La Juste Performance

9 mars 2022 · 60 min · Entretien

Semaine de 4 jours : ce que ça change vraiment (avec Laurent de la Clergerie)

Semaine de 4 jours : le mardi après-midi, le parking du supermarché est vide et les courses sont faites. Le samedi ne sert plus à rattraper la semaine. L'objection tombe aussitôt : même charge en trois heures de moins, les équipes devraient être plus tendues. Chez LDLC, mille salariés vivent l'inverse, et l'explication échappe au calcul des heures.

Portrait de Laurent de la Clergerie

Avec

Laurent de la Clergerie

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Ce que vous allez comprendre

  • Pourquoi 32 heures payées 35 coûtent moins cher que le calcul le laisse croire
  • Ce que le jour off déplace dans le week-end, et donc dans la fatigue accumulée
  • Pourquoi la mesure touche la vie entière et pas seulement le temps de travail
  • Ce qu'un accord d'entreprise change par rapport à un essai laissé au choix
  • Pourquoi certains services doivent recruter quand d'autres absorbent la baisse

À propos de Laurent de la Clergerie

Diplômé de l'École supérieure de chimie, physique et électronique de Lyon en 1994, Laurent de la Clergerie crée en 1997, à 26 ans, le site LDLC.com pour apprendre à faire du web, avant d'ouvrir une première boutique à Lyon. Trente ans plus tard, LDLC est devenu un groupe de près de mille collaborateurs et plusieurs centaines de millions d'euros de chiffre d'affaires.

D'une hiérarchie sans hiérarchie à un mode très directif

L'entreprise a d'abord grandi dans un mode très informel, sans comité de direction ni salle de réunion, jusqu'à ce qu'une crise logistique manque de la couler en 2005. Laurent de la Clergerie bascule alors à l'inverse, vers une structure hiérarchique classique, direction, directeurs de pôle, chefs d'équipe, qu'il maintiendra une dizaine d'années. C'est la lecture du livre d'Alexandre Gérard, « Le chef qui ne voulait plus être chef », qui le pousse à amorcer un nouveau virage, cette fois vers la confiance et l'accompagnement.

Un an de coaching pour chaque directeur

Le changement ne se décrète pas du jour au lendemain : chaque directeur bénéficie d'un an de coaching individuel pour apprendre à devenir accompagnant plutôt que contrôlant. Laurent de la Clergerie résume la transition par une conviction simple : le jour où un manager ne sert plus à trancher systématiquement, il devient le référent vers qui l'équipe se tourne quand elle a besoin d'aide, à condition d'avoir gagné sa confiance.

La semaine de 4 jours, née d'un article sur Microsoft Japon

En janvier 2021, inspiré par un article sur une expérimentation menée chez Microsoft au Japon, Laurent de la Clergerie fait passer l'ensemble des salariés de LDLC à la semaine de 4 jours, payée 5 jours, sans en avoir préalablement demandé l'avis à personne. Il raconte volontiers qu'à son retour de trois semaines de vacances complètes, sans connexion à ses mails, il a découvert que l'entreprise avait tourné exactement comme d'habitude en son absence, la meilleure preuve selon lui que la confiance qu'il avait installée fonctionnait vraiment.

Le saviez-vous

Le saviez-vous ?

Laurent de la Clergerie a lancé la semaine de 4 jours chez LDLC sans consulter personne au préalable, après avoir lu un article sur une expérimentation menée chez Microsoft au Japon qui avait mesuré 40 % d'efficacité en plus.

Le saviez-vous ?

Après trois semaines de vacances complètes, sans connexion à ses mails, Laurent de la Clergerie est revenu chez LDLC pour découvrir que l'entreprise avait tourné exactement comme d'habitude en son absence, sans aucun dossier en attente sur son bureau.

Transcription de l'épisode

La coquille vide

Jimmy

Aujourd'hui sur le podcast du Petit Manager, j'ai la chance d'accueillir Laurent de la Clergerie, fondateur et président du groupe LDLC, qui fête cette année ses 25 ans. Laurent nous partage sa vision du leadership et du management, ce qui pour lui fait qu'une entreprise réussie a un impact réel sur ses clients. On va parler de confiance, de management, d'éducation — car LDLC a fondé sa propre école — et bien évidemment de bienveillance et de la semaine des quatre jours par exemple. Ce podcast regorge de conseils pour réussir son leadership en entreprise. Je vous invite à l'écouter, c'est une pépite. Allez, c'est parti !

Bonjour Laurent de la Clergerie, merci d'être avec nous aujourd'hui.

Laurent de la Clergerie

Bonjour Jimmy. C'est avec plaisir.

Jimmy

Alors Laurent, ça va être un super podcast parce que j'ai plein de questions pour toi.

Laurent

Je suis impatient de découvrir ça.

Jimmy

Alors la première question : pourquoi avoir choisi le domaine de l'informatique, et surtout, tu pensais à quoi quand tu as démarré LDLC ?

Laurent

Alors, j'ai toujours voulu créer ma boîte. Après, je ne savais pas ce que ce serait le jour où je le ferais. Et en fait, quand je l'ai créée, je l'ai créée par opportunité. C'est-à-dire que j'avais développé, pendant mon année de service militaire, un logiciel pour mon père qui faisait de la vente de caribous et qui gérait tous ses devis. Et en fait, l'idée quand j'ai créé la boîte, c'était de vendre ce logiciel à Renault, pour qui j'allais travailler. Et du coup, j'ai créé la boîte pour ça et je n'ai jamais vendu le logiciel. Donc je me suis retrouvé avec une coquille vide et il fallait faire quelque chose derrière. Et du coup j'ai essayé de trouver d'autres clients pour faire du développement de logiciels. La notion de créer un site internet, c'est arrivé derrière : en fait j'étais développeur de formation, à cette époque-là internet ne faisait que commencer à apparaître, et j'avais juste envie d'apprendre à coder sur internet. Et comme j'avais trouvé quelques clients qui m'achetaient du matériel, je me suis dit « tiens, je vais faire un site qui vend du matériel ». Et c'est comme ça que ça démarre.

Jimmy

Donc c'est par affinité en fait, tu as allié tes compétences techniques et tes envies.

Laurent

C'est par affinité, et au moment où je crée la boîte, à aucun moment je ne me dis que je vais faire un site internet et vendre du matériel. J'étais sur un tout autre projet, qui en plus tombe à l'eau tout de suite : au bout de deux mois, je me rends compte que Renault me propose de racheter uniquement le code source et de me débrouiller tout seul avec, et je refuse de le vendre comme ça. Donc je n'ai plus rien, j'ai une boîte, je n'ai plus rien dedans, et l'idée de base n'est même plus bonne. Donc il faut que je me débrouille.

Jimmy

Ok, donc là tu rebondis et tu te dis, je vais vendre du matériel informatique sur internet.

Laurent

En fait, sur le coup, j'ai cherché des clients pour faire des logiciels, des petits logiciels dont ils auraient besoin pour leur entreprise. Et c'est en voulant apprendre à coder sur internet que finalement je me dis : mais qu'est-ce que je pourrais faire sur internet ? Et comme je vends du matériel, je me dis, tiens, je vais m'amuser, je vais créer un site de vente de matériel sur internet. Mais même à ce moment-là, je ne me dis pas que c'est ce site qui va me permettre de faire du business derrière. Non, je suis en train d'apprendre. Et c'est parce qu'il va y avoir des ventes qui vont se générer dessus, petit à petit, que finalement ça va devenir l'activité principale du groupe.

Jimmy

C'est génial. Donc tu démarres d'un projet d'apprentissage.

Laurent

C'est ça, c'est du hasard pur. Enfin, c'est du hasard, on va dire une bonne étoile ou ce qu'on veut. Ce n'était pas le projet de création de boîte de départ. En fait, j'ai changé de projet très vite, on va dire. Parce que oui, après, je me suis rendu compte que ça tournait. Mais non, ce n'était pas la boîte que j'ai créée au départ.

Jimmy

Bonne étoile, ou beaucoup de talent aussi, j'imagine.

Laurent

Après il y a une part de chance, parce que voilà, je fais ça pour apprendre, mais très vite je comprends que c'est finalement ce qu'il va falloir que je fasse, parce que ça marche. Il y a une part, un petit peu de chance, d'avoir fait un projet qui menait à ça, et puis finalement de se dire, de prendre ensuite l'opportunité quand on voit qu'elle fonctionne, et de se dire : bon, j'arrête l'autre et je passe à celui-là, parce que c'est celui-là qui va marcher.

Apprendre en marchant

Jimmy

Ça, c'était il y a 25 ans. Aujourd'hui, LDLC est passé à plus de 1000 collaborateurs. Comment on pense la construction d'une organisation quand on débute tout seul et qu'on termine avec un millier de collaborateurs ? Est-ce que ça se fait au fur et à mesure ? Est-ce que tu avais un plan, un business plan ? Est-ce que tu t'es fait accompagner ?

Laurent

Alors non, je n'avais pas de business plan, et c'est pire : je pense que si on m'avait dit au départ qu'un jour je gérerais 1000 collaborateurs, j'aurais eu peur et je n'aurais pas commencé. Je me serais dit, je ne suis pas capable, je n'ai pas les épaules pour gérer 1000 personnes, ce n'est pas fait pour moi. En fait, quand ça se construit au fur et à mesure, finalement, ce n'est pas si compliqué, parce qu'on ne gère jamais 1000 personnes d'un coup, on gère des gens qui gèrent des gens, et ce n'est pas si difficile au final. Mais non, ce n'était pas anticipé, cette notion de « je vais devoir gérer autant de monde ». Et surtout, ça allait y aller par étapes : la première année, je suis seul ; la deuxième année, il y a ma sœur qui me rejoint ; ensuite je trouve un étudiant qui commence à bosser avec nous, et puis on va créer une première boutique, on va être 7 ou 8. À 7 ou 8, on est encore une bande d'amis. Il y a une hiérarchie parce que c'est moi qui ai créé la boîte, mais il n'y a pas de hiérarchie en réalité.

Et puis on a un premier déménagement dans un entrepôt, la boutique est devenue trop petite, le site web a pris de la place. Là on va passer très, très rapidement à 50. Là il y a des hiérarchies un petit peu qui s'installent, pas forcément avec les bonnes personnes au bon endroit, ce n'est pas simple à gérer, parce que — voilà, on met des directeurs, enfin des chefs d'équipe en tout cas. Et on n'a pas forcément, dans l'équipe, celui qui pourrait être chef d'équipe, mais ça fait trois ou quatre ans qu'un autre est là, donc il ne comprend pas forcément pourquoi ce n'est pas lui.

Donc là, ce sont les premières difficultés à gérer, et puis ensuite ça grandit, ça grandit, et c'est par opportunité. Sachant que sur les dix premières années, quand on grandit, on ne recrute quasiment que des gens qui n'ont pas d'expérience. C'est quasiment toujours le premier job, donc ça se construit vraiment en mode... est-ce qu'on s'est fait accompagner ? Non, et en plus on est tous dans la boîte en mode « on n'a jamais vécu ailleurs », donc on se débrouille.

Jimmy

Ok, donc on apprend sur le tas.

Laurent

C'est ça.

La crise qui a failli couler la boîte

Jimmy

Tu rencontres tes premières difficultés managériales quand les équipes grandissent. Est-ce qu'à un moment donné tu t'es dit qu'il allait falloir choisir un style de leadership, ou est-ce que quelque chose s'est imposé à toi ?

Laurent

En fait, pendant 10 ans, je ne me suis pas posé la question. Après j'ai recruté une ou deux personnes qui venaient d'EDF, qui étaient un peu plus carrées, et quand elles sont arrivées, à un moment où on était 150-200, elles m'ont dit : mais Laurent, tu n'as pas de comité de direction, tu ne fais pas de réunion, ce n'est pas normal. Et elles ont essayé d'organiser ça. Et sur le coup, ça ne m'a pas plu, elles n'ont pas réussi à le mettre en place, elles sont rentrées dans le moule. Finalement, ce qu'on avait, nous, c'était un truc vraiment très ouvert : on se parlait quand il y avait besoin, un truc qui était impressionnant, jusqu'à...

En 2005, on était 300, 350 à ce moment-là, on n'avait pas de salle de réunion. Du tout. Ça n'avait jamais servi. On se voyait dans le bureau les uns des autres, autour d'un café, mais il n'y avait pas de salle où on se réunissait pour faire des réunions. Ce qui va tout changer, ce n'est pas une crise managériale, c'est une crise logistique : on déménage entre deux entrepôts logistiques, le projet se passe très mal. L'équipe qui a géré le projet, plus les accompagnants, se sont plantés, et la boîte a failli couler à ce moment-là, tellement ça se passe mal. Et on se dit qu'on a été inconscients dans notre mode, qu'on avait ce truc un peu atypique où il y avait une hiérarchie sans hiérarchie, où on se parlait dans les couloirs, mais qu'on ne pouvait plus se permettre ça, parce que ça avait failli faire couler la boîte. Et là, on va recruter des gens d'expérience à l'extérieur, et on va passer carrément à l'inverse. C'est-à-dire qu'on va passer à une boîte beaucoup plus standard, très hiérarchique, avec direction, direction générale, directeur par pôle, chef d'équipe, etc. Ce qu'on n'avait pas spécialement avant, plus que ça. Je ne dis pas que c'était inexistant, mais ce n'était pas marqué avec les titres nécessairement. On était plus en mode leader que directeur.

Jimmy

Et pourtant tu l'avais dit toi-même, ce n'était pas un truc... tu n'en avais pas forcément envie, quoi.

Laurent

Non, mais voilà, à ce moment-là, je me suis dit qu'on était peut-être obligés, qu'on avait assez joué avec ce mode un peu atypique et qu'on avait atteint une taille où on ne pouvait plus se le permettre, sinon on risquait de tomber, de couler et que tout parte en l'air. Et on va rentrer dans ce mode pendant 10 ans, ce qui ne va pas nous empêcher de faire de la croissance, ce qui ne va pas nous empêcher d'avoir une boîte qui tourne. Mais on va évoluer.

Ça, jusqu'à ce qu'on soit, je dirais, à peu près 700-800 — non, on est même monté à 1100 dans ce mode-là. Et jusqu'à ce qu'un jour je lise un bouquin qui s'appelait Le chef qui ne voulait plus être chef, d'Alexandre Gérard, qui a libéré son entreprise. Mais surtout, ce que j'ai lu dans ce bouquin, c'est un état d'esprit qui était celui de la boîte du début, et je me suis dit : mais en fait, tu as perdu tout ça, et ce n'est plus toi.

Libérer la princesse

Jimmy

Donc tu vas tout remettre comme avant ?

Laurent

Sauf que... ce n'est pas la même chose. (passage confus dans la source — voir points à vérifier) Autant c'est très, très facile de passer d'un management très ouvert, enfin très libéré quelque part parce que c'était un peu ça, à un mode très directif — ça s'installe très, très vite. Autant le passage inverse, ce n'est pas du tout la même chose, parce qu'il y a des egos, il y a des gens qui font de la manipulation, du contrôle du pouvoir, et là je vais revenir vers les... [faire] une grande réunion avec tous les managers, tous les directeurs, en leur disant : on va passer en mode libéré, donc vous allez devenir des accompagnants, et ce ne sera plus vous qui allez décider, et autres. Une réunion que j'avais appelée « on va libérer la princesse ». Et je t'avoue que ce jour-là, ils ont eu un peu de mal.

Jimmy

J'imagine, un peu dur à comprendre tout ça.

Laurent

Un peu dur à comprendre. Le truc qui m'a aidé là-dedans, c'est qu'ils ont toujours eu confiance en moi, ce côté visionnaire, en se disant : ok, bon, si cette idée est un peu tordue, où est-ce qu'elle nous amène ? Il y en a qui se sont vraiment demandé : est-ce qu'elle ne nous amène pas dans un mur ? En tout cas, est-ce que mon poste ne va pas aller dans un mur ?

Il y en a un qui est venu me voir en me disant : Laurent, je suis parti tout en bas de l'échelle, j'ai monté tous les échelons, et pile au moment où je pensais que j'allais atteindre le dernier échelon, tu viens de détruire l'échelle. C'est très sympa, merci.

J'ai dit : non, en fait, tu ne vas pas partir, d'ailleurs, tu vas juste repositionner ton poste en mode accompagnant, mais ça ne va pas changer ce que tu peux faire. Oui, ça a été un électrochoc. On a suivi une formation avec Alexandre Gérard sur ce cadre-là, pour essayer d'évoluer, pendant un an, ce qui nous a permis aussi de voir qu'on se retrouvait dans certains trucs du modèle qu'il avait mis en place chez lui, et pour d'autres trucs, on se disait : ce n'est pas nous, et finalement il faudra qu'on adapte des choses par rapport à ce qu'on est et à ce qui marche chez lui.

Trois niveaux, pas un de plus

Jimmy

Tu t'es inspiré d'Alexandre Gérard, si je ne dis pas de bêtise, qui veut mettre les commerciaux auprès des lignes de production. Il veut vraiment casser la hiérarchie, avoir un niveau très plat, éviter (passage confus dans la source).

Laurent

C'est ça, arriver à un niveau quasiment où tu as, au grand maximum, trois niveaux — mais vraiment, grand maximum. Et trois niveaux où en plus, les niveaux du bas finalement n'ont quasiment pas besoin des autres. Eux, c'est en mode coaching et contrôleur du cadre, c'est-à-dire vérifier simplement qu'on reste dans l'objectif qu'on s'est fixé au départ.

Jimmy

Oui, il y a une autonomie.

Laurent

Mais c'est plus ça qu'en mode directif, c'est réellement... c'est les équipes qui décident. C'est celui qui sait qui fait. Et aussi, dans le système, celui qui fait les colis ne prend pas la direction de la boîte et la stratégie. Voilà, il est le meilleur pour gérer le flux, et s'il estime qu'on doit changer quelque chose pour que son travail soit mieux fait, il a raison, et ce n'est pas à la direction d'aller contre lui.

Jimmy

Je dirais, chacun sa compétence.

Laurent

Mais inversement, il y a toujours une stratégie qui va se décider au-dessus, sur d'autres aspects.

Jimmy

Mais comment vous avez mis ça en place chez LDLC ? Tout à fait accompagnés par Alexandre Gérard ?

Laurent

Donc on s'est fait accompagner pendant un an. Toute la direction — j'ai pris un coach par directeur. Chaque directeur s'est fait accompagner pendant un an par un coach, pour se mettre en position d'accompagnant, puis en position de contrôleur. Parce que la grosse question qu'avaient les directeurs à l'époque, c'était en gros : qu'est-ce qu'on devient ? On disparaît, on ne sert plus à rien ? (passage confus dans la source) C'est non, non.

Jimmy

Non, c'est la crainte, ça.

Laurent

Vous gardez le poste, sauf que vous allez donner du pouvoir à vos équipes. Vous allez leur faire confiance, vous n'aurez plus le dernier mot. Par contre, quand ça ne va pas, vous êtes le référent. C'est-à-dire qu'à un moment, s'il y a un truc qui ne va pas, ils vont venir vers vous. Et s'ils ont confiance en vous — c'est le gros mot-clé d'ailleurs, la notion de confiance — s'ils ont confiance en vous, dès qu'il y a un souci, ils viendront vers vous pour voir comment on peut progresser. Sachant que le but n'est pas de leur donner des réponses systématiques, le but est de les amener à trouver les réponses. Et donc vous devenez un peu des coachs.

Jimmy

Oui, ça fait écho aux principes du servant leadership.

Laurent

C'est un peu ça, oui, tout à fait. C'est la question, d'ailleurs, parce que quand on passe dans ce mode-là et qu'on se dit « je vais y retourner », le premier pour qui on se pose la question, c'est soi-même. Est-ce que... OK, si j'applique ça aux autres, forcément je vais me l'appliquer à moi, et est-ce que je vais être capable de gérer la boîte si je me l'applique à moi ? Et en fait, on se rend compte que dans ce modèle — et c'est là que la confiance est capitale — Gandhi, on dit qu'il était derrière, et que les gens... mais en fait, les gens ont suivi Gandhi parce qu'il avait confiance dans son idée, qui n'était ni intéressée ni autre, et finalement, oui, peut-être qu'il était derrière, mais les gens le suivaient par confiance. Et c'est ça, en fait, qui donne quelque part toujours la possibilité d'arriver à manager la boîte sans prendre toutes les décisions, parce qu'inversement, la confiance va dans les deux sens, et qu'à un moment, avec les équipes, je n'ai pas besoin de tout contrôler.

La confiance dans les deux sens

Jimmy

Oui, il y a aussi une notion de responsabilisation des équipes quand on leur fait confiance. Et puis on ne le dit jamais assez, mais l'autonomie, ce n'est pas la liberté non plus.

Laurent

Non, non, non. Il y a un cadre, il y a un respect, il y a les valeurs d'entreprise, ne serait-ce que le respect du client — ne pas faire n'importe quoi avec le client. Et effectivement, quand on est en haut, on devient gardien du temple de ce cadre, c'est-à-dire qu'on vérifie qu'à un moment on ne part pas... comme je le disais à une époque, si demain vous me dites « on lance une chaîne de pizza », ce n'est peut-être pas notre mission de base. On peut quand même s'interroger dessus : à un moment, on est dans un cadre de mission, et on n'est pas obligé d'aller partout parce qu'on trouve une opportunité à droite, et ça ne correspond peut-être pas quand même.

Un fantôme de vision

Jimmy

Du coup, tu parles de cadre. Est-ce qu'on pourrait parler de vision ? Tu disais que tu étais à un moment un peu visionnaire sur le chemin que tu as pris. Est-ce qu'il y a une vision chez LDLC ?

Laurent

Ça, c'est un truc très marrant, parce qu'il n'y en a pas d'écrite. On avait des valeurs que moi j'avais posées, et on n'avait pas de vision écrite, et pourtant il y en a une, je le sais. On parle beaucoup du pourquoi des entreprises, et il existe chez nous, mais il n'a jamais été écrit, et pourtant il existe. Mais si tu vas voir les mille collaborateurs, tu n'auras sans doute pas strictement le même. Il y aura un fond à peu près le même, mais chacun a le sien. Et en fait, on s'était dit, juste avant la période Covid, qu'on allait le définir, ce pourquoi. On avait commencé des réunions pour le faire, de grosses réunions à 200, des groupes pour générer le pourquoi de l'entreprise. Et à cause du Covid, on n'a jamais fini le projet. Donc on est au milieu de tout ça. Mais ça n'a jamais empêché — et c'était le truc très amusant — ça n'a jamais empêché l'entreprise de savoir qu'il existait. C'est-à-dire qu'on avance tous dans le même sens, ce n'est pas défini strictement avec des mots, mais on sait qu'on avance tous dans le même sens.

Il y a des choses qui sont au fond davantage chez nous : le respect du client, la qualité de service, etc. Donc il y a toutes ces choses qu'on a en tête, mais on ne les a jamais posées très concrètement. Et pourtant, il existe un truc, j'allais dire comme un fantôme de vision, qui existe et qui est là, et que les gens touchent, et ils avancent dans la boîte pour ça. Mais je ne peux pas dire exactement quoi, puisqu'on était en plein milieu de ce projet et qu'on ne l'a pas fini. Mais on peut avancer quelque part sans, si la force est forte, parce que finalement on ne l'a jamais définie jusque-là, ce qui ne nous a pas empêchés d'avancer et d'avoir une entreprise qui avance dans le même sens, ensemble, unis, et pourtant aujourd'hui — on ne va pas parler de la suite — mais aujourd'hui quelque part déconstruite en termes de hiérarchie.

Se mettre au niveau du client

Jimmy

Je ne suis pas très inquiet pour LDLC. Je ne dirais pas que c'est une entreprise atypique, mais on sent qu'il y a beaucoup de bienveillance dans l'entreprise, que ce soit au niveau des clients. Moi, j'ai déjà eu affaire à LDLC personnellement, et j'avais été marqué, je me sentais assez proche de la personne qui me répondait. J'ai trouvé ça hyper agréable.

Laurent

En fait, ça a toujours été l'âme, et c'est ça quelque part le truc qui est derrière : ça a toujours été notre volonté. On s'est toujours dit qu'on n'avait pas la force des géants, qu'ils soient américains ou autres. Par contre, ce qu'on peut faire, c'est être nous-mêmes avec les clients. Et je n'ai que des passionnés, je n'ai que des gens qui adorent ce qu'ils font et qui ont juste envie de transmettre. Donc effectivement, et en plus ils ont cette force, et c'est ça qui est génial, se mettre au niveau du client. C'est-à-dire que si un client est passionné, en face, ils vont partir dans des discussions folles qu'un novice ne comprendrait pas. Et si c'est un novice en face, ils vont se mettre à son niveau, ils ne vont pas chercher à sortir tous les termes techniques, ils vont prendre le temps d'expliquer.

Jimmy

En fait, si je ne dis pas de bêtise, LDLC a été élu meilleur service client en 2021. Est-ce que tu penses qu'il y a un impact du leadership ? Est-ce que tu penses que la stratégie de leadership, la façon dont tu vois le management, impacte les équipes de terrain ?

Laurent

Alors c'est plus que certain, c'est même... En fait les gens se sentent bien dans la boîte. Ils croient au projet de la boîte, ils se sentent bien dans la boîte, ils se sentent respectés. À partir du moment où tu as ces trois clés, ça marche tout seul. Je dirais presque, aujourd'hui — je me faisais la réflexion il y a quelques semaines — j'ai pris deux semaines de vacances, puis une semaine avec le Covid, donc je n'ai pas été là pendant trois semaines, ce qui ne m'était pas arrivé depuis mon voyage de noces, c'est quasiment déstabilisant.

Trois semaines sans lui

Laurent

Et ben je me suis dit, la boîte marche sans moi en fait. Pendant ces trois semaines, je ne suis pas... en plus je suis très cash quand je suis en vacances, je ne suis pas en mode « je vais me mettre sur mon ordi tous les soirs pour vérifier que ça tourne ». Au contraire, quand je prends des vacances, je prends de vraies vacances, et là, du coup, j'ai vraiment été déconnecté pendant trois semaines et la boîte tournait. Et quand je suis revenu, la quatrième semaine, je n'étais pas surchargé de boulot, il n'y avait pas une pile sur mon bureau de trucs qui m'attendaient en mode « bon, maintenant j'ai été absent trois semaines, c'est galère, il va falloir rattraper tout ça ». Non, à la limite, j'aurais pu rester une quatrième semaine en vacances, ça aurait tourné pareil. Et ça, c'est vraiment le résultat de tout ça. Donc oui, la performance qui est derrière, elle est vraiment liée à ça.

Même en logistique, quand je prends le temps de voir tous les collaborateurs tous les ans, et que je les vois en logistique, il y en a qui vont critiquer un manager, ils vont dire : on ne comprend pas, on se bat tous les jours pour la qualité client, et l'autre jour il y a un manager qui m'a dit « ce carton, oui, il a un petit pet dans le coin, mais laisse-le quand même partir ». Qu'est-ce qu'on... Laurent, tu sais que je suis coopérateur, mais là, on ne respecte pas le client, on n'est pas d'accord. Chaque personne dans la boîte, quel que soit son poste et son niveau de salaire, a ce côté impliqué en se disant « notre ADN, c'est ça », donc on ne peut pas en déroger. Et là on est en train de m'énerver, parce qu'en fait ce gars est en train de faire un truc qui ne respecte pas la vision de...

Jimmy

On autorise aussi la parole, je pense qu'il y a un cadre sécurisant de travail.

Laurent

Mais ça, c'est aussi lié justement à ces fameuses réunions que je fais avec tous les collaborateurs chaque année, parce qu'en fait, quand j'ai commencé à renverser à nouveau la balance dans l'autre sens, c'est-à-dire « bon, les managers, vous devenez des accompagnants », moi, lors de ces réunions, quand j'ai vu toutes les équipes, je leur ai expliqué que ça devait se passer comme ça, ce qui n'était pas le cas avant, et que je ne voulais plus entendre parler d'un manager qui était contrôlant. Donc, une fois qu'on a dit ça aux équipes, oui, ça devient compliqué pour un manager qui veut rester contrôlant de le rester. Là, j'ai eu quelques départs, parce qu'effectivement ils n'avaient plus la possibilité de le faire, vu que j'avais clairement posé des jalons et qu'ils ne me répondaient plus. Donc en gros, les équipes répondaient en disant : non, ce n'est plus la politique d'entreprise, donc on ne t'écoute plus. Et ça a permis aussi le switch, parce que les équipes savaient que derrière, j'étais derrière eux. Et que la politique — quand c'est moi qui suis derrière eux, la politique d'entreprise était derrière — et donc on pouvait...

Jimmy

Oui, c'était clair, il n'y avait pas de chemin à prendre.

Laurent

Il n'y avait pas de chemin. Si je prends l'exemple d'Alexandre Gérard, quand il a fait switcher son entreprise, il a remis en question tous les postes de manager. Il les a fait réélire, et les managers pouvaient perdre leur poste du jour au lendemain quand il a tout changé. Chez nous, on n'a pas eu ce genre de changement. Les managers sont restés en poste, par contre à la condition qu'ils soient capables de prendre de nouvelles positions.

Jimmy

Oui, que tu as fait en les accompagnant justement.

Laurent

Ils ont eu des coachs avant, et comme il y avait tout le management intermédiaire qui n'avait pas été accompagné, entre-temps nous, on avait formé des coachs internes pour pouvoir accompagner le management intermédiaire dans le changement, une fois que ça a commencé à bien se passer.

Le coaching interne

Jimmy

Je voudrais bien prendre une minute sur le coaching interne. J'ai eu des discussions justement avec des coachs externes qui — alors peut-être qu'ils voient la compétition arriver, je ne sais pas — mais qui se posent quand même pas mal de questions sur le coaching interne. Ils se demandent si finalement la parole est suffisamment libérée, s'il n'y a pas trop de biais qui rentrent en jeu dans le coaching de collègues ou d'autres collaborateurs. Ce serait quoi ton retour d'expérience là-dessus ?

Laurent

Déjà, ce que les coachs internes avaient demandé, c'est que ce soit moi qui les gère, parce qu'ils savaient très bien que je ne leur demanderais rien. Avec Laurent, on sait qu'il n'y aura pas de tentative, il ne sera pas curieux, il n'essaiera pas de savoir. C'est une des clés du coaching, ça doit rester complètement indépendant. Une autre règle, c'est que ces coachs internes, ce sont effectivement des gens qui viennent de l'entreprise au départ, qui deviennent coachs. Par contre, il y a une règle : ils ne doivent jamais coacher quelqu'un qu'ils connaissent, ni quelqu'un qui était dans leur équipe avant. Si j'ai une des coachs qui était commerciale avant, la règle qu'elles se sont fixée, c'est qu'elle ne coachera jamais quelqu'un de l'équipe commerciale. Parce qu'il pourrait y avoir des biais, des travers qu'il y avait dans l'équipe, au-delà de la personne elle-même. Donc, pour avoir le regard le plus honnête vis-à-vis des personnes. Et au final, il y a peut-être quelques biais, mais je ne pense pas qu'il y en ait tant que ça.

Parce que c'est bienveillant de ma part : je ne sais même pas qui est le coach. Je peux voir quelqu'un qui rentre dans leur bureau et me dire qu'il est en train d'être coaché. Le bureau, en plus, c'est loin du mien. Ça n'arrive pas, en théorie — la boîte n'est pas infinie, donc ça peut arriver — mais pareil, ce n'est pas parce qu'une personne rentre dans leur bureau que j'ai envie de savoir qu'est-ce qu'il veut, sur quoi il est coaché. Il y a ce côté très, très... bienveillant, et d'ailleurs du coup les gens l'apprécient beaucoup. Et au final, je pense que ça ressemble, en tout cas dans notre cadre, à du coaching externe. Je ne suis pas sûr que... il y a des personnes qu'on a pu avoir chez nous qui, si elles étaient là, auraient été beaucoup plus curieuses, et en tout cas beaucoup plus pénibles sur la vision, sur le retour qu'elles auraient voulu des coachs, pour essayer d'en savoir plus.

Moi aujourd'hui, ça va parler quand elles vont revenir vers moi, et ça va le faire une fois par semestre, ça va être pour dire : par rapport au coaching qu'on a eu, on pense qu'on a un manque de compétences sur ce domaine, est-ce qu'on peut avoir une formation là-dessus ? Mais ça s'arrête là. Ou : on a eu une demande de coaching d'équipe, est-ce qu'on peut se former au coaching d'équipe pour être bons sur ces trucs ? Mais je ne vais pas du tout rentrer dans ce qui leur arrive de façon concrète, ou alors ça va être très anonymisé, c'est-à-dire que quand elles me parlent, elles savent que je n'ai aucune chance de savoir de qui elles parlent. Après, on a du coaching tripartite de temps en temps, où là forcément je suis au courant, c'est tripartite — enfin, si ça me concerne, parce que ça peut aussi concerner un manager et son équipe. Mais voilà, en réalité, elles travaillent comme des coachs externes, sauf qu'elles sont payées en temps plein par l'entreprise.

Jimmy

N'importe quoi.

La semaine de quatre jours, l'idée

Jimmy

Laurent, il y a un an, LDLC a fait la une pour avoir mis en place la semaine de 4 jours, payée 5. On a eu pas mal d'articles. Aujourd'hui, la Belgique, le Royaume-Uni, l'Islande essaient de le mettre en place aussi. Est-ce que tu pourrais nous dire comment t'est venue l'idée, et aujourd'hui, quels avantages et quelles contraintes tu en tires ?

Laurent

Alors l'idée, en fait, bon, moi ça fait depuis 5 ans à peu près que je cherche des solutions pour installer le bien-être de façon plus ou moins simple, ce n'est pas forcément tordu, c'est parfois juste corriger des petits bugs. Je vais prendre un autre exemple de truc simple : on m'en a parlé il y a quelques jours, on m'a dit, Laurent, il faudrait qu'on fasse un message pour dire aux gens de faire attention, (passage confus dans la source) de prendre 10 %, peut-être qu'il faudrait qu'ils surveillent leur kilométrage. J'ai tout de suite corrigé en disant : non, surtout pas de message général là-dessus. Si un jour vous voyez quelqu'un qui en abuse, allez le voir. Mais ne me faites pas un message général. Les gens savent ce qu'ils doivent faire, et ne leur donnez pas l'impression qu'on doit les surveiller. Tous ces petits trucs à mettre en place.

Et un jour, je lis un article qui parlait de la semaine de quatre jours chez Microsoft au Japon. Ils avaient mis ça en place pendant un mois, au mois d'août. Et ils s'étaient rendu compte qu'il y avait 40 % d'efficacité en plus. Mais ce n'était pas prolongé, c'était arrêté, c'était juste un test. Et en fait, ça m'a planté une graine, en me disant : mais tiens, tu n'as jamais pensé aux quatre jours, est-ce que ça pourrait marcher chez toi ? Et du coup, c'est comme ça que c'est parti. J'ai commencé à réfléchir en disant : si demain je mets toute la boîte aux quatre jours, quelles en sont les conséquences ? La première conséquence, c'est qu'en fait tu vas les faire travailler 8h45 par jour au lieu de 7. Ça fait beaucoup. En tout cas, je pense que tu risques d'en perdre une partie, parce qu'il était évident pour moi de maintenir les salaires. Mais cette notion de rajouter quasiment deux heures par jour, je me disais que tu vas en perdre en route, parce qu'ils n'apprécieront pas... enfin, tu n'arriveras pas à avoir l'unanimité sur le projet là-dessus. Et donc je me suis dit, la seule solution, c'est de passer à 8 heures. Donc c'est pour ça qu'on est passé en 4 jours, 32 heures.

Jimmy

Tout ça, c'est toi, tu ne t'es pas fait accompagner ?

Laurent

Pour le coup, j'ai passé trois jours à réfléchir, à compter, à regarder, en me disant que dans les bureaux, tu ne devrais pas trop perdre, parce que le vendredi après-midi, ils ne travaillent pas trop, de temps en temps ils vont sur internet chercher le voyage pour les vacances. Donc les trois heures que tu viens leur offrir dans les bureaux, tu ne devrais en perdre au maximum qu'une. Par contre, tu vas avoir des services type logistique, relation client, ouverts de telle heure à telle heure, ou les boutiques, pareil, qui sont ouvertes sur des plages horaires, où là forcément tu seras obligé de recruter, parce qu'il va te manquer des heures à la fin. Ou en logistique, parce qu'ils ne vont pas aller plus vite, le travail est pénible, forcément ça n'ira pas plus vite. Donc à la fin, j'étais arrivé à une conclusion : c'est que ça allait me coûter entre 4 et 5 % de la masse salariale.

Jimmy

Ce qui n'est pas négligeable.

Laurent

Ce qui n'est pas négligeable, ça représentait entre 1 million et 1,5 million d'euros pour le groupe, et on venait de faire une année à 10 millions. Je me suis dit : tu verras un million de moins l'année prochaine. Mais quelque part, par le bien-être que tu apporteras aux équipes, en vrai, tu ne perdras pas un million. Je me suis convaincu en me disant qu'il y aurait une alchimie qui ferait que ce serait de la croissance, ce serait un sourire au téléphone avec le client qui ferait que le client te rappelle un peu plus souvent parce que tu es meilleur au téléphone avec lui, tu devrais t'y retrouver à la fin. Mais voilà, mon risque — et c'est d'ailleurs sur tous mes projets, je calcule toujours comme ça — je calcule le coût maximum que ça risque de me coûter, et puis après je paye, et je vois ce que ça donne.

Convaincre les équipes

Jimmy

Donc là, tu étais prêt à faire cet investissement et à perdre 1,5 million.

Laurent

Et du coup, j'ai attendu les NAO suivantes, qui se sont passées d'ailleurs totalement normalement. C'est-à-dire qu'on a fait les NAO, les augmentations de salaires ont été décidées, tout s'est clôturé. À la fin de la réunion, quand tout était défini, qu'on était d'accord sur tout, j'ai dit : moi, j'ai un dernier truc à vous demander. C'était en mode « one more thing », façon Steve Jobs. Est-ce que vous seriez d'accord pour signer un accord 4 jours, 32 heures ? Et là, ils m'ont regardé en mode : il est fou, qu'est-ce qu'il raconte ? Est-ce que c'est vrai ? Ils y croyaient, parce qu'ils savaient que je disais rarement un truc juste comme ça. Je leur dis : par contre, moi j'ai une idée, j'ai vérifié la faisabilité économique. Une des premières questions qu'on m'a posées, c'est : on teste ça combien de temps ? Je dis, non, non, je ne parle pas d'un test. On y va, et on ne reculera que si vous me dites de revenir en arrière. Et du coup, je leur ai dit, j'ai calculé des trucs, franchement, je ne vois pas de bug.

Je m'étais quand même dit, dans ma tête, à ce moment-là : si un jour on a une vraie crise, je suis sûr que si je leur dis, pendant six mois on revient en 35 heures et on met un coup de collier parce qu'on n'a pas le choix, ils le feront. Je m'étais dit ça dans ma tête. Mais en fait, c'était en mode inverse : c'est-à-dire, si un jour on a besoin de revenir en arrière parce qu'il y a un truc à passer, je suis sûr que les gens le feront et qu'on reviendra en arrière juste après.

Et j'ai dit : par contre, maintenant on va devoir bosser sur le projet, parce que le côté juridique et social du truc, je ne sais pas comment on le met en place, ça ne sera pas mon travail. Et donc ils ont mis six mois à mettre ça en place, et on s'est lancés là-dedans. Et c'est comme ça, en fait, que c'est venu. Ça me paraissait naturel, évident et simple. C'est maintenant, quand j'en parle à d'autres, que je me rends compte que je suis peut-être un peu plus fou que d'autres, parce que je n'ai pas réfléchi plus que ça, là où je me rends compte que pour les autres c'est beaucoup plus compliqué de se dire, de faire le même pas en avant sans réfléchir.

Jimmy

Peut-être que certains se posent trop de questions, se posent les mauvaises questions.

Laurent

Alors ce que je tente de leur expliquer aujourd'hui, c'est qu'en fait, moi, j'avais effectivement calculé mon coût maximum, et je n'ai eu que des bonnes surprises derrière. Et c'est ce que je leur ai dit : vous serez sans doute plus pessimistes que moi, parce que moi en plus je suis optimiste, donc peut-être que j'avais mis les chiffres au plus bas déjà au départ, mais je vous garantis qu'il n'y aura que des bonnes surprises derrière, parce qu'en fait on ne se rend pas compte de la puissance de cette mesure en réalité sur les équipes.

Un vrai week-end

Jimmy

Oui, surtout j'imagine sur la charge mentale, parce que tu ne penses plus à faire tes courses au travail puisque tu sais que tu auras du temps pour les faire.

Laurent

Tu vois, typiquement, on n'y pense pas, et ça, c'est... aujourd'hui j'ai eu l'occasion de me retrouver sur des plateaux avec quelques économistes, et c'est la première chose qu'on me rétorque. On me dit : oui, enfin, vous venez de m'expliquer que vous avez des gens qui travaillaient 35 heures, qui aujourd'hui font le même travail en 32 heures, dans un monde où on vit déjà stressé, vous les avez stressés encore plus. Je dis non. Non, c'est tout le contraire. Ils finissent la semaine, ils ont la banane, ils sont déstressés, et oui, c'est vrai qu'ils ont fait plus de travail en 32 heures qu'avant, mais il y a zéro stress à la fin. Et ça, c'est quelque chose qu'ils n'arrivent pas à intégrer, pour eux c'est complètement contre-intuitif : il y a eu moins de temps pour faire le même travail, donc c'est forcément plus compliqué. Non, parce qu'il y a un genre de repos que vous n'intégrez pas dans le calcul.

Jimmy

Moins de fatigue, moins de présentéisme.

Laurent

Moins d'usure, moins de... Il y a une phrase qui est typique de toutes les boîtes aux cinq jours, et qui chez nous n'existe plus. Et c'est une phrase qu'on peut vérifier dans toutes les boîtes aux cinq jours, c'est : « vivement les vacances que je me repose ».

Jimmy

Oui, c'est terrible.

Laurent

C'est plus le week-end, ce sont les vacances. Chez nous, c'est le week-end. Les vacances, ce sont des vacances, mais ce n'est plus le moment qu'on attend pour se reposer. Et ça, c'est la grosse, grosse différence qu'on a, nous, avec toutes les autres boîtes.

Jimmy

On retrouve un équilibre vie perso, vie privée bien plus alignée.

Laurent

En fait, tu as un vrai week-end, c'est ça la grosse différence. Le jour en plus que tu as off, il est beaucoup plus cool, parce que faire les courses un mardi après-midi, ce n'est pas comme faire les courses un samedi après-midi. Le parking, il est vide, le supermarché, il est vide. Enfin la lessive, le ménage, quand les enfants ne sont pas là, c'est... c'est une autre vie, tu n'as pas tout à gérer à la fois. Donc même la journée où finalement tu as reporté toutes les tâches, elle n'est pas si lourde que ça. Et le week-end, d'un coup, est complètement libre, et tu as un vrai week-end. On a même un système de binômes pour qu'un maximum de gens aient accès au vendredi, parce que nous, on devait quand même travailler 5 ou 6 jours par semaine dans certains services, pas tous le même jour. Donc on a des binômes qui alternent une semaine sur deux. Il y en a qui ont, dans certains services, réussi à faire ça de façon maligne, c'est-à-dire qu'ils ont, une semaine sur deux, le vendredi et le lundi off, ce qui leur fait, une semaine sur deux, un week-end de quatre jours. Ils ont des vacances de quatre jours toutes les deux semaines.

Jimmy

Est-ce que ça a été perçu positivement par tout le monde ? J'avais lu aussi que, chez Welcome to the Jungle par exemple, ils avaient essayé la semaine de 4 jours, et que certains collaborateurs ne voulaient pas forcément travailler sur 4 jours.

Laurent

Tout à fait, à la mise en place. Et c'est pour ça que je voulais faire un accord d'entreprise, parce qu'une des questions que je m'étais posées, c'était : comment j'y vais ? Est-ce que je dis aux gens « vous pouvez le faire et vous choisissez », ou est-ce que je mets tout le monde dedans ? Et en fait c'est pour ça que j'ai fait un accord d'entreprise, parce que je voulais que ça s'impose à tout le monde. Je voulais que tout le monde teste, quitte à se dire, au bout de 3 mois, au bout de 6 mois, au bout d'un an, peut-être qu'il y a une catégorie de personnes qui revient aux 5 jours parce que ça n'est pas adapté et qu'ils préfèrent travailler comme ça.

Et quand je l'ai mis en place, clairement, je pense qu'il y avait 10 % des collaborateurs qui étaient en mode : ce n'est pas pour moi. Un, parce que ça va me faire plus de travail en quatre jours et je n'ai pas envie de travailler plus sur quatre jours. Deux, parce que je ne pourrai pas — enfin, le stress, comment je vais gérer mes équipes en quatre jours ? J'en ai entendu un aussi : le jour où je ne serai pas là, Laurent, il ne se passera rien. Ce à quoi je lui avais répondu, alors là, du tac au tac : quand tu es en vacances, ça bosse, rassure-toi.

Et puis il y a des gens qui aiment leur boulot, qui me disaient : moi, Laurent, 4 ou 5 jours, je m'en fous complètement, je pourrais venir 6. Donc les 4 jours, ce n'est pas pour moi. Et en fait, je n'arrêtais pas de dire, à un moment : le projet, c'est génial, tout le monde l'accepte, et autres. Mais finalement, je n'avais pas fait de test, je n'avais pas sondé les équipes. Donc un jour, je me suis dit qu'il fallait faire un sondage en interne, vérifier que ce que je dis se vérifie quand même. Et en fait, aujourd'hui, 99 % des gens ne reviendraient pas en arrière, parce qu'en fait ils sont gagnants dans le système. Et le petit pourcent qui reviendrait en arrière, c'est plus par une notion de confort par rapport au truc, dans le sens où, pour tous ceux qui étaient au forfait jour, on a éliminé les RTT. En fait les RTT sont devenus des jours fixes, qui étaient ces fameux jours off, plus tous les jours qu'ils avaient en plus. Mais finalement, ils préféraient avoir un peu moins de jours et la souplesse des RTT, qui amenait quasiment 8 semaines de congés qu'ils posaient quand ils voulaient. Donc voilà, ça, c'est la petite frange qui regrette un peu le truc, mais qui n'est pas malheureuse au point de revendiquer qu'il faut tout arrêter pour revenir en arrière, mais qui aurait préféré. Par contre, tous les autres, tous ceux qui étaient en mode « je n'y crois pas » ou « ça ne marchera pas » ou « j'aurai plus de travail, ce sera plus fatigant », aujourd'hui, non, ils ne reviendraient pas en arrière, parce que finalement, une fois que c'est pratiqué... ça a tellement changé leur vie que non, c'est hors de question, en fait.

Jimmy

C'est la vraie idée.

Laurent

C'est totalement validé, ça, ça a été... c'est fou, à vivre en tant que chef d'entreprise, de voir les équipes comme ça, parce que c'est plus que validé. Dans une des questions que j'avais posées d'ailleurs, pour aller voir à quel point, j'avais mis dans les propositions de réponse « ça a changé ma vie ». C'est que du bonheur, ça a changé ma vie. Et il y a quand même 30 % des gens qui ont répondu ça. Et ça se vit, on le voit dans le sourire des gens, quand on les rencontre, quand on en parle. Pour rien au monde ils ne reviendraient en arrière. D'ailleurs c'est aussi un problème : pour rien au monde ils ne partiraient de la boîte, certains. Il y en a qui vont dire, je ne prends pas tel job, je n'en suis pas fan, mais je ne partirai pas, parce que les conditions de travail que j'ai — même si je pourrais trouver un travail qui aurait ce que je veux ailleurs — je n'irai pas le chercher.

J'ai eu récemment une équipière qui a été chassée, on lui a proposé 40 % de salaire en plus ailleurs. Elle allait foncer, et elle me fait : Laurent, tu m'offres 10 % de plus, je reste. Je lui dis, attends, (passage confus dans la source).

Jimmy

Incroyable.

Laurent

Non, mais les conditions de travail sont tellement bonnes ici que je n'ai pas envie de prendre l'autre poste. Tu vois, les conditions de travail qui sont primordiales. Alors après, si tu ne m'offres pas les 10 %, je partirai, mais sinon je reste.

Jimmy

Mais ce sera de plus en plus vrai, notamment avec les nouvelles générations, où le salaire ne sera pas la priorité de toute façon.

Laurent

Non, c'est le bien-être. Et sachant qu'au final, cette mesure — ce que je me suis rendu compte après — c'est que moi, j'étais dans la politique de bien-être au travail, et en fait cette mesure-là change autre chose. Ce n'est pas du bien-être au travail que j'aurais offert, c'est du bien-être dans la vie, puisque j'ai rééquilibré vie pro et vie perso. Et du coup, ils ont le temps d'avoir une vie perso cool, du coup ils ne ramènent pas de problème à la boîte, et comme la boîte aussi c'est cool, ils n'en ramènent pas non plus.

Jimmy

D'ailleurs certains disent, il n'y a plus de vie pro, il n'y a plus de vie perso, il y a la vie tout court.

Laurent

Oui, mais c'est devenu ça aujourd'hui. En fait, c'est même la vie pro, finalement. Quand on parle de droit à la déconnexion et autres, c'est parce qu'en fait on a toujours la tête dans le travail. Ce n'est même pas parce qu'on répond à un mail ou à un SMS le week-end ou autre, c'est qu'on est dans un monde tellement connecté que de toute façon c'est dur de se déconnecter. Et en fait, ce découpage en 4 jours arrive à recréer cette déconnexion naturellement. Parce que finalement, on a vraiment un vrai temps de repos, et donc on a le temps de se sortir la tête du travail, sans même se dire « je dois déconnecter » ou autre. C'est vraiment une vraie coupure, qui permet vraiment de vivre sans.

Et une autre chose que ça a faite, un autre effet qui était derrière : c'est qu'aujourd'hui, régulièrement, quand on envoie un mail, on reçoit « je suis off aujourd'hui ». Et ça a appris à ne plus être à 24 heures près. Parce qu'avant, la coupure du week-end, on l'acceptait tous. Dans la semaine, par contre, il fallait toujours répondre tout de suite. Et là, il y a tellement de gens dont on dépend qui, de temps en temps, un jour... on a aussi appris que tout n'était pas à 24 heures près et qu'on pouvait attendre 24 heures de plus pour la réponse. Et que ce n'est pas grave.

Jimmy

Exactement, c'est rare que ce soit si urgent, en fait. Tout n'est pas urgent et important.

Laurent

Oui, c'est très rare.

L'école LDLC

Jimmy

Laurent, il existe aujourd'hui l'école LDLC. Ça m'intrigue beaucoup d'avoir ouvert une école. Je voudrais savoir pourquoi avoir ouvert une école. Est-ce que tu as fait un lien entre la vision que vous êtes en train de construire ou de clarifier chez LDLC et la vision de l'école ?

Laurent

C'est quelque chose que je leur dis quand ils partent, oui, mais globalement... alors l'école, en fait, je n'étais pas fan de l'école personnellement, et il y avait une double idée derrière. C'était : je vois comment je gère la boîte, et je me disais qu'il fallait que je trouve un moyen pour que, en fait — je dis souvent, je ne suis bon nulle part, par contre je sais parler à tout le monde. C'est-à-dire que si je vais voir le marketing, je sais ce que c'est que le marketing ; si je vais voir la finance, je sais lire un bilan ; si je vais voir l'informatique chez des développeurs, je sais bien leur parler ; si je vais voir les commerciaux, je sais comment ça se passe, mais je ne sais pas vendre, si c'est moi au téléphone, ce n'est pas moi qui vendrai. Par contre, je connais tous les métiers, et j'ai un métier que je préfère. Et en fait, je voulais former, en mode école de commerce, en disant : tout ce que je veux vous demander, c'est d'être capables de parler à tous les métiers, de savoir les faire travailler entre eux, mais sans être un expert dans aucun. Il n'y a pas besoin d'être l'expert pour gérer votre boîte, l'expertise viendra des équipes. Par contre, vous avez besoin de les comprendre. Donc il faut que vous appreniez tous les métiers. Et l'école, c'était un peu ça.

Avec une deuxième optique derrière : je disais que je n'aimais pas l'école, par contre il y a deux choses que j'ai aimées à l'école. C'est tout ce qui était travaux pratiques, TD, mise en situation, et tout ce qui était retour d'expérience, quand quelqu'un de l'extérieur venait nous faire une présentation de son métier, de son expérience dans un pays ou autre, ou d'un logiciel, ou n'importe quoi. C'est la culture par l'expérience des autres. Et c'est ce que j'ai voulu reproduire dans l'école, c'est-à-dire qu'aujourd'hui, les élèves ont trois ans d'études où ils vont être formés à cette vision à 360 des différents métiers. Ils vont faire du marketing, ils vont apprendre à être commerciaux, ils vont apprendre à lire un bilan, et ils vont aussi apprendre à coder. Ce n'est pas grave s'ils ne savent pas bien le faire à la fin, le but est qu'ils comprennent les mécanismes. Et puis à côté de ça, ils vont avoir un intervenant par semaine qui va leur raconter son histoire sur tous les sujets divers et variés. Alexandre Gérard, par exemple, va leur raconter son histoire, pour leur ouvrir l'esprit à tout ce qui se passe autour d'eux.

Il y a bien des cours théoriques dans l'école, il y en a besoin pour comprendre, mais à aucun moment on ne va leur demander de les bachoter, de les apprendre par cœur. En fait, ils vont avoir des projets, et tous ces projets sont la mise en application des cours qu'ils ont, donc ils vont devoir les mettre en pratique. Mais à aucun moment ils ne vont devoir apprendre par cœur pour recracher un truc qu'ils vont oublier après le partiel. Par contre, ils vont être sollicités pour pouvoir rouvrir le livre quand ils seront sur le projet en cours, et se dire : tiens, on a vu ça en classe, ça marche comment ? On l'applique comme ça dans le projet, en mode concret, constamment, ce qui fait que ça rentre beaucoup mieux. Et aujourd'hui, l'école ne fonctionne que comme ça sur les trois années. Et parmi les types de projets qu'ils vont avoir : monter un blog, un Instagram, un truc — il va y avoir cinq équipes, et on va essayer de voir quelle équipe a le plus de followers à la fin, ou autre. Ça va être : monter un projet, créer un produit. Quand on dit créer un produit, c'est en mode : vous créez un prototype, et puis vous allez le présenter au comité de direction de l'entreprise, qui va devenir vos investisseurs et qui va vous dire à la fin, on n'en veut pas. Mais en mode réel, quand ils arrivent à la fin du projet, ils font le tour, ils pitchent leurs produits, et à la fin on leur dit : bah non, je n'investis pas, ça ne me plaît pas.

Jimmy

Oui, c'est à la fois ludique et à la fois très sérieux.

Laurent

Et c'est très sérieux, parce que notre réponse est sincère et honnête. C'est-à-dire qu'on n'est pas en mode « on va vous faire plaisir, on investit dans tout ». Non, si on pense qu'il n'y a pas de potentiel, on va vous expliquer pourquoi. Et après on leur dit, ne le prenez pas comme un échec. La vie d'entrepreneur, la vie de créateur, elle est faite de réussites, de bonnes idées, de mauvaises idées. Prenez-le comme un progrès, au contraire. Vous avez des explications qui sont vraies, qui sont les vraies raisons du fait qu'on n'aurait pas investi, et qui vont vous permettre de progresser, parce que de toute façon on ne réussit pas que par des réussites. Je prends d'ailleurs souvent l'exemple de LDLC en disant que l'histoire de LDLC, quand vous la regardez aujourd'hui, elle est magnifique, mais ce n'est pas une ligne droite. La pente n'est pas une grande ligne droite qui avance vers le haut constamment. Il y a eu des accidents, il y a eu des moments où la boîte a failli couler, il y a eu des échecs sur des projets qui se sont arrêtés dont on ne parle plus aujourd'hui, mais qui ont été de grands échecs.

Le biais du survivant

Jimmy

Oui, c'est le biais du survivant.

Laurent

On retient la belle histoire mais on oublie tout ce qui a foiré tout autour.

Jimmy

Est-ce que ça veut dire, quand tu crées cette école, que c'est parce que tu as le sentiment que l'enseignement, tel qu'il est dispensé aujourd'hui, n'est pas forcément adapté aux besoins des entreprises ?

Laurent

Aux besoins des entreprises et même aux besoins des étudiants. En fait, aujourd'hui, quand on sort d'école, et ça on l'entend toujours, on a l'impression de ne pas savoir faire. C'est-à-dire qu'on se dit, j'ai appris plein de trucs, mais demain, quand je vais me retrouver dans l'entreprise, je ne sais rien faire, en fait. Et c'est la peur d'énormément d'étudiants, quel que soit le niveau, même bac+5, même grande école, ils se disent... merde, ok. Puis ils se rendent compte que ce n'est pas si dur, parce que finalement, une fois qu'on y est, on y arrive. Mais il y a ce sentiment. Alors que là, justement, chez nous, ils sont constamment dans ce mode projet, et c'est tout le contraire, ils n'ont pas du tout peur d'y aller. D'ailleurs, c'était mon grand drame : au départ, quand j'ai fait ça, je voulais qu'ils lancent quasiment tous leur boîte en sortant, sauf qu'ils finissent par un stage de six mois en entreprise et ils sont tous recrutés. Donc ils ne créent pas leur boîte, parce que quand tu as 20 ans et que tu as un job...

Jimmy

Ouais, ouais, on dit rarement non.

Laurent

Tu commences par prendre le job, avant de te dire, finalement, je laisse tomber le job, ce n'est pas grave, mais je crée ma boîte. Il y en a quelques-uns qui ont créé leur boîte, et il y en a d'autres qui vont le faire trois, quatre ans après, mais spontanément ils ont commencé par prendre le job.

Jimmy

C'est vrai que le mot « projet » est aujourd'hui une tendance des entreprises qui recherchent la performance, c'est évident. Par contre, il y a un petit module qui m'a un peu surpris, qui s'appelle « Civilisation antique ».

Civilisation antique

Laurent

Oui, parce qu'en fait l'idée, c'était justement, à travers le temps, de leur montrer tout ce qui... aujourd'hui, ça t'étonne, et en même temps, si je te dis qu'aujourd'hui — pas la philosophie, mais les philosophes et tout ce qui était raconté à l'époque — on se rend compte que ce soit les philosophes romains ou grecs, ils reviennent régulièrement dans les startups aujourd'hui, comme modèle ou source d'inspiration de pensée. Et si on prend l'antique côté chinois, on en revient à se dire que finalement la médecine chinoise et la vision qu'elle porte n'étaient peut-être pas si stupides (reconstruction incertaine, voir points à vérifier).

Jimmy

Oui, d'anticiper plutôt que de soigner les blessures.

Laurent

Le côté (passage confus dans la source) du corps humain, ce n'est pas forcément de réparer, il y a peut-être d'autres choses à guérir, et on sait, en plus, au fond de nous-mêmes, qu'on est certainement capables de se guérir de plein de choses, mais on ne sait pas comment ça marche, donc ça ne suffit pas. Et finalement tout ce qui est savoir antique est en train de nous rattraper et de nous dire, mais...

Ce n'est pas parce qu'ils n'avaient pas toutes nos connaissances qu'ils n'avaient pas compris des choses. Aujourd'hui, derrière la technologie, on a oublié, on a cru que la technologie résolvait tout.

Jimmy

Oui, on n'a plus besoin de comprendre, du moment que ça marche (reconstruction incertaine).

Laurent

Oui, et finalement on en revient aussi à ça. Si aujourd'hui les applis de méditation, si tous ces trucs-là reviennent en avant, c'est parce qu'on se dit finalement qu'il y a peut-être quand même des trucs qui étaient vrais là-dedans. On ne sait pas ce qui marche, on ne sait pas comment ça marche, on n'a pas bien compris. Et on se rend bien compte que tout ce qui va être effet placebo dans les médicaments, des gens qui guérissent d'un cancer juste en croyant prendre un médicament qui guérit, il y a des trucs bizarres, et donc il y a des choses qu'on doit pouvoir faire progresser. Et puis après, il y a toujours un côté très techno, très ingénieur, qui va dans l'autre sens. Mais c'est important de dire : ce n'est pas parce qu'ils n'avaient pas tout ce qu'on a qu'ils n'avaient pas compris.

Jimmy

Oui, puis de se recentrer un peu sur l'humain peut-être, et un peu moins sur les technos. Merci pour cet éclairage, je trouve ça super riche. J'aurais adoré avoir des cours de civilisation antique.

Laurent

Oui, en fait, ce qui est amusant, c'est que l'école a maintenant 6 ans, et quand la première année on m'a présenté les programmes, en mode « l'année prochaine on fera ça », j'ai fait : merde, j'aurais bien aimé la faire, l'école.

Jimmy

Oui, je pense aussi moi, c'est vrai, j'invite tout le monde à aller voir le programme de l'école, je la trouve super. Elle me fait penser un peu à l'école 42, alors je pense que vous ne faites pas les mêmes choses.

Laurent

Non. Parce que l'école 42, on te lâche, on te donne des projets, on te force à réussir par toi-même avec un minimum d'accompagnement. Et s'il y a un esprit collaboratif entre les élèves pour arriver à réussir ensemble... il y a très peu de profs au final, il n'y a pas cet accompagnement. Par contre, on te donne effectivement ta chance de partir dans ce projet, et si tu arrives à trouver la bonne équipe et le bon truc, tu vas réussir et tu vas aller sur un domaine où tu n'étais pas.

Nous, on a quand même un accompagnement derrière. C'est-à-dire qu'il y a quatre profs qui sont là. En plus, ce sont des petites promos, 25 élèves, souvent divisés en deux, donc en deux classes de 12. C'est presque une personne par... enfin, c'est à la limite d'être une personne par personne. Il y a un vrai suivi derrière tout ça.

Jimmy

Oui, il y a presque un mentoring.

Laurent

On est presque là-dedans. La relation prof-élève, ce n'est pas la relation prof-élève d'autres classes, d'autres écoles. Ils se connaissent, tu ne peux pas être absent dans une classe de 12. En plus, c'est toujours du travail en équipe, donc tu ne peux pas être absent dans une équipe de 4. Il y a vraiment une relation qui est très différente dans l'école. Et ce n'est pas 42, justement. C'est toi qui dois, tous les jours, y aller avec la volonté de réussir. Il y en a qui font de superbes histoires, mais il y a aussi beaucoup de décrochages au départ, c'est aussi parce qu'il y en a beaucoup qui se disent « non, moi tout seul je ne sais rien faire, je ne sais pas faire ».

Rendre à la ville

Jimmy

C'est très différent. Dernièrement, j'ai interviewé Thierry Willième, qui a écrit le livre La juste bienveillance — justement on y parle de mentoring, d'accompagnement, etc., il parle de bienveillance plus grande que soi. C'est vrai que LDLC s'est investi pour d'autres causes : par exemple, LDLC est parrain du club de basket de Lyon. Le groupe s'est aussi engagé pour Time for the Planet. Pourquoi faire ça ?

Laurent

Ça, en fait, c'est parce qu'il y a un âge, je pense, où tu commences à penser au futur. Et futur, en descendant, si tu vois tes enfants, tu te dis « mais il faut bouger », ne pas continuer à avancer comme ça. Et dans Time for the Planet, il y a un peu de ça, c'est de se dire qu'il faut vraiment bouger. Le projet, je le trouve génial, c'est un peu disruptif, je ne sais pas si ça marchera. J'ai vu l'équipe, ils sont absolument géniaux et volontaires, donc je me suis dit, bon, je vais les accompagner et je vais foncer avec eux. Je pense qu'ils ne résolvent pas tout, il y a d'autres choses à faire à côté, mais en tout cas, ce qu'ils ont pris, ils y sont à fond, et c'est ça qui fait que tu as envie de les suivre et que tu en deviens un vrai soutien, parce que tu te dis, j'y crois tellement à leur truc que je vais tout faire pour les aider. Et même si je ne suis pas dans l'opérationnel — il y a même des moments où des gens croient que j'en fais partie, parce qu'à des moments j'ai vraiment été derrière eux. Alors que non, je n'ai aucun poste chez eux, je n'ai rien du tout, mais je crois tellement à leur projet que je n'ai pas envie de les laisser tomber. Tout ce que je peux faire pour les aider, je le ferai.

Jimmy

Et tu parlais sinon du club de basket.

Laurent

Oui, le club de basket, ça, c'était plus... bon, je cherchais un sport pour avoir un côté « on s'intéresse à d'autres choses que simplement nous-mêmes ». Et je cherchais un truc en local, c'est-à-dire qu'en fait, on a grandi dans la ville de Lyon, en tout cas dans la région. Et je me suis dit, à un moment, on a grandi grâce à cette ville, même si elle n'était pas forcément derrière nous, on doit, quelque part — c'est elle qui m'a permis au départ de grandir, à un moment on doit rendre une partie de ce qu'on a. Alors bien sûr, ça fait un peu de visibilité, mais le sport, je ne suis pas sûr que ce soit rentable à la hauteur de l'investissement. Mais d'un coup, tu participes à la ville, tu deviens un acteur, tu deviens un emblème dans la ville, et c'est juste qu'à un moment, de ce fait-là, tu participes à la vie de la ville. Pour ça, on a participé au club de basket, on a donné à peu près à toutes les fondations, l'opéra, le théâtre, les grands festivals, les gros acteurs lyonnais du festival, de la Fête des Lumières et autres, parce qu'en fait, à un moment, maintenant qu'on a une certaine taille, on doit aussi faire partie de la ville et rendre quelque part un peu de ce qu'on a aux gens autour.

Jimmy

Oui, c'est... enfin, tu parles de bienveillance au-dessus de nous ?

Laurent

Oui, c'est ça un peu. Ce n'est pas nécessaire, ça ne fera pas forcément des clients en plus, mais si tu te dis, il n'y a pas de raison de ne pas le faire, on en a les moyens, donc à un moment, j'y vais.

Jimmy

Oui, il y a une notion aussi, peut-être, de prendre sa part de responsabilité.

Laurent

C'est ça, quelque part. C'est ce qui va changer avec l'impôt que tu payes et que tu ne diriges pas : (reconstruction incertaine, voir points à vérifier) mais au moins il va là où tu as envie d'aller et d'appuyer.

La force d'un leader demain

Jimmy

Oui, c'est l'histoire du colibri, c'est ce que tu as mis sur LinkedIn. Laurent, j'aimerais terminer cette interview en te posant la question : qu'est-ce qui fera la force d'une entreprise et la force d'un leader dans les années qui arrivent ?

Laurent

Ce que je me rends compte, clairement, c'est qu'il est important d'installer la confiance dans une entreprise, et sans doute de changer de mode de vie. Les quatre jours, franchement, c'est un discours — le jour où je l'ai mis en place (passage confus dans la source, sens à vérifier), je ne me rendais pas compte de ce que ça impliquait. Ça change la vie des gens, et ça la change vraiment, tellement que, sans le généraliser, je ne sais pas si ça s'applique partout, mais en l'appliquant de plus en plus, j'ai une conviction, et c'est pour ça qu'il est important que les entreprises bougent avec ça. J'ai une conviction, c'est que ça changera demain la société. Parce qu'en fait, ça rend les gens tellement mieux dans leur vie que si on multiplie le phénomène, c'est la société que ça va changer, et ça va aller bien plus loin que ce que moi je vis simplement dans l'entreprise. Et je pense qu'il y a un mouvement qui va dans ce sens, c'est ça qui va se passer demain. Si on arrive à avancer comme ça, on va aller vers un monde où on va se faire plus confiance.

Dans un monde... c'est au moment où je dis ça que c'est compliqué. Mais globalement, je pense que c'est ce qui nous manque aujourd'hui. En fait, on a tellement progressé, tellement vite, avec des technos qui, quelque part, nous dépassent, nous envahissent, qu'il faut prendre ce temps de pause d'un jour pour revenir quelque part en arrière. Parce que le truc qui m'intrigue, et je pense que je ne suis pas le seul que ça intrigue, c'est qu'on parle du temps de travail qui a baissé depuis très longtemps.

Jimmy

Oui, aujourd'hui...

Laurent

Nos arrière-grands-parents et arrière-arrière-grands-parents, qui avaient des horaires impossibles — à travers les images et les documents qu'on a, ils n'avaient pas de congés, ils n'avaient pas tout ça, ils n'avaient pas l'air malheureux. On peut lire des livres de l'époque, ça n'avait pas non plus l'air d'être pire qu'aujourd'hui, malgré des conditions qui, aujourd'hui, seraient... si on devait vivre dans ces conditions-là, ce serait la révolte constante, ce serait impossible, inimaginable. Et pourtant, ils l'ont vécu, ils n'étaient pas si malheureux que ça. Donc il y a quelque chose qu'on a cassé. Finalement, j'ai même l'impression qu'aujourd'hui on vit moins bien qu'à l'époque. C'est forcément qu'on a cassé quelque chose, et je pense que finalement, non, on n'a pas gagné de repos, on n'a pas gagné de repos, au contraire, on s'est mis tellement de pression de l'autre côté qu'en fait ces quelques heures qu'on s'est laissées en plus, ce n'est que du repos pour ne pas être complètement usé. Et ce jour en plus, en fait, il change cette équation. On n'a plus cette usure constante, et finalement on retrouve le bien-être qu'ils avaient. Et c'est là qu'en installant la confiance, en croyant qu'on peut avancer sur des choses comme ça, on pourrait complètement changer la société et retrouver un équilibre qu'on a complètement perdu.

Clôture

Jimmy

Merci pour tous ces bons conseils. J'espère en tout cas qu'ils seront entendus.

Laurent

Je me bats pour, je peux être honnête (reconstruction incertaine).

Jimmy

Et ça se ressent d'ailleurs, ça se voit sur les réseaux. Je pense d'ailleurs que les gens peuvent te suivre sur LinkedIn. Je ne sais pas s'il y a d'autres réseaux.

Laurent

Non, je me suis focalisé... alors à un moment je me suis posé la question, et puis je me suis focalisé sur LinkedIn. Ce que je regarde, c'est que ce n'est pas ouvert à tout le monde, enfin c'est quand même qu'une catégorie de la population, LinkedIn. Il faut que j'arrive à trouver un réseau pour toucher un peu plus large. Mais il va falloir que je trouve une solution, je pense ouvrir un blog ou quelque chose pour être plus large et plus ouvert que LinkedIn, parce qu'il n'y a pas tout le monde sur LinkedIn, loin de là. Il y a beaucoup de personnes qui n'y sont pas et qui pourraient être des forces de proposition, ou en tout cas qui ont besoin d'être un peu plus entendues aujourd'hui.

Jimmy

Merci pour tout, Laurent, merci pour ton temps. Je te souhaite une excellente journée, j'espère te revoir prochainement.

Laurent

Merci à toi. De même ! Allez, au revoir ! Merci, au revoir !

Jimmy

Le petit manager, c'est terminé pour aujourd'hui, et je vous remercie infiniment d'avoir pris le temps d'écouter ce podcast, j'espère qu'il vous a plu. Je remercie également infiniment Laurent de nous avoir consacré un peu de son précieux temps. Si vous souhaitez le retrouver, allez sur LinkedIn, Laurent de la Clergerie, où il partage les actualités notamment en lien avec son mode de leadership. Si vous avez aimé ce podcast, je vous invite à le partager, à vous abonner pour n'en rater aucun, et surtout, pour contribuer à son développement, à mettre les fameuses 5 étoiles. Et oui, bienvenue dans le monde où tout doit être noté. Excellente journée ou soirée en fonction de laquelle vous m'écoutez, et je vous dis à très bientôt.

Sources et références

  • Alexandre Gérard. Le chef qui ne voulait plus être chef.
  • Thierry Willième. La juste bienveillance.

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