donc il y a un engagement. Il y a un engagement de soi vis-à-vis de soi-même, et vis-à-vis des autres, et vis-à-vis de plus grand que soi. Et donc c'est important, cette idée de volonté qui est embarquée dans la racine latine du terme. Et l'engagement, puisque l'ouvrage parle du monde du travail, et bien dans le monde du travail, l'engagement, c'est le Graal des DRH, des dirigeants. Donc ce qu'on essaie de montrer, c'est que s'il y a bienveillance, il y a engagement, et ça vient de la racine. Ça, c'est la première chose.

Mais pour répondre à ta question, qui parle de bénévolat : est-ce que ça revient à donner sans attendre un retour ? C'est ce que tu m'as demandé.

Jimmy

C'est la question.

Thierry

Eh bien, oui et non. Je vais te faire une réponse de Normand — il y a une autrice qui est normande, et j'ai vécu douze ans dans cette belle région aussi. On explique dans le livre qu'il y a deux niveaux de bienveillance, plusieurs niveaux. Il y a celle qui est gratuite, comme l'acte gratuit : on donne sans rien espérer en retour. Et il y a celle qui est intentionnelle, où il y a un don, mais une attente en retour. Il y a une théorie, on en parle dans le livre, du don et du contre-don, donc il y a une certaine attente en retour. Et donc la bienveillance intentionnelle, c'est : je vais bien faire ça en espérant obtenir telle ou telle chose. Alors, la première est plus belle, parce qu'elle est gratuite. Mais il ne faut surtout pas assimiler la deuxième à de la manipulation. Parce qu'il vaut mieux donner quelque chose en attendant autre chose en retour que de ne rien donner du tout. Et personnellement, je préfère qu'une personne fasse une bonne action en attendant quelque chose plutôt qu'elle ne la fasse pas.

En revanche, il y a un paradoxe de la bienveillance qui est très intéressant. Et le paradoxe de la bienveillance, c'est le suivant : c'est que moins elle est intéressée — entre guillemets, c'est-à-dire moins on attend en retour — plus elle porte. Et on peut faire un parallèle avec le bonheur. Si on passe sa vie à rechercher le bonheur, à attendre quelque chose en retour, on risque de passer à côté. Bien sûr qu'il faut le chercher, mais il ne faut pas en faire une obsession. Et dans le livre, on cite quelqu'un que j'aime beaucoup, [Kehschwitzer], qui dit : « Ce n'est pas le succès qui fait le bonheur, c'est le bonheur qui fait le succès. »

Et la bienveillance, c'est un peu pareil. La bienveillance va attirer. Plus elle sera gratuite, plus elle va attirer du succès. Donc c'est à ce titre-là que c'est mieux qu'elle soit gratuite. Mais surtout, ne condamnons pas les dirigeants, notamment, qui encouragent la bienveillance et qui savent la récompenser, bien sûr — il faut la récompenser.

Trop bon, trop con ?

Jimmy

Oui. Oui, c'est ça. Et puis donc, si j'entends bien, il ne faut pas hésiter à faire le premier pas, c'est-à-dire à faire l'effort en premier, ne pas avoir peur justement de s'y lancer. Est-ce que beaucoup de gens ont peur de se dire « je vais être trop bon, donc trop con » — désolé pour la formule — mais je pense qu'il faut oser se lancer dans la bienveillance, même si en face de soi, on a l'impression qu'il n'y a pas un public réactif, ou qu'on va peut-être se faire maladroitement manger. Il faut surpasser cette peur et ces préjugés, je pense, pour se lancer dans la bienveillance. C'est pas gratuit, c'est pas donné à tout le monde.

Thierry

C'est effectivement pas facile. C'est effectivement pas facile, parce qu'il y a cette peur du bon et bête, comme tu le dis, qui est réelle. On est quand même dans une culture assez macho, du plus fort, de la compétition, du « quand on veut, on peut », on n'est pas des mauviettes. On est dans une culture un peu macho qui a tendance à dire, on va pas être trop gentil.

Et les termes — d'ailleurs, une des raisons pour lesquelles on a appelé le livre La Juste Bienveillance, mais qu'on a insisté sur ce terme — alors tout le monde nous a dit, mais c'est le mot le plus utilisé, c'est le mot qui était le plus utilisé en 2018, le mot est éculé. Pas du tout, pas du tout. Un mot est éculé si on met derrière des choses qui ne correspondent pas. C'est comme la gentillesse, ce mot n'est jamais éculé. Et j'allais dire que, que ce soit dans l'entreprise ou dans la culture d'une manière générale, on n'est peut-être jamais assez bon.

Et ça me fait... moi, j'ai une phrase de Marivaux qui m'a suivi, parce que je me suis posé la question : est-ce que là je suis pas un peu trop bon ? Et j'avais des collaborateurs qui me disaient, bah, t'es trop gentil. Et je leur citais Marivaux, qui disait dans Le Jeu de l'amour et du hasard : « Va, dans la vie, il faut être un peu trop bon pour l'être assez. » Et je crois que c'est une bonne philosophie de vie. Une fois qu'on a dit ça, il faut pas tomber dans la complaisance. Et un des points centraux du livre, c'est que la juste bienveillance, c'est une bienveillance qui embarque l'exigence. Et on ne peut pas être bienveillant, gentil, trop gentil tout le temps : il faut être exigeant. Et ça, c'est ce que nous attendons les uns des autres.

Ceux qui le disent le mieux, que bienveillance et exigence vont ensemble, ce sont les entraîneurs de sport. On en cite dans le livre un qui dit : moi, je n'ai qu'un mot, exigeant, c'est bienveillance. J'ai oublié de citer, tu vois, quand tu nous as dit que ce livre on l'a pas fait tout seul — je parlais de Newton et des épaules des géants — j'ai oublié de citer que ce livre, c'est un livre ouvert. Il est gratuit, mais il est ouvert, et il est ouvert pourquoi ? Parce qu'on va continuer à le faire vivre.

Les grands témoins du livre

Et déjà, quand on l'a sorti, on a proposé — c'est l'avantage du livre qui est en version électronique — on a proposé six témoignages, qu'on appelle nos grands témoins, qui sont des dirigeants d'entreprises. Et je peux les citer : on a notamment Alain Roumilhac, qui est président de Manpower France, qui indirectement est le plus gros employeur privé en France, qui nous dit que la bienveillance, ça rime avec exigence. On a Thierry Pflimlin, qui est vice-président chez Total, qui est au COMEX du groupe Total, qui dit pareil — lui, il a même créé un mot, la « bien-exigence » : on ne peut pas être que bienveillant, s'il n'y a pas d'exigence, ce n'est pas une vraie bienveillance. On a Béatrice Kosowski, qui est la patronne France du groupe IBM, qui dit en quoi il faut être bienveillant aussi. Et puis on a des grands témoins comme Philippe Gabilliet, qui a écrit Éloge de l'optimisme, Éloge de la chance. On a Alexandre Jost, qui a créé la Fabrique Spinoza pour le bonheur en France, ce fameux think tank. Donc on a ces grands témoins qui expliquent un petit peu pourquoi il faut, oui, aller à fond vers la bienveillance, mais il faut pas sombrer dans la complaisance. Et ils l'expliquent certainement beaucoup mieux que nous.

Et donc on a fait ces vidéos — on a des vidéos de 40 minutes, et puis on en a fait des extraits de 5 minutes — pour que nos lecteurs, qui n'ont pas le temps de passer des heures à lire, s'ils ont envie de creuser, puissent aller voir les 40 minutes. Et comme je te disais, Jimmy, que c'est un livre ouvert, eh bien on l'a sorti avec six vidéos. Aujourd'hui, sur notre site internet, il doit y en avoir dix ou douze — je sais pas si les deux dernières sont parues, elles sont en cours ou elles vont l'être. C'est pareil, ce sont des dirigeants emblématiques qui incarnent, pour la plupart, la bienveillance, mais chacun à sa façon, avec son authenticité, avec son cœur, parce qu'on est tous différents, donc on l'incarne tous différemment. Et donc on va continuer, tous les mois, à interroger un grand témoin et le mettre à disposition sur le site, et puis on fera une V2 du livre pour le mettre à jour, et dans la V2 du livre, on les mettra dedans également.

L'intelligence artificielle et la matrice bienveillance-exigence

Jimmy

C'est formidable ce que tu dis sur cette notion d'exigence, c'est vrai qu'elle est fortement présente dans le livre, on la retrouve. C'est une sorte de condition sine qua non si on veut que ça marche, en tout cas si on veut avoir de la réussite dans l'application de la bienveillance, et avoir des résultats aussi — c'est ce qu'on recherche quand on est en entreprise. Tout ça sent qu'il y a des notions de compétences comportementales assez fortes. On peut comprendre les choses sans forcément les accepter, on peut aussi chercher à aller un peu plus loin, on peut accepter l'erreur, mais simplement mettre en place ce qu'il faut pour corriger les erreurs. Et donc il y a cette notion d'empathie, donc toutes ces compétences comportementales qui semblent être sur le devant de la scène pour mettre en place la bienveillance.

Et il y a un truc qui m'a surpris dans le livre, c'est que, quasiment tout au début du livre, vous, en tant que coauteurs, vous abordez la notion d'intelligence artificielle. Et ça m'a surpris comme point d'ancrage, comme comparaison. Je sais pas ce que vous avez voulu en faire. Est-ce que tu peux nous en dire plus sur cet impact de l'intelligence artificielle ?

Thierry

Alors, avant de te parler de ça — on en parle en début, et puis on en parle également à la fin, et c'est un point important du livre parce que c'est un mouvement très important de la société, ce mouvement vers l'intelligence artificielle. Toutes les études le montrent. Alors je vais être très large, mais entre 5 et 10 ans, il y aura entre 30 et 70 % des jobs actuels qui n'existeront plus, pas dans leur forme existante. Tu imagines, c'est une révolution qui est plus importante que la révolution industrielle, qui était plus incrémentale, aussi importante que la révolution de l'écriture ou de l'imprimerie. C'est une révolution terrible — enfin, terrible, je devrais dire impactante, Jimmy.

Mais avant, je vais revenir sur le lien, et pourquoi justement la bienveillance est nécessaire dans le cadre de ce mouvement de révolution technologique qu'on est en train de vivre. Avant, je vais revenir, si tu veux, sur bienveillance et exigence. Globalement, sur le livre, on a mis une matrice avec quatre carrés : sur un axe on a mis l'exigence, et sur l'autre on a mis la bienveillance. Et on dit la chose suivante — mais c'est un modèle qui permet de se fixer les idées : si on n'est pas beaucoup dans la bienveillance et pas beaucoup dans l'exigence, l'entreprise va vite déposer son bilan. Si on n'est que dans la bienveillance, au sens un peu classique, gentillesse du terme — où on dit, mais oui monsieur, faites ce que vous voulez, vous voulez travailler tout le temps à distance, vous voulez pas venir au boulot, faites ce que vous voulez — eh bien ça, ça s'appelle un club de vacances. Et il y aura pas de résultat à terme. Il y aura des résultats immédiats, c'est super sympa, on s'amuse. D'ailleurs c'est intéressant, parce qu'on l'a vu sur le télétravail : le télétravail a, à un instant donné, montré des résultats super, tout le monde s'est dit, c'est la recette. Mais non, c'est sur la durée qu'il faut voir. Donc le tout est permis, ça marche pas.

Après, si on est que dans l'exigence, ça s'appelle les mercenaires. Et là on a des résultats court terme également super : on prend que des gens comme nous, des gens qui sortent des grandes écoles, qui connaissent parfaitement le métier, et dans les mois et le trimestre qui viennent, ils vont faire un travail super, parce qu'ils connaissent. Mais si on veut aller dans la durée, la performance dans la durée, il faut les deux axes, la bienveillance et l'exigence. Et on le voit dans les entreprises, mais on le voit dans toutes les organisations, c'est vrai dans le sport, mais c'est encore plus vrai dans une organisation qui m'est chère, c'est la famille. Pourquoi ? Parce que dans nos familles, vis-à-vis de nos enfants, il va sans dire que la bienveillance est importante, ça ne se discute même pas. En revanche, plus on aime nos enfants, plus on est exigeants avec eux, parce que plus on a envie qu'ils deviennent le meilleur d'eux-mêmes. Et qu'est-ce qu'on veut ? On veut de la performance dans la durée pour eux. Donc on est à la fois sur ce couple pas facile de bienveillance et d'exigence. Et si on a cette image en tête, et qu'on la projette dans le monde de l'entreprise, ça permet de changer un peu la vision des choses.

Ce que la machine ne saura jamais faire

Jimmy

Le rôle du parent et celui du manager ou du leader se recoupent très souvent, d'ailleurs.

Thierry

Absolument. Alors je vais répondre à ta question sur l'intelligence artificielle. Eh bien, dans la conclusion du livre, nous disons qu'il y a deux vagues importantes, qui sont l'émergence des neurosciences d'une part, et d'autre part la révolution que l'intelligence artificielle est en train de créer, qui vont faire qu'on a un bel espoir que la bienveillance va revenir sur le devant de la scène. Je m'explique. Qu'est-ce que les machines, qu'est-ce que l'IA peut faire à la place de l'homme ? Toutes les tâches cognitives, il y a pas de souci. Et à terme, des tâches d'experts, et ça marche déjà. Et on le voit pour la classification, IBM a fait un logiciel qui classe les cancers, et ils l'ont benchmarké par rapport à des spécialistes. Et bien, typiquement, le logiciel, avec toutes les données qu'il a embarquées — parce que pour faire de l'IA, il faut un très bon logiciel et énormément de données — et bien, avec toutes les données qui sont embarquées, il s'avère que les diagnostics du logiciel sont ceux des plus grands professeurs mondiaux. Donc, faire le diagnostic, l'IA saura le faire, et parfois mieux que les meilleurs. Mais...

Qui va devenir le docteur ? Eh bien, on va se retrouver dans la bienveillance. C'est qu'on sait que les chances de guérison sont tellement plus grandes quand on accompagne humainement et psychologiquement son patient, que, effectivement, les docteurs vont avoir le rôle qu'ils avaient en Chine, il y a 3000 ans avant Jésus-Christ. Il y a 3000 ans avant Jésus-Christ, le docteur n'était pas payé, il était payé régulièrement. Pourquoi ? Parce que son rôle, c'était de vous maintenir en bonne santé. Et là, c'est la bienveillance vis-à-vis de soi qu'on donne dans le livre : il faut faire du sport, c'est prouvé, il faut savoir se recueillir — prière, méditation, taïchi, yoga —, c'est prouvé. On prouve que toutes ces méthodes de prendre soin de soi vous évitent des maladies.

Jimmy

De faire de la prévention.

Thierry

Ça, c'est prouvé. C'est ce que faisaient les Chinois, 3000 ans avant Jésus-Christ. On payait le docteur pour qu'il vous maintienne en bonne santé. Et comme il n'y avait pas de sécurité sociale, par contre, si on était en mauvaise santé, c'est qu'il n'avait peut-être pas bien fait son travail. Donc à ce moment-là, il vous soignait gratuitement. Et donc, qu'est-ce que je suis en train de dire avec cet exemple des médecins ? C'est que, globalement, la bienveillance, c'est quelque chose que la machine ne saura jamais faire. La bienveillance, toutes les qualités humaines, toute l'intelligence émotionnelle, l'intelligence relationnelle, etc., la machine ne saura pas les faire. Et comme elle aura pris les tâches qui viennent du cognitif, l'homme sera d'autant plus un super complément à la machine. Et on peut espérer un monde meilleur, justement, avec une IA très performante et des hommes qui seront dans le relationnel, dans l'émotionnel, et dans ce que la machine ne sait pas faire : prendre soin des autres, prendre soin de soi, prendre soin de plus grand que soi.

Et c'est en ça que — j'en parlais, ça fait dix ans — j'ai décidé de former, quand j'étais en activité, tous mes managers à l'intelligence émotionnelle. J'avais créé un petit topo qui s'appelait, pour eux, « l'intelligence émotionnelle au secours de l'intelligence artificielle ». Un patron doit veiller à l'employabilité de ses collaborateurs. L'intelligence artificielle arrivait, il fallait que je les aide à développer chez eux ce que la machine ne fera jamais à leur place. C'était mon devoir de patron à l'époque. Donc il y a 200 managers qui ont été formés à l'intelligence émotionnelle pour qu'ils comprennent que l'avenir allait dans ce sens.

Les soft skills face à l'automatisation

Jimmy

Contrairement à beaucoup d'entreprises qui font le choix inverse, c'est-à-dire qu'elles ont tendance à standardiser, à mettre de plus en plus de process, de procédures dans leur organisation, et finalement à transformer l'humain en machine, alors que la machine sera capable de le faire, ou est déjà capable de le faire. Toi, tu fais le choix d'aller vers les compétences émotionnelles, on peut prendre Daniel Goleman en référence.

Thierry

Parce que ça a marché, on a eu de très bons résultats. Mais je ne suis pas certain qu'il y ait tant d'organisations... Oui, on met des process, et l'idée, c'est que malgré tout, la machine remplace le plus possible l'homme dans ce qui doit être traité avec de l'algorithmie. Donc à terme, on peut espérer ça, même si entre-temps, effectivement, c'est pas facile, parce qu'il faut que l'homme trouve sa place à côté du process. Mais je peux t'assurer que les dirigeants, les grands dirigeants, ont compris que cette intelligence artificielle allait rebattre les cartes, comme je l'explique à ma façon, et qu'ils recherchent aujourd'hui... d'ailleurs, quand ils embauchent des collaborateurs, ils font très attention à ce qu'on appelle les soft skills. Et dans pas mal de grandes entreprises que je vois, il y a des formations aux soft skills. J'ai été appelé justement pour former à ces soft skills, je l'ai fait notamment chez Sciences Po ou dans une grande école. Comme ça, il faut y aller, il faut préparer l'avenir avec ça. Donc tu as raison qu'aujourd'hui, la photo peut faire peur. Mais le film que je vois se dérouler donne de l'espérance. ### La bienveillance envers ses managers

Jimmy

Dans le livre, j'ai bien compris qu'il y a plusieurs types de bienveillance. Il y a déjà la bienveillance qu'on se donne à soi-même. Là, on a parlé effectivement de la bienveillance qu'on peut apporter à une équipe, à une organisation, ou même en dehors de l'entreprise, à sa famille, etc. Je voudrais revenir sur cette notion de bienveillance à soi-même, parce que ces dernières années, on a vu le rôle des managers, des managers de proximité, le développement du leadership sur le terrain. Je suis pas sûr qu'on mette suffisamment en avant le fait qu'il faille prendre soin de ses managers et de ses leaders. Et dans le livre, on se dit finalement, être bienveillant, la bienveillance bien ordonnée pourrait-on dire, ça commence par soi-même.

Thierry

Écoute, c'est très difficile, parce que la pression des objectifs, et la pression court terme, comme je te le disais tout à l'heure, et bienveillance, ne vont pas bien ensemble. Quand tu veux embrasser la diversité et faire de la diversité, il faut du temps pour le faire. Mais c'est aux dirigeants, justement, eux, de comprendre qu'il faut trouver le bon compromis entre court terme et long terme.

Je sais plus qui disait que le temps n'accepte pas ce que l'on fait sans lui — il faut donner du temps. Dans le livre, on le dit en souriant : ce n'est pas en mettant neuf femmes enceintes pendant un mois qu'on va faire un enfant. Et l'entreprise a tendance à penser que l'être humain, et la culture dans laquelle il vit, peuvent changer du jour au lendemain. Mais c'est pas vrai, ça. Déjà, prendre soin, c'est pas facile.

Le rôle de manager est difficile, et prendre soin des managers, c'est fondamental, pour répondre à ta question. Je crois que c'est d'abord au manager de prendre soin des autres, parce que c'est son rôle. Moi, j'ai vu, quand j'ai eu la chance d'être nommé manager — [passage confus dans l'original, restitution incertaine] — j'étais manager vente, mais c'était pour moi fabuleux d'être nommé manager. J'ai essayé d'être heureux dans mon job et d'y trouver du bonheur, de considérer — enfin, j'ai pas essayé de considérer, j'ai toujours considéré que ce que je faisais, c'était superbe. Donc quand j'étais commercial, je croyais que c'était super d'aller aider les clients en leur proposant des solutions avec des ordinateurs. Après, être manager, j'ai considéré que c'était super, et je me levais en souriant. C'était ma façon de prendre soin de moi en tant que manager. Et puis, je te disais tout à l'heure, dans ce deuxième temps de la vie, il y avait l'idée de servir. Et j'aime bien la notion de « servant leadership » qu'utilisent les Anglo-Saxons, qui montre bien qu'en servant, on a du retour, et que c'est prendre soin de soi que de s'occuper des autres. Paradoxe. Mais il faut aussi — et je crois que, d'une manière générale, c'est au manager de prendre soin des équipes, mais c'est aussi aux équipes de prendre soin du manager.

Et là, si je reviens à cette culture chinoise dont je parlais pour les médecins, il était dit à l'époque que le peuple attend de l'empereur qu'il se porte bien. Pourquoi ? Parce qu'un manager qui se porte bien, qui est en bonne forme, il va ouvrir ses... j'aime bien l'expression, ouvrir ses chakras, peu importe. Il va faire preuve de créativité, va faire preuve d'ouverture, etc. Et plus il se portera bien, plus les décisions qu'il prendra seront bonnes, et seront bonnes pour les équipes. Donc moi, j'ai essayé de prendre soin de mes managers. J'ai essayé. Pas toujours. J'étais pas un bisounours. Il y a un manager avec qui — ce monsieur, pour moi, ne disait pas la vérité — j'ai arrêté de lui parler. Donc j'ai pas toujours pris soin de lui, et j'ai eu des soucis par rapport à ça. Mais là, si tu veux, c'était une question de valeurs. Si les valeurs sont pas respectées, bon... la bienveillance, c'est pas facile, il faut aussi trouver des limites. Et il y a des limites qui, pour moi, ne sont pas à dépasser. J'ai eu des managers avec qui j'ai arrêté de parler, j'ai failli être licencié, peu importe, j'ai fait ce que j'avais à faire. Et puis, inversement, j'ai licencié des collaborateurs qui n'étaient pas dans les valeurs qui étaient indispensables pour mener à bien le business et pour servir les clients. Donc la bienveillance, c'est aussi l'exigence.

Mais une fois qu'on a dit ça — pour quelques personnes qui ne sont pas à leur place et qui faussent la vie, pour quelques voleurs, quelques voyous dans une société, on ne va pas faire des lois qui embêtent tout le monde, il faut juste le minimum. Et bien, faire preuve de bienveillance vis-à-vis de son management, c'est important. Et ça, c'est souvent oublié. Moi, j'ai vu plein de collègues qui disaient, oui, de toute façon, il est chef, il est payé pour ça et il est bien payé, et de toute façon, c'est à lui de se débrouiller, qu'il se débrouille tout seul. Mais non, une équipe, c'est prendre soin de tout le monde : de ceux qui sont à côté de soi, qui sont en dessous de soi, qui sont au-dessus de soi. Et ça, c'est un peu souvent oublié. C'est peut-être dommage.

Le sens du travail et le sens au travail

Jimmy

Oui, les uns des autres. Je te rejoins sur cette notion de servant leadership, en tout cas je l'ai découverte à travers le livre de Greenleaf, qui est formidable, et qui d'ailleurs rappelle que le servant leadership, au début, s'impose au leader, mais qu'ensuite les organisations doivent aussi se transformer en organisations servantes, qui sont aussi au service des managers, pour le coup. Toi, tu me disais donc que tu te levais le matin, tu avais le smile, tu étais content d'aller au travail. Est-ce qu'on peut dire que tu avais ce smile justement parce que tu trouvais du sens dans ce que tu faisais ? Est-ce que tu peux nous en dire plus justement sur ce sens ? Et on aborde le sens du travail et le sens au travail, qui sont des notions assez différentes.

Thierry

Alors d'abord, je n'avais pas la banane tous les jours, parce qu'on a des hauts et des bas comme tout le monde, etc. Mais globalement, le fait de regarder son job comme un très beau job, et de le faire à partir d'un certain moment avec une certaine latitude... Mais dans le livre, on donne l'exemple d'une caissière de supermarché, qui n'est pas le job où tu imagines que tu as le plus de liberté et d'autonomie, etc. C'est un job quand même très encadré. Eh bien on donne un exemple où elle est très heureuse et elle arrive à donner du sens à ce qu'elle fait. Donc on peut donner du sens. Ce à quoi je m'insurge un peu, c'est que dans certains livres, justement, sur le bonheur au travail, on dit que c'est au management de donner du sens au travail. On le donne pas, on le prend, on trouve du sens soi-même. Le sens, c'est par rapport à soi, c'est comme la justice — la justice, on la voit à son aune —, donc des fois on fait quelque chose qu'on trouve très juste, et des collaborateurs trouveront pas ça si juste, de leur point de vue. Donc le sens, oui, j'ai fait en sorte, pour ce qui me concerne, que ce soit... le sens que je lui donnais, c'est que j'aimais mon travail, le fait d'aimer mon travail lui donnait un sens. Et ce n'était pas parce qu'il avait un sens dans l'absolu que je l'aimais. Non, c'est moi qui lui donnais du sens, en l'aimant.

C'est important. Je vais te donner l'exemple de la caissière, qui parlera mieux que mon exemple à moi. C'est un dirigeant d'un grand groupe de supermarchés qui va visiter ses magasins et qui rencontre une caissière, et il discute avec elle. Elle a l'air très heureuse, etc. Il lui dit : « Vous habitez où ? » « J'habite à tel endroit. » C'était à 40 kilomètres. Il lui dit : « Vous faites 40 kilomètres le matin et le soir ? » Elle dit : « Ben oui, bien sûr. » « Mais vous savez qu'on a un autre hypermarché à côté d'où vous habitez ? Si vous voulez, vous pouvez aller là-bas. » « Je vous en prie, surtout pas, monsieur, surtout pas. » « Et pourquoi ? » « Écoutez, on est une équipe ici. C'est formidable. On s'entend super bien. Ma chef, je ferais n'importe quoi pour elle. On est toujours prêts à s'aider. » Alors, je sais pas si elle a cité le mot bienveillance, j'étais pas à l'entretien. Mais ce qu'elle a expliqué, c'était exactement de ça dont on parlait. Elle parlait du fait qu'elle donnait du sens parce que l'équipe était soudée, parce qu'ils avaient créé des liens forts entre eux. Encore une fois, elle aimait son travail, et le fait de l'aimer donnait du sens.

Est-ce que passer à la caisse des articles et scanner, scanner, scanner toute la journée, c'est un travail qui, en soi, a le plus grand sens de modifier le monde, je suis pas certain. Mais c'est utile, et on l'a vu pendant la crise. Et une des réponses que j'aurais pu faire à pourquoi on a écrit ce livre, c'est parce que la crise a changé beaucoup de choses. Et on espère que, effectivement, tous ces actes de bienveillance de ces gens simples qui étaient là pour nous quand on avait besoin d'eux — et les caissières de supermarché en font partie — ont permis d'avoir une nouvelle vision, et une plus belle vision, du rôle des uns et des autres dans la société. Donc c'est aussi pour cette raison qu'on a pensé que c'était le bon moment d'écrire un livre sur la bienveillance.

Conditions de travail, conditions du travail

Jimmy

Oui, oui. Puis on peut rappeler aussi qu'il y a eu pas mal de sujets sur le sens au travail, notamment avec la crise qu'on a traversée — une remise en question du sens pour beaucoup, beaucoup de nos collaborateurs, beaucoup de managers aussi, qui finalement ne souhaitent plus être managers, par exemple, parce qu'ils se posent d'autres questions aujourd'hui. Et donc on dit, ça sert à rien de mettre... c'est bien de mettre des baby-foot et des smoothies, mais c'est pas ce qui va donner du sens au travail. Ça, c'est Julia de Funès qui le dit. Et puis dans le livre, vous prenez aussi les études d'Estelle Morin sur cette notion de sens au travail. Il faut pouvoir aussi donner les moyens aux collaborateurs, aux managers, d'accomplir leurs missions. On peut les mettre dans un cadre de travail formidable, merveilleux, très joli, très agréable, mais s'ils n'ont pas les moyens de réaliser leur activité, ça fait difficile, difficile de trouver du sens. Et puis je pense, derrière, qu'il est difficile d'être bienveillant envers les autres si soi-même on n'a pas la mesure de ce qu'il faut pour atteindre ces objectifs.

Thierry

Tu as totalement raison, et tu le dis parfaitement bien, Jimmy. Une des singularités du livre, comme je te le disais — [passage confus] —, la bienveillance vis-à-vis de soi-même, t'as plein de livres qui parlent de comment bien prendre soin de soi. On le met dans le monde du travail, mais on n'est pas d'une grande originalité là-dessus. La bienveillance vis-à-vis des autres, c'est pareil : comme on parle du management, des livres sur la bienveillance dans le management, il y en a beaucoup, et des très bons. Des livres sur la bienveillance vis-à-vis de plus grand que soi, on en trouve aussi. Il y a eu récemment le mouvement de l'entreprise altruiste, etc., on parle beaucoup d'entreprises à mission, il y en a aussi.

Ce qu'on n'avait pas vu, les coauteurs et moi, on est allés le chercher, et on l'a trouvé en partie à travers cette étude d'Estelle Morin, qui est professeure à HEC Montréal. Et cette étude distingue le sens du travail et le sens au travail, comme on a essayé d'en parler avant. Nous, ce qu'on a essayé de distinguer, et qu'on trouve fondamental, c'est les conditions de travail des conditions du travail. Donc, tu l'as très bien dit, les conditions de travail, c'est l'environnement, c'est les baby-foot et tout ça. Et c'est très bien que les conditions de travail soient bonnes, mais c'est tout sauf suffisant. Et on a trop tendance, aujourd'hui, à se dire, du moment que l'environnement est bon, ça y est, j'ai réglé mon problème de qualité de vie au travail. Pas du tout.

Il faut revenir aux fondamentaux, il faut revenir à l'exigence. Et l'exigence, c'est les conditions du travail. Et les conditions du travail, pour faire très simple, c'est : est-ce que la personne à qui je confie une tâche a les ressources — en temps, en compétences et en outils — pour mener à bien cette tâche. Et à partir de là, l'étude d'Estelle Morin, et toutes les études, montrent que si la personne a les ressources, tout va bien se passer, et dans l'entreprise, il n'y aura pas de risques psychosociaux, de burn-out, etc. Et on a des entreprises où les conditions de travail sont extraordinaires — les conditions de travail — mais alors il y a plein de difficultés, parce qu'il y a ce qu'on appelle l'activité empêchée. C'est-à-dire qu'on demande à quelqu'un de faire quelque chose qu'il ne pourra pas faire. Il y a les injonctions paradoxales, c'était pour demain. Ça, ça tue. Il n'y a pas de plus grande malveillance que d'empêcher quelqu'un sans le vouloir — je dis bien sans le vouloir. Mais il n'y a pas de plus grande malveillance au travail que de ne pas fournir les conditions nécessaires au travail. Ça met une personne en échec. Et un échec professionnel, c'est grave. Donc effectivement, il faut penser les conditions du travail. Donc les conditions, c'est les ressources, pour faire simple, le livre détaille ça, bien sûr.

Et puis, c'est également la co-construction, l'intelligence collective. Comment, ensemble... et là, tu es spécialiste de cette question, donc tu en parlerais probablement mieux.

L'intelligence collective

Jimmy

J'en ai parlé, mais je suis pas sûr d'être spécialiste. Mais merci.

Thierry

Mais tu en parles très bien. Et là, c'est fondamental. Pourquoi ? Parce que si on veut que les personnes aient les ressources qui vont bien, il faut réfléchir avec elles sur ce qu'il faut faire et comment le faire. J'aimais bien dire, en entreprise, que ce sont les meilleurs voleurs de bestiaux qui font les bons shérifs. Pourquoi ? Parce que quand on sait comment ça se passe, et quand on sait comment ça peut mal se passer, il n'y a que les gens du terrain qui vont le dire : « Ben non, là vous nous dites que c'est comme ça, mais ça va se passer différemment. » Et donc voilà ce qu'il faut faire, et eux, ils connaissent les solutions. Et si on ne les consulte pas, et si on ne co-construit pas avec eux, on trouvera pas les solutions, et on restera dans ce cercle vicieux de conditions du travail non satisfaisantes, entraînant des difficultés, etc. Alors que pour en sortir, la co-construction — ce qu'on appelait la concertation dans le temps, maintenant on appelle ça l'intelligence collective — c'est être ensemble pour définir comment ça va marcher ensemble. Et ça, c'est important dans les conditions du travail.

La bienveillance plus grande que soi

Jimmy

Oui, c'est primordial. Celui qui sait, fait. Et c'est vrai qu'on crée beaucoup d'engagement en ayant cette écoute active et cette approche. Écoute, Thierry, il y a un dernier sujet sur lequel je me questionne beaucoup, sur la bienveillance. Alors tu le sais peut-être pas, je suis en train de m'y intéresser, en tout cas c'est un sujet qui m'intéresse beaucoup. On a parlé rapidement des neurosciences, et puis de l'impact, par exemple, de tout ce qui est système miroir sur l'apprentissage, etc. Et puis je m'intéresse à une nouvelle découverte sur la cohérence cardiaque, par exemple, sur les champs qui peuvent être générés autour du cœur, qui sont mille fois supérieurs à ceux du cerveau, par exemple les champs magnétiques ou électriques. Et donc toi, tu abordes dans le livre — et j'ai fait ce parallèle, j'aurais peut-être pas dû le faire, mais tu vas me le dire — la bienveillance plus grande que soi. Alors moi, je n'ai pas de religion, par exemple, mais je crois à quelque chose de plus grand que moi, tu vois, sur ces choses qu'on n'explique pas, sur le cosmos, sur pourquoi pas le karma, enfin je sais pas, chacun y mettra son mot. C'est quoi, la bienveillance plus grande que soi, pour toi ?

Thierry

La bienveillance plus grande que soi, c'est déjà, en termes d'entreprise, une entreprise qui a, selon la fameuse loi PACTE, une raison d'être — ça, c'est pour la France — et une entreprise à mission. Et on peut veiller à plus grand que soi en n'étant pas encore entreprise à mission, ou en n'ayant pas mis de raison d'être — il y en a qui le font depuis toujours, bien sûr. Mais c'est ce mouvement qu'on est en train de voir, que certains appellent l'entreprise altruiste. Je n'aime pas le terme, ça ne correspond pas. Mais une entreprise qui a compris ce qu'on disait sur la bienveillance, c'est qu'en visant ce qui est juste, en visant ce qui est bien, et bien le profit arrivera. Et donc, l'entreprise s'engage de manière sociale et environnementale pour du plus grand que soi.

Tu vois, je suis, par exemple, au board d'une petite société qui s'appelle Les Filles et les Garçons de la Tech. Alors c'est intéressant par rapport à ce qu'on disait sur la diversité. Et bien, Les Filles et les Garçons de la Tech, c'est la première entreprise à mission — c'est une petite entreprise pour l'instant, il y a 50 employés, elle s'est créée il y a un an — et c'est la première entreprise à mission dans le domaine des technologies de la formation. Et son statut d'entreprise à mission, c'est que, sur cinq jours, le cinquième jour est pris pour... moi j'aime à dire, la bienveillance. Et la bienveillance vis-à-vis de soi, c'est de se former, parce qu'ils sont dans les technologies du cloud, ils sont très pointus. Se former, former les autres. Et ça, c'est très important, parce que — quand on parle des risques du télétravail, c'est qu'on se forme sur le lieu de travail, ce qu'on appelle les ficelles du travail, c'est en voyant les copains travailler. Eh bien, former les autres, c'est énorme.

Donc, le cinquième jour, ils se forment eux-mêmes, ils forment les autres, et ils passent du temps pour plus grand que soi, c'est-à-dire pour de belles causes. Et des belles causes, il y en a dans l'environnement — donc ils peuvent aller, tout simplement, [passage incertain], nettoyer des plages — mais ils peuvent aussi s'occuper, dans le social, de personnes en situation de handicap, de personnes en fin de vie, etc. Et l'entreprise leur donne une journée pour faire ça. Et tu sais quoi, l'entreprise a de très bons résultats, parce qu'aujourd'hui — tu le disais tout à l'heure —, la crise a fait en sorte, et ça s'appelle aux États-Unis le Great Resignation, que plein de gens démissionnent parce qu'ils en ont marre, ils en ont marre qu'il n'y ait pas de sens à ce qu'ils font, et qu'on ne fasse que travailler pour du profit à court terme. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut oublier le profit, mais ce qui ne veut pas dire non plus qu'il faut oublier le plus grand que soi. Et effectivement, plus grand que soi au niveau de l'entreprise, c'est de ça dont il s'agit.

Alors après, il y a le plus grand que soi au niveau de l'individu, qui, étant un des membres de l'équipe qui constitue l'entreprise, va adhérer à cela, à penser que — quand il sera sur son lit de mort, qu'est-ce qu'il aura fait de sa vie ? Et s'il se dit, j'ai produit des logiciels de très bon niveau qui ont servi à optimiser la productivité, c'est bien. Mais s'il se dit, chez Les Filles et les Garçons de la Tech, non seulement on produisait des logiciels de très haute qualité qui servaient bien nos clients [passage incertain], mais en plus, j'ai pu m'occuper de personnes dans le besoin, j'ai pu faire des maraudes... Dans l'entreprise que je gérais, on avait un système de ce type chez General Electric Capital : j'avais pas mal de collaborateurs qui faisaient des maraudes la nuit pour donner des soupes aux sans-abri. J'ai fait ça, j'ai fait ça, j'ai fait ça, je me suis occupé de mes collègues, j'ai formé les jeunes, j'ai transmis. Je suis persuadé qu'on aura atteint le plus grand que soi, et qu'on regardera sa vie avec un regard différent que si le sens, c'était de dire, j'ai fait du logiciel pour du logiciel.

Les nouvelles générations et le sens

Jimmy

Oui, on se sentira plus grand. On en sort plus grand, et on fait grandir les autres. [passage confus dans l'original] Et on le voit avec les nouvelles générations, en tout cas... moi, je trouve que c'est une génération... moi, je suis encore assez jeune, mais je vois bien que je passe à la génération... je ne serai plus la dernière dans le monde de l'entreprise. C'est une génération formidable, qui n'hésite pas à signer des manifestes — des manifestes dans lesquels ils s'engagent à ne pas travailler dans des entreprises qui ne respecteraient pas certaines valeurs. Ça en dit beaucoup, quand même, sur les générations qui arrivent. C'est un bel espoir.

Thierry

C'est effectivement porteur de beaucoup d'espoir. On le voit avec les étudiants qui manifestent, comme les étudiants français pour le climat. Il y a eu le serment d'Harvard, où plein d'étudiants d'Harvard ont prêté serment que, quand ils seraient dans l'entreprise, ils feraient en sorte que les produits qu'ils sortent n'aient pas de conséquences toxiques. Ils pensaient aux subprimes — le serment d'Harvard est sorti après la crise des subprimes, donc quand il y a une crise, il y a des opportunités. Les étudiants ont dit : pourquoi ignorer que les médecins et les avocats prêtent serment ? Nous, à Harvard, on va prêter serment que, quand un produit sortira, si c'est un produit financier, il ne sera pas toxique et il ne va pas mettre à la rue des dizaines de milliers d'Américains — parce que la crise de 2008 aux États-Unis a été d'une très grande violence, plus violente qu'en Europe.

Donc oui, c'est très très chouette de voir ces nouvelles générations, et puis de voir ce qui se passe avec le Great Resignation aux États-Unis. Il y a un volet de gens qui, comme le marché de l'emploi est reparti de manière énorme, quittent pour être mieux payés ailleurs. Mais il y a beaucoup de gens qui quittent aussi pour des questions de sens. Donc ça, c'est bien, et ça pousse les entreprises à aller vers la bienveillance, et à donner l'environnement nécessaire pour que leurs collaborateurs arrivent à trouver du sens. Et encore une fois, c'est parce que j'aime mon travail que je trouve du sens, plutôt que « mon travail a le plus grand sens du monde, donc c'est pour ça que je vais l'aimer ». C'est dans cette direction que ça marche.

Qu'est-ce qu'une entreprise alignée ?

Jimmy

Alors Thierry, on arrive à la fin du podcast. Il y a une dernière question que je voudrais te poser. Est-ce que c'est lorsqu'on a réussi à faire la somme de ce dont on vient d'échanger sur la bienveillance — pour soi, pour les autres, plus grand que soi, et puis ce qui en découle — qu'on arrive à être une entreprise alignée ?

Thierry

Arriver à faire tout ce qu'on recommande dans le livre, c'est juste impossible. Et je pense que la première bienveillance, c'est l'humilité, et se fixer des objectifs atteignables pour soi et atteignables pour les autres. On en parlait, ce sera bien un sujet de travail. L'important, c'est les petits pas qu'on va faire dans cette direction. Être vraiment bienveillant pour soi, vis-à-vis des autres, etc., c'est un travail de plusieurs vies, à moins de s'appeler Mathieu Ricard, peut-être. C'est très difficile.

En revanche, une entreprise alignée, c'est une entreprise qui, effectivement, va dire ce qu'elle fait et faire ce qu'elle dit. Avant que les entreprises à mission arrivent, il y avait déjà la loi RSE, ce qui est une très bonne chose. Mais on s'est rendu compte que beaucoup d'entreprises faisaient du greenwashing, du socialwashing. Et alors, ce qui est super, quelque part, c'est qu'on s'est rendu compte que plus elles faisaient du washing, moins elles arrivaient à recruter les bons talents, et plus les gens partaient. Donc, si vous n'êtes pas alignés entre ce que vous faites et ce que vous dites, c'est même pire. On s'est rendu compte — il y a des études qui le prouvent — qu'il vaut mieux ne rien dire et rien faire, que dire et ne rien faire, ou que dire quelque chose et ne pas le faire.

Ça, c'est l'alignement d'une entreprise. Est-ce que ce qui est sur notre site internet, est-ce que ce qui est dans nos annonces, correspond à ce qu'on fait vraiment ? Et aujourd'hui, justement, avec les réseaux, de toute façon, si ce n'est pas le cas, ça va se savoir, ça va se voir, ça va se dire. Et donc, surtout, c'est un conseil aux entreprises : n'ayez pas peur d'y aller à petits pas, n'essayez pas d'être les meilleurs tout de suite. Mais en tout cas, soyez alignés entre ce qui est dit et ce qui est fait, parce que c'est à partir de là que vous allez pouvoir progresser.

Et le désalignement, c'est quand soi-même on n'est pas bien — c'est vrai pour l'individu [passage confus dans l'original] — mais c'est vrai aussi pour l'entreprise. Elle aussi, une entreprise, si elle a une raison d'être, on peut considérer qu'elle a une âme, en tout cas qu'elle met du supplément d'âme dans ce qu'elle fait. Et dans ce cas, elle aussi doit s'aligner par rapport à ses valeurs, à ce qu'elle annonce qu'elle va faire pour plus grand que soi, et à ce qu'elle fait réellement.

Le mot de la fin

Jimmy

Merci, Thierry. Je sais pas si tu souhaites rajouter quelque chose sur ce podcast, un sujet qu'on n'aurait pas abordé — ou on a fait plutôt bien le tour, mais...

Thierry

Écoute, non, je pense qu'on a fait vraiment un bon tour. Je pense que pour être bienveillant, ce qu'on a peut-être pas dit, c'est qu'il faut éviter d'avoir trop de préjugés. Il faut éviter de trop juger les gens, de leur coller rapidement une étiquette, de dire cette personne, elle est comme ci, elle est comme ça. On a beaucoup de biais cognitifs qui nous poussent à généraliser, notamment. Donc la bienveillance, c'est d'éviter d'avoir trop de jugements et trop de préjugés. Et il y a une phrase de Rousseau que j'aime bien, et je conclurai par celle-là : « Il vaut mieux être un homme à paradoxes qu'un homme à préjugés. »

Jimmy

C'est une belle façon de terminer le podcast là-dessus. Merci infiniment, Thierry, pour ton temps, pour tes échanges, pour ce livre, pour lequel, si j'ai bien compris, une suite serait à paraître. Donc on ne manquera pas de le partager sur Le Petit Manager. Je mettrai toutes les notes du podcast sur le site du Petit Manager. Et puis, je te souhaite une excellente journée, une très très bonne troisième mi-temps, bien méritée.

Thierry

Merci beaucoup, Jimmy, pour ton accueil, et pour tout ce que tu fais, justement, pour un monde de l'entreprise meilleur — et un Petit Manager qui, grâce à toi, va devenir grand.

Jimmy

Merci Thierry, belle journée.

Le Petit Manager, c'est terminé pour aujourd'hui, et je vous remercie infiniment d'avoir pris le temps d'écouter ce podcast. J'espère qu'il vous a plu, et je remercie également Thierry Willième pour le temps qu'il nous a accordé, et pour le partage de son livre, qui, je le rappelle, est gratuit, et qui s'appelle La Juste Bienveillance. Si ce podcast vous a plu, vous pouvez le commenter, le partager, et pourquoi pas vous abonner pour n'en rater aucun, mais surtout pour continuer à contribuer à son développement — oui, mettre les fameuses cinq étoiles sur Apple, ou pourquoi pas sur Spotify par exemple. Oui, bienvenue dans le monde où tout doit être noté.

Si vous souhaitez en savoir plus sur la juste bienveillance, je vous invite à aller sur le site entreprisealignee.fr, ou encore à regarder le dernier TEDx de Thierry Willième. Si vous souhaitez me retrouver, rien de plus simple, vous allez sur LinkedIn et vous cherchez Jimmy Materne. En attendant, je vous souhaite une excellente journée ou soirée en fonction du moment où vous m'écoutez, et je vous dis à très bientôt.

Sources et références

  • Thierry Willième. La Juste Bienveillance.
  • Estelle Morin. .
  • McKinsey. .
  • Robert Greenleaf. .
  • Marivaux. Le Jeu de l'amour et du hasard.

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