La Juste Performance

10 novembre 2022 · 53 min · Entretien

Gérer l'imprévu au travail : ce que votre organisation refuse de voir (avec Florent Lacourt)

Gérer l'imprévu au travail, c'est cette nuit-là au téléphone : un client en Australie, un alligator à quelques mètres, et rien dans le logiciel d'assistance. La salariée trouve une sortie, puis se fait rappeler à l'ordre le lendemain matin. L'improvisation se lit presque toujours comme la preuve d'une défaillance du système, jamais comme une performance.

Portrait de Florent Lacourt

Avec

Florent Lacourt

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Ce que vous allez comprendre

  • Pourquoi un aléa se prévoit alors qu'un imprévu, par définition, non
  • Ce qui sépare improviser, s'adapter et exécuter un plan tient au temps disponible
  • Pourquoi les organisations réécrivent en procédure ce qu'elles ont improvisé
  • Ce que les figures de l'artiste et de l'urgentiste empêchent de voir au quotidien
  • Pourquoi une part des salariés reste sidérée face à une situation inconnue

À propos de Florent Lacourt

Florent Lacourt travaille depuis onze ans sur un sujet que la plupart des entreprises préfèrent ne pas nommer : l'improvisation au travail. Coach et auteur du livre « Apprivoiser le crocodile » (ESF Sciences Humaines, 2021), il part d'un constat simple : on forme les équipes à gérer l'aléa, cette difficulté prévisible pour laquelle il existe une procédure, mais presque jamais à affronter l'imprévu, cette situation qu'on n'a encore jamais vue sous cette forme et pour laquelle aucun manuel n'a de réponse.

L'anecdote qui donne son titre au livre

Le titre de son livre vient d'une histoire vécue que Florent Lacourt raconte souvent. Une jeune conseillère d'assistance téléphonique reçoit, en pleine nuit, l'appel d'un homme bloqué près de son camping-car par un alligator, en Australie, pendant que sa famille dort à l'intérieur. Rien dans le logiciel ne prévoit ce cas. Elle appelle la police, sans succès, puis a l'idée de contacter la ligue locale de protection des animaux, qui résout la situation. Le lendemain, son manager la félicite, avant de lui expliquer qu'elle n'aurait pas dû sortir du cadre de sa mission. Pour Florent Lacourt, cette histoire résume un problème structurel : l'improvisation réussie reste rarement reconnue comme une compétence, elle est perçue comme la preuve qu'un rouage a lâché quelque part.

Une lecture culturelle de l'imprévu

Ayant vécu et travaillé plusieurs années en Chine, Florent Lacourt oppose deux rapports culturels à l'action. En France, la pensée précède l'action : on planifie, on anticipe, puis on exécute, une force qui devient une limite dès que le plan ne tient plus. En Asie, il observe une autre logique, où l'on agit et pense en même temps, ajustant sa trajectoire au fil de plusieurs itérations plutôt qu'en s'en tenant à un plan initial. Une manière de rappeler que savoir improviser n'est pas un supplément d'âme réservé aux plus talentueux, mais une compétence qui se travaille comme une autre.

Le saviez-vous

Le saviez-vous ?

Le titre « Apprivoiser le crocodile » vient d'un appel reçu en pleine nuit par une conseillère d'assistance téléphonique : un homme bloqué près de son camping-car, en Australie, par un alligator immobile à quelques mètres de lui. N'ayant aucune procédure pour ce cas, elle a fini par appeler la ligue locale de protection des animaux, qui a résolu la situation.

Le saviez-vous ?

Après plusieurs années passées à vivre et travailler en Chine, Florent Lacourt a observé une différence culturelle nette face à l'imprévu. En France, on pense avant d'agir. En Asie, on agit et on pense en même temps, en ajustant sa trajectoire au fil de plusieurs essais plutôt qu'en s'en tenant à un plan fixé d'avance.

Transcription de l'épisode

Ouverture

Jimmy

Aujourd'hui, j'ai la chance de recevoir pour Le Petit Manager Florent Lacourt, auteur du livre « Apprivoiser le crocodile », paru aux éditions ESF Sciences Humaines, et que nous aurons le plaisir d'offrir à trois d'entre vous — alors suivez-nous sur LinkedIn et Instagram. Avec Florent, on essaie de comprendre en quoi l'improvisation peut nous aider à faire face à l'imprévu dans un monde qui change tout le temps, un monde complexe, autant dire dans un monde VUCA.

Pourtant, Florent nous rappelle que l'improvisation est souvent perçue comme quelque chose de négatif, car elle viendrait compenser une sorte d'anomalie, ou quelque chose qui manquerait au processus par exemple, et qu'il ne faudrait surtout pas montrer. Pourtant, Florent nous rappelle qu'il est indispensable de reconnaître l'improvisation, car c'est grâce à celle-ci qu'on peut parfois se sortir de beaucoup de situations. Alors, l'improvisation n'est pas toujours spectaculaire, mais elle fait partie de notre quotidien.

Et pour y faire face, pensez également à l'intégrer dans vos équipes, c'est-à-dire à travailler sur les soft skills, les compétences comportementales, qui vont permettre de s'adapter face à des situations imprévues. Enfin, Florent nous rappelle qu'il ne faut pas hésiter à sortir du cadre pour pouvoir avoir un plan B lorsque cela est nécessaire, par exemple. Mais je ne vous en dis pas plus et je vous laisse avec les mille précieux conseils que nous prodigue Florent. Bonne écoute.

Est-ce que l'impro, ça se prépare ?

Jimmy

Salut Florent.

Florent Lacourt

Salut.

Jimmy

Comment vas-tu aujourd'hui ?

Florent

Très bien. Et toi ?

Jimmy

Ça va, super, en pleine forme, merci. Je suis ravi de te voir sur le podcast du Petit Manager, merci pour ton temps. Aujourd'hui, on va parler d'une thématique qu'on n'a jamais abordée dans le podcast, c'est la thématique de l'improvisation, sur laquelle d'ailleurs tu as fait un livre, « Apprivoiser le crocodile ». Avant qu'on parle un peu du livre et de pourquoi tu l'as écrit, et surtout pourquoi on parle de crocodiles, la première question que j'aurais pour toi, c'est : est-ce que l'impro, ça se prépare ?

Florent

Oui, c'est vrai que quand on pose cette question, c'est un beau slogan paradoxal, parce qu'on pourrait aussi dire : est-ce que la préparation, ça s'improvise ? On pourrait jouer avec ces deux termes. Donc c'est vrai qu'on voit tout de suite dans la question la domination, l'importance, la prépondérance de la question de la préparation au travail. C'est-à-dire : l'improvisation, attends, attends, est-ce que c'est un truc qui se prépare, donc comme toute action au travail ? C'est une des objections qu'on fait souvent au fait de parler de l'improvisation au travail, c'est de dire : non, mais de toute façon, c'est comme tout, ça se prépare.

Alors, j'ai envie de dire oui, ça se prépare, si on reconnaît l'improvisation, si on reconnaît nos pratiques d'improvisation au travail. Alors oui, ça se prépare, parce que dans ce cas-là, si on les reconnaît, alors comment faire pour qu'elles soient performantes, ces improvisations ? Ça fait partie de notre culture déjà, on l'accepte, on s'y entraînera. Il faudrait déjà qu'on accepte ce que c'est qu'une improvisation. Et puis non, ça ne se prépare pas, parce qu'en fait, quand on est confronté à un imprévu, par essence, par nature, on ne peut pas vraiment savoir ce qui va se passer. Donc il y a cette contradiction.

Dans mon livre, moi ce que j'essaie d'avancer, c'est qu'il y a un certain nombre de choses qu'on peut mettre sur la table pour justement les intégrer au travail, dans l'organisation, pour chacun d'entre nous, pour toi, pour moi, chacun d'entre nous en tant que professionnel, mais aussi pour l'organisation. Donc c'est vrai que oui, j'ai envie de... tu vois, oui, ça se prépare parce qu'on peut réfléchir à des choses, mais au moment où l'imprévu survient, ce que tu vas faire, la fulgurance avec laquelle tu vas le faire, le saut dans l'inconnu que tu vas réaliser, au moment où tu le fais, tu ne t'es pas dit : je me suis préparé à faire ce saut dans l'inconnu.

Jimmy

Ça vient presque spontanément.

Florent

C'est ça. Et surtout, ce qui est intéressant dans l'improvisation — est-ce que ça se prépare ? — moi, ce que j'aime bien dans cette question, c'est qu'elle montre bien que notre rapport culturel fondamental au travail, c'est l'organisation, la préparation, l'anticipation. Et c'est une des raisons pour lesquelles, dès qu'on parle d'improvisation, souvent les gens se disent — et ils n'ont pas tout à fait tort — ils se disent : mais c'est un truc qui se prépare comme les autres choses, en fait. Et on confond. Si tu veux, je ne veux peut-être pas trop développer, mais c'est là où on confond l'imprévu avec l'aléa.

L'imprévu n'est pas l'aléa

Florent

J'ai une petite anecdote, je ne sais pas si...

Jimmy

Ah oui, vas-y, faut y aller.

Florent

Une petite chose intéressante. En fait, j'ai dû prendre l'avion pour aller dans le sud de la France. Et j'échange avec le capitaine de cabine avant de monter dans l'avion, parce qu'on avait du temps, enfin bref, et je discute avec lui. Je lui dis : je travaille beaucoup sur les improvisations, ça m'intéresse, alors est-ce que vous, vous avez des imprévus ? Vous avez des petites... est-ce que vous avez des anecdotes croustillantes ? C'est bien le métier où on n'a pas envie de voir de l'impro, quoi. Et alors, qu'est-ce qu'il me répond ? Il me répond très sérieusement. Il me dit : non, mais attendez, monsieur, il n'y a aucun imprévu ici, c'est impossible, tout est prévu. Je dis : ah bon, mais vous êtes sûr ? Tout est prévu. Ah oui, oui, tout est prévu, tout est dans le livre. J'ai dit : quel livre ? Le livre, le manuel du... je ne me souviens plus du nom en anglais, mais enfin, le manuel du cabin crew, Cabin Crew Manual je crois, handbook. Voilà. Et je lui dis : bon, mais alors si moi par exemple tout d'un coup je pète un plomb ? Non, non, mais ça monsieur, ça c'est pas possible, nous on aura tout fait en amont pour que ça n'arrive pas. Je dis : ouais, mais quand même, vous... Oui, ça peut arriver, mais c'est très, très rare.

Donc on voit bien que culturellement, des aléas, oui ; des imprévus, non. Mais je pense que... toi qui connais le milieu industriel, tu vois ce que je veux dire. Il y a les aléas et puis il y a les imprévus.

Jimmy

Oui, et puis surtout, dans ton livre, tu nous rappelles qu'on vit dans un monde VUCA. Donc aujourd'hui, prévoir, et tout prévoir, c'est devenu impossible. On est tellement interconnectés, tellement influencés partout. Et puis par beaucoup de choses dont on ne se doute même pas, surtout.

Florent

C'est ça.

Jimmy

Le réchauffement climatique par exemple : on l'impacte fortement, mais je ne suis pas sûr qu'on le contrôle.

Les soft skills qu'on mobilise sans les nommer

Jimmy

On reviendra peut-être juste après, un peu plus tard, justement sur cette spontanéité : qu'est-ce qui fait que, quand on est spontané et qu'on improvise, ça peut marcher ? Parce que ça ne tombe pas du ciel. On dit « est-ce que ça se prépare », on rigole un peu avec les mots, mais mine de rien, ça se prépare un peu quand même. En tout cas, il y a une philosophie à mettre en place, quoi, un mindset.

Florent

Ouais, tout à fait. Je pense qu'on peut parler de soft skills, en fait. Tout simplement, on peut dire qu'on mobilise des soft skills quand on improvise, et l'idée, c'est de les détecter et puis de les reconnaître, surtout. En fait, il y a un vrai sujet là-dessus. C'est-à-dire que, spontanément, ce que j'aurais envie de te dire, c'est que souvent — depuis onze ans que je bosse sur le sujet — dès que je parle d'imprévu et d'improvisation, spontanément les gens me disent : non mais attends, soit c'est une transgression de la règle, soit c'est quelqu'un qui a du talent. Après, tu compares des ressources, des capacités des gens à improviser... ça, non, enfin, ce n'est pas un sujet, ce n'est pas important. Bon, voilà, il y a quelque chose qui est mis... voilà, qui est mis de côté, il ne faut pas trop en parler.

Le crocodile du camping-car

Jimmy

Oui, alors cette notion, justement, de soft skills, on va en présenter une, on va la présenter par le titre de ton livre, « Apprivoiser le crocodile », qui est en fait tiré d'une anecdote réelle, où quelqu'un a dû faire preuve justement d'improvisation, et je pense que cette personne avait déjà certaines compétences, certaines soft skills. Est-ce que tu peux nous raconter cette anecdote ?

Florent

Alors oui. C'est donc cette personne qui me l'a rapportée directement, cette expérience vécue. C'est une jeune professionnelle qui n'est pas depuis longtemps en poste et qui répond à des appels d'assistance téléphonique. Donc elle répond à des assurés qui sont en difficulté, souvent. Et elle est de nuit, et elle reçoit un appel d'un monsieur. Quand elle prend l'appel, le monsieur parle très doucement, tout bas comme ça, et il lui dit : voilà, excusez-moi, mais je vous appelle parce que j'ai un petit souci. Je me suis endormi, j'ai fait une sieste à l'ombre de mon camping-car, mais ma famille s'est endormie à l'intérieur du camping-car. Et moi, là, je viens de me réveiller et il y a un alligator à quelques mètres. Je ne bouge pas. Qu'est-ce que vous pouvez faire pour moi ?

La jeune professionnelle est un peu interloquée. Déjà, elle n'a pas l'habitude d'être confrontée à ce genre de situation.

Jimmy

Incroyable.

Florent

Surtout, elle est un peu interloquée au départ parce que, quand elle branche le... elle se connecte avec son logiciel et elle voit que le monsieur qui a ce numéro de téléphone a déjà appelé la veille. Elle se demande si ce n'est pas un canular, enfin... puis elle voit qu'il est effectivement en Australie, et qu'effectivement, hier, il a appelé parce qu'il avait un problème avec son camping-car, et que c'est le premier numéro qui décroche quand il appelle avec son téléphone. Et pour le coup, elle, ça y est. Alors, dans le temps qu'elle met à réaliser ça, elle ne lui raccroche pas au nez et lui dit : écoutez, je vais voir ce que je peux faire.

Donc, alors, je ne sais pas si j'ai le temps de tout raconter, Jimmy, je ne sais pas si tu veux que je raconte toute l'histoire, mais en gros, elle essaie de trouver... La première solution qu'elle essaie, c'est qu'elle appelle la police. Puis ça ne marche pas, parce que la police ne la croit pas. Pour une raison X ou Y, la police ne la croit pas.

Jimmy

Un problème, quoi.

Florent

Voilà, il y a un truc qui est bizarre. Elle se dit : je ne comprends pas pourquoi la police... Donc elle commence un peu à stresser, elle, elle commence à ne pas être très à l'aise. Et puis le monsieur lui dit : l'alligator, pour l'instant, il ne bouge pas, donc j'attends que vous me disiez ce que je dois faire. Et tout d'un coup, quand il dit ça, elle a un insight, en fait. Elle se dit : ah tiens, l'animal. Et elle se préoccupe de l'animal, et tout d'un coup elle se dit : je sais ce que je vais faire, je vais appeler la Ligue de protection des animaux. Elle appelle la Ligue de protection des animaux et elle dit : voilà, je suis une Française, je suis une touriste, et il y a un animal qui est bloqué, il faut venir le sauver. Et la situation se résout.

Jimmy

Comme ça. Parce qu'il n'était pas dans le manuel, à la base.

Florent

Ce n'est pas dans le manuel, c'est un animal sauvage. Elle a tapé « crocodile » et « alligator », elle est tombée juste sur un truc [passage incertain], rien à voir. Donc il n'y a rien qui se passe pour elle par rapport au logiciel, et autour d'elle, elle est toute seule, en fait. Peut-être que c'est un détail qui est important, mais elle est toute seule quand elle répond. Il n'y a personne.

Jimmy

C'est vrai.

Florent

C'est la nuit, donc elle est toute seule. L'autre personne est de l'autre côté de la salle. Elle n'a pas le réflexe immédiatement de... Bref.

Le lendemain, le débrief

Florent

Et surtout, ce qu'il faut raconter, Jimmy, et pourquoi je raconte cette anecdote, c'est que le lendemain, quand elle fait un débrief avec son manager de sa nuit, en démarrage de sa deuxième nuit, elle se fait gronder. Elle est rappelée à l'ordre, parce qu'elle n'aurait peut-être pas dû répondre à cet appel, parce que le monsieur est dans une situation qui ne relève pas de l'assistance, ce n'est pas dans le métier de l'assistance de faire ça. Alors il est content, il lui dit c'est bien, bravo, il la félicite, et puis en même temps il lui fait bien comprendre que la prochaine fois il faudra qu'elle trouve une autre solution, que pourquoi est-ce qu'elle a téléphoné autant de fois en Australie pour un monsieur, qu'en fait l'alligator n'était pas dangereux... Voilà, il commence à trouver quantité d'arguments pour lui faire comprendre.

Donc quand elle me raconte cette histoire quelques années plus tard, elle me dit : tu comprends, Florent, moi je n'ai plus trop osé improviser, ou en tout cas trouver des solutions un peu... parce que j'ai fait preuve de... voilà, je suis sortie du cadre, j'ai fait autrement, j'ai bricolé avec ce que j'avais. Et j'ai eu le sentiment que ça m'avait... Mais ça l'avait beaucoup marquée, parce que pour elle, elle avait vraiment fait son job.

Jimmy

Bien sûr. Ça me fait penser un peu au pilote d'avion Sully. Il y a eu un super film dessus, finalement, qui a amerri en ayant perdu ses deux réacteurs au décollage. Incroyable : il a réussi à amerrir, puisqu'il savait qu'il y avait une rivière dans ce coin-là, puisqu'il allait courir là-bas, etc. Et tout a été fait pour démontrer qu'il avait commis une erreur.

Florent

Exactement.

Jimmy

Et lui faire porter une responsabilité, alors qu'il a sauvé la vie de... d'un certain nombre de personnes.

Florent

L'improvisation, c'est une action qui démontre la défaillance d'un élément dans le système. Ce n'est jamais montré positivement comme une performance, en fait, comme une action performante. Et encore là, toi et moi, on parle de sujets qui sont un peu spectaculaires, en fait. C'est vrai que l'histoire [passage incertain], tout ça, c'est un peu spectaculaire. Alors qu'en fait, au quotidien, il y a beaucoup d'impros qui passent sous silence, qui passent sous le radar.

Sortir du cadre, diverger

Jimmy

C'est rigolo, parce que justement, on sort du cadre, clairement. On sort du process — je ne sais pas si on sort du process, parce que le process n'existe presque même pas, parfois, face à certaines situations. Tu vois, il faut faire preuve soit de créativité, soit de pensée au-delà de la boîte. Il faut faire preuve de divergence, dont tu parles bien. C'est rigolo parce que j'avais une interview avec Jean Mathy, qui est un philosophe et qui, lui aussi, nous encourage à développer l'esprit critique, individuel et collectif. Je vous invite à aller écouter le podcast pour en savoir plus.

Florent

C'est un plaisir.

Jimmy

Et donc, cette divergence, tu vois — on disait tout à l'heure que l'impro, à la fois ça se prépare, à la fois ça ne se prépare pas — mais pour qu'elle puisse avoir toute sa place, il faut mettre en place une sorte de mindset dans la structure. Elle doit être acceptée, cette impro. Dans ce monde VUCA, elle va faire partie de notre quotidien. Est-ce que tu veux nous en dire un mot, du fait qu'aujourd'hui les équipes, ou les structures, ou les organisations, n'acceptent pas ou ne mettent pas en valeur les improvisations ? Il y a les deux : il y a les entreprises qui ne mettent pas en valeur, mais je pense qu'il y a aussi des entreprises qui mettent en place un cadre de travail, un environnement sécurisant, favorisant l'impro.

Florent

Ouais, alors... Il n'y en a pas tant que ça, finalement, c'est-à-dire que... On est toujours confronté à la même... Enfin, moi je suis toujours confronté à la même difficulté, dans mon analyse et dans les rencontres que j'ai avec les personnes. C'est que la créativité en tant que telle, cette créativité qui est de faire preuve et de divergence et de convergence, c'est-à-dire trouver une convergence et décider ensemble, c'est un terme et c'est un cadre qui est effectivement répandu dans certaines entreprises. Mais j'ai l'impression — je vais être un peu critique — j'ai l'impression que c'est plus un vœu pieux.

Comme tu dis, c'est un peu un état d'esprit, au sens d'une charte, d'une autorisation. Mais dès qu'on fait preuve de créativité, il y a quand même un retour de bâton : attention, il y a des règles, attention. Donc j'ai l'impression que, si tu veux, ce qui a progressé ces dernières années, c'est l'acceptation, la tolérance culturelle à la créativité. D'ailleurs, le fait qu'aujourd'hui, toi, ce podcast, tu y as mis du temps et de l'énergie, et c'est ton... Non, mais je veux dire, sur le monde VUCA et les soft skills, tu vois bien qu'aujourd'hui, en 2022, fin 2022, ce terme, les compétences douces, ces compétences qui sont plus à la marge, commencent à devenir, à faire plus d'attractivité. On est plus intéressé, elles font plus de buzz, on s'y intéresse plus. Il y a même le Forum de Davos qui fait des listes comme ça de skills.

Mais la difficulté que j'ai, moi, c'est que ça, c'est affiché, ça progresse. Mais quand je rencontre des managers, des acteurs de la RH, de l'entreprise, et qu'on parle concrètement de ces sujets-là, ça suppose qu'il y a un rapport à la règle qui soit autre, parce que sinon on oppose la divergence au respect de la règle, alors qu'en fait ça va ensemble. On sait très bien que pour faire de la divergence, il faut qu'il y ait une règle, en fait. Et donc, si tu veux, moi c'est ça qui me frappe aujourd'hui, c'est-à-dire que je travaille avec des entreprises et des organisations publiques qui sont intéressées par ce sujet et qui sont prêtes à autoriser cette sortie de cadre. Mais il y a tout un travail en amont, qui est plutôt un travail de retour d'expérience, où il s'agit d'abord de valoriser les pratiques existantes d'improvisation.

Jimmy

Tu parles de règles ; on pourrait presque dire que c'est plus une raison d'être, en fait. Quand un pilote d'avion, quand l'assurance décide de prendre les choses en main, c'est peut-être parce que la raison d'être première, ou ce qui passe en top list, c'est : je sauve une vie. Un pilote d'avion, peut-être que la top list, c'est la sécurité des passagers. Et non pas aller polluer une rivière. Alors que si la top list était : je ne pollue pas du tout, et ensuite c'est la vie des gens, peut-être qu'il serait allé atterrir je ne sais où.

Florent

Oui, tu as raison. Je suis d'accord avec toi, c'est toute la difficulté d'essayer d'intégrer toutes les résistances et tous les blocages, pour essayer d'intégrer dans l'organisation ce qui va être de l'ordre de l'exploration, de l'ordre de l'innovation et de l'ordre de l'improvisation. Ce n'est pas un sujet nouveau, en fait : il y a des auteurs, déjà, qui dans les années 70 parlent du manager ambidextre ou de l'organisation ambidextre. On va explorer et innover, il faut continuer à faire des choses et puis en même temps il faut aller à côté.

Donc ça, on en parle beaucoup, on essaie de mettre en place dans de nombreuses organisations cette capacité d'innovation, cette autorisation à faire preuve de créativité. Mais néanmoins, ça passe — je ne dis pas que c'est mal — mais ça passe souvent par des process, des méthodes qui sont contre-productives. C'est-à-dire que, pour le coup, presque pour provoquer de la créativité, on va créer des règles et des process. Et donc c'est intéressant, mais je ne trouve pas que ça intègre cette action spontanée et créatrice qui émerge dans l'imprévu, dans et avec l'imprévu.

Le temps, la connaissance, le contrôle

Jimmy

Est-ce que, finalement, ce n'est pas une peur de la perte de contrôle ? De laisser place à l'improvisation, comme ça ?

Florent

Oui, c'est... Tu sais, quand tu improvises, tu mets en cause plein de choses. Tu mets en cause la question du temps, parce que tu agis immédiatement. Donc en général, agir immédiatement sans avoir réfléchi, sans avoir posé les choses, ce n'est pas culturellement... c'est quand même... On est plutôt dans la culture d'abord on réfléchit, puis on agit. C'est quand même fondamental et fondateur, mais c'est ce qu'on apprend à l'école. Je ne sais pas si c'est... mais en tout cas en France, en tout cas, c'est ce qu'on apprend. On apprend d'abord à penser avant d'agir. Donc agir et penser en même temps, c'est étrange.

Jimmy

C'est rigolo. Je fais juste une parenthèse, parce que tu dis ça. Moi, j'ai vécu en Chine, et là je vis aux États-Unis.

Florent

Ça m'intéresse.

Jimmy

Et le mindset est complètement différent. C'est vrai qu'on a tendance à dire — et ce n'est pas une critique — par exemple en Asie, ou en Chine en tout cas, on agit. Et on pense presque en même temps qu'on est en train de faire, en fait. Et en fait, on va peut-être faire trois, quatre fois une chose pour qu'elle fonctionne. Et au final, j'étais assez surpris par cette méthode, parce que j'étais formé à la façon française et je pensais vraiment que c'était une aberration d'aller faire des choses qui paraissaient évidentes, qui n'allaient pas marcher. Et finalement, en faisant des choses qui ne marchent pas, on construit des choses qui marchent, et qui marchent beaucoup mieux, parce qu'on a appris beaucoup de choses en construisant, en fait.

Et ouais, alors je ne dis pas que c'est LA solution, celle qu'il faut appliquer, mais tu as raison, ça vaut le coup de se poser la question du temps, et est-ce qu'on peut se permettre, des fois, d'être spontané, quitte à aller à l'erreur.

Florent

Ouais, si tu veux, l'improvisation, elle remet en cause la notion de temps, elle remet en cause la question de la connaissance — parce que quand tu parles de contrôle, en fait, on parle d'inconnu. C'est-à-dire que, finalement, l'improvisation, c'est un acte que l'on pose au travail quand on est face à une situation inconnue. Cette histoire de croco, ou cette histoire de... quelle que soit la situation inédite, on est dans une situation que l'acteur qui va agir, qui agit, pour lui c'est inconnu. Et donc face à l'inconnu, comme tu dis, le mindset, il est perturbé, quoi. Il est perturbé. On est dans un univers qu'on ne connaissait pas au préalable.

Donc pour le coup : temps, connaissance, et en plus il y a cette notion de contrôle, d'organisation. Pour le coup, le manager ou le collègue qui voit la personne improviser se dit : mais qu'est-ce qu'il fait, mon collègue ? Il est hors de contrôle. En fait, non, il est en train de spontanément agir.

Et puis c'est super intéressant, ce que tu racontes sur l'Asie, parce que je ne suis pas un grand spécialiste de cette culture, sincèrement, je ne connais pas bien, mais on a tendance souvent à dire que le mot « crise » en chinois veut dire deux choses. Il signifie à la fois danger et opportunité, si je me souviens bien.

Jimmy

Je ne connais pas ce mot-là, mais j'irai vérifier.

Florent

Donc je crois que c'est le mot « crise »... ou « changement », non, c'est peut-être le mot « changement », je ne sais plus. J'avoue que j'ai une... voilà. Peut-être que tu pourras vérifier.

Jimmy

Mais tu as raison, je pense que les mots ont beaucoup d'importance dans la façon de penser également. Dans la culture chinoise, il y a un terme — je crois que c'est « changement », je crois que c'est « crise » — qui signifie à la fois danger et opportunité. Ça veut dire les deux.

Florent

Donc on voit bien qu'on est dans un autre rapport, en fait. C'est-à-dire qu'il y a ce fameux « [terme inaudible] ». Le « [terme inaudible] ». On le fait aussi.

Improviser, s'adapter, préparer

Florent

Et donc moi, c'est ma suggestion, je ne pense pas que j'aie plus de prétention que ça. Quand tu m'as posé la question, est-ce que ça se prépare, l'improvisation ? J'ai envie de te dire : si on peut, oui, mais sinon non, ça ne se prépare pas. Et on fait les deux : on prépare et on improvise, et je trouve que c'est presque les deux jambes du travail, en fait. Et au milieu, entre les deux, pour nuancer mon propos, je mettrais l'adaptation. On improvise, on a une situation inédite. On s'adapte, c'est-à-dire qu'on a le temps, en fait.

S'adapter, c'est avoir le temps. Pour moi, la différence entre les deux, c'est que quand tu improvises, tu n'as pas le temps de te poser et de dire « attends, je vais chercher la solution, je reviens dans trois heures ». Pour moi, on est dans de l'adaptation. Là, je dois réagir maintenant : ça, j'improvise. Et puis il y a : je prépare, j'exécute un plan bien conçu, bien ficelé. Et donc, entre les trois, on a trois manières de travailler.

Et selon les secteurs d'activité, il y a des secteurs d'activité qui sont beaucoup plus, comment dire, sensibles à cette notion d'imprévisibilité que d'autres domaines, d'autres secteurs d'activité. Quand tu es en permanence dans une relation client, où ça change tout le temps, les clients changent tout le temps, tu dois en permanence être et dans l'adaptation, et dans la flexibilité, et un peu dans l'improvisation. Quand tu produis des pneus, etc., bien sûr, il y a des imprévus, mais ils sont certainement beaucoup plus circonscrits, et beaucoup plus des aléas, par contre. La complexité est différente.

Et je trouve que, moi, c'est ça que je veux dire simplement. Je ne veux pas dire qu'il faut que tout le monde soit un improvisateur.

Jimmy

Bien sûr.

Florent

Mais plutôt de l'intégrer dans nos pratiques professionnelles, et ça enrichit notre référentiel. Et surtout, ça met sur la table des choses que l'on met, qu'on encage d'habitude.

Jimmy

Alors, c'est là où je te disais tout à l'heure que le cadre de travail te permet ou pas d'avoir cette impro, cette adaptation. Bon, je fais une petite référence à l'agilité, mais on retrouve dans l'agilité cette part de « j'ai un temps pour improviser, j'ai un temps pour faire une rétro sur moi-même, sur ce qu'on a fait, et j'ai un temps pour adapter ce qu'on va faire après ». Et aussi, je pense que tu disais, alors, les collègues qui écarquillent les yeux quand on sort un peu des règles. Alors attention : on sort des règles, ça ne veut pas dire forcément qu'on désobéit — je pense qu'on peut peut-être faire une note là-dessus après. Mais si on est dans un environnement où on a l'habitude et où on se fait confiance quand on travaille ensemble, et où on a un cadre de travail qui le permet, je pense que finalement, quand on fait un pas de côté, plutôt que d'être regardé avec des grands yeux par les collègues, peut-être que les collègues viennent le faire avec nous, ce pas de côté, ou en tout cas nous soutiennent et nous accompagnent. Mais tout ça, ça se travaille. D'ailleurs, tu travailles beaucoup ça avec les entreprises. Ça ne se fait pas du jour au lendemain.

Improviser, est-ce désobéir ?

Jimmy

Alors, on l'a dit : est-ce qu'on désobéit forcément lorsque l'on improvise ? D'ailleurs, est-ce que l'on désobéit tout court lorsqu'on improvise ?

Florent

Quand tu me poses cette question, j'ai l'impression que la notion de désobéissance semble faire preuve d'une intention. Comme si on avait une intention. Alors que moi, j'ai l'impression que, comme tu disais tout à l'heure, comme pour le pilote, je pense qu'au moment où il improvise, il ne se dit pas s'il désobéit ou pas, il se dit : comment je vais sauver. La notion de désobéissance est à la fois morale et — j'ai envie de dire — elle fait rapport à l'institution, à la figure parentale. Enfin, on désobéit à une figure parentale, on désobéit à une règle, et il se trouve qu'il y a une dimension intentionnelle.

Par contre, si tu me permets de rebondir sur cette question de l'intention, c'est que justement, ce qui m'intéresse de plus en plus aujourd'hui, quand je réfléchis à ce sujet, c'est justement quand les gens n'ont pas d'intention. C'est-à-dire qu'ils improvisent parce qu'ils n'ont pas d'intention. Au moment où ils improvisent, ils n'ont pas d'intention. Au moment où ils agissent, ils en ont peut-être une.

Mais justement, ce que j'essaie de comprendre, c'est comment ça se fait que pendant des années, quand on parlait d'improvisation, on convoquait deux grandes idées. Soit un improvisateur, c'était quelqu'un qui était un artiste — d'ailleurs, tu pourras regarder, tu verras que ce qui est valorisé pour une improvisation, c'est un artiste, quoi, un improvisateur c'est un artiste. Sauf qu'un artiste, quand il improvise, c'est une intention délibérée, justement. Donc j'ai envie de dire : si tu es un artiste, c'est-à-dire que tu as une intention délibérée d'improviser, là on peut dire peut-être que tu désobéis et que tu fais preuve de rébellion active, qui est une figure... qui est une figure... [passage inaudible].

Ouais, et puis qui est une figure... Je ne sais pas si tu avais vu ces bouquins, ou toute cette culture autour de la rébellion active dans les entreprises. Je ne me souviens plus du titre, mais c'est genre « Recruter des rebelles », je crois, un truc comme ça. À un moment donné, il n'y a pas très longtemps, on parlait de ça : recruter des rebelles, au sens où ces personnes, justement, qui auront un mindset un peu de rebelle, ne vont pas forcément faire ce qu'on leur demande, mais justement, elles vont défricher des terrains. Mais ça, c'est intentionnel, pour le coup. C'est-à-dire que là, on met en place un système intentionnel d'improvisation. Et pourquoi pas ?

Jimmy

Pourquoi pas ?

L'artiste et l'urgentiste

Florent

Et puis de l'autre côté, tu as l'autre figure, qui est : on improvise parce qu'on est face à l'urgence. On est face à une urgence au sens grave. C'est la vie ou la mort. Et aujourd'hui, la difficulté qu'on a d'intégrer la notion d'improvisation au travail, Jimmy — je pense, à vérifier — mais c'est que je pense que, soit quand on pense improvisation on pense artiste, et donc on pense à un acte de liberté ; ou alors on pense à un urgentiste, qui est là pour la survie, la sécurité, et ce que tu as dit tout à l'heure, il a sauvé des vies. Et pour le coup, nous sommes un petit peu dans ces images-là, ces images mentales autour de nous, quand on est sur la notion d'improvisation.

Et pour le coup, elles nous empêchent de voir des choses beaucoup plus simples, beaucoup plus quotidiennes, beaucoup moins spectaculaires, où pour le coup on est plutôt dans : je réagis à une situation imprévue et je n'ai pas les moyens autorisés autour de moi pour le faire, et je vais le faire quand même pour être performant par rapport à cette situation qui m'est mise sous la main. Et on n'est ni dans l'artistique, ni dans le spectaculaire. C'est-à-dire que là, ça peut être : je mets une table debout pour mettre des post-it dessus ; ça peut être : je prends un post-it parce que je n'ai plus de scotch ; ça peut être : je suis confronté à un patient dans un hôpital psychiatrique qui me raconte n'importe quoi, ça fait six mois que je le suis, tout d'un coup il me dit autre chose — mais en fait, parce que j'ai loupé une information — et donc je vais improviser avec cette situation, avec ce que je suis, avec ce que j'ai maintenant, où je suis, etc. On est dans des choses qui sont, entre guillemets — pardonnez-moi, ceux qui m'écouteront — c'est plus ordinaire, ce n'est pas spectaculaire. Il y a plein de choses qui sont faites, que nous improvisons presque tous les jours, et ce n'est pas spectaculaire. Et on passe ça sous le boisseau, et ça, c'est quelque chose que je trouve embêtant.

La cellule de crise et le protocole rédigé après coup

Jimmy

Oui, et souvent on improvise pour faire fonctionner les choses, et derrière on vient remettre une couche de process, pour dire qu'on a suivi le process, alors que finalement on ne l'a pas du tout suivi, que ça a très bien marché. On repasse du temps à créer de la non-valeur pour faire croire que tout ça a été fait dans le process, et que c'est grâce au process que l'on est arrivé là. Enfin, en tout cas, je l'ai déjà vu et je le vois presque quotidiennement.

Florent

Oui, tu vois, on m'a raconté une histoire au mois de février. J'ai fait une conférence pour le ministère des Finances, et il y avait des cadres dirigeants du ministère des Finances. Et à la fin de mon intervention, il y a quelqu'un qui vient me voir et qui me dit, vraiment : ça m'a fait beaucoup de bien de vous entendre, parce que j'étais responsable d'une des cellules de crise pendant le Covid. Et en fait, avec deux ou trois collègues, on a mis en place un dispositif en une demi-journée pour que les choses fonctionnent du mieux qu'on pouvait. Et le lendemain, on a eu droit à deux réunions où on nous a expliqué par A plus B qu'il fallait qu'on rédige tout un protocole selon les règles A, B, C, D, etc. Et pour le coup, j'ai vachement pensé à vous, parce que — enfin, je viens de penser, ce que vous venez de dire me renvoie à ça — c'est-à-dire qu'on a improvisé, mais tout de suite derrière, on nous fait rentrer des choses dans notre système pour que ce soit plus acceptable du point de vue institutionnel, du point de vue légal.

Et pour le coup, il n'y avait pas de désobéissance : c'était dans les clous, ce qu'ils avaient prévu, sauf que c'était sobre, simple et praticable. Et on leur a dit : les gars, vous n'êtes pas passés par la voie hiérarchique, vous n'avez pas fait le système avec le protocole, etc. Ce qui revenait au même : deux jours plus tard, le contenu était le même, sauf que...

Comme tu dis, c'est vrai qu'il y a une réticence à intégrer l'improvisation. Je ne voudrais pas être trop théorique dans ce podcast, mais c'est vrai que l'action qui consiste à penser et agir en même temps, ce n'est quand même pas [passage incertain] la culture professionnelle occidentale, où on est dans : on pense d'abord et on agit. Et théoriquement, en théorie, les fondements théoriques sont quand même, comment dire, dominants, de cette action organisée. Le courant théorique qui dit qu'on peut avoir une action située indéterminée et qu'elle peut avoir de la valeur n'est pas vraiment reconnu aujourd'hui, en fait. Non. C'est difficile de considérer que c'est la situation qui va déterminer notre action, en gros. Pour le dire honnêtement. Tu vois, on parle en [terme inaudible].

Jimmy

Tout à fait, ouais. Alors je reviens rapidement sur mes histoires chinoises. Je parle de mon expérience en Chine, je ne dis pas que c'est une généralité en Chine.

Florent

Oui, d'accord.

Jimmy

En tout cas, j'ai beaucoup, beaucoup de respect et de reconnaissance pour les gens que j'ai rencontrés en Chine. Je trouve que c'était passionnant. Mais effectivement, on sent qu'il y a des façons de penser qui diffèrent et qui nous amènent à beaucoup de réflexions. D'ailleurs, ce que tu dis là, c'est hyper intéressant. Merci pour ça.

Ibrahim Maalouf et le droit de rêver

Jimmy

On parlait tout à l'heure d'artiste. Tu vois, je ne sais pas si tu connais Ibrahim Maalouf.

Florent

Bien sûr.

Jimmy

Un super, un grand trompettiste, et musicien formidable, qui parle beaucoup d'impro, parce que finalement l'impro, c'est aussi son métier. Lui dit — alors j'espère de ne pas me tromper dans ce que je dis — que faire de l'impro, ça nous permet aussi, ça nous donne le droit de rêver. Que tout n'est pas écrit, tout n'est pas figé. Et quand bien même on fait de l'impro à un moment donné, si on ne rentre pas dans un process, si on ne fait pas rentrer dans une partition, à la fois d'après on a encore le choix de le refaire et de rêver à quelque chose de nouveau. Et il dit qu'improviser, c'est aussi se construire.

Florent

Ah bah...

Jimmy

Ouais, j'ai trouvé ça super. Alors tu vois, je n'ai retiré que ces deux choses. Mais je ne sais pas ce que tu en penses, toi : improviser, c'est se construire ?

Florent

Je pense que non, je ne suis pas d'accord. Non, je dirais que... Non, en fait, je n'oserais pas me frotter à Ibrahim Maalouf, dont le talent est extraordinaire. C'est-à-dire que moi, j'ai une approche un peu critique sur cette dimension artistique. J'ai fait beaucoup de théâtre d'improvisation quand j'étais plus jeune. J'adore... mon héros, c'est John Coltrane. Voilà, j'adore. En termes de musique, quand je vais voir un spectacle dedans, s'il y a beaucoup d'impro, je trouve ça magnifique.

Mais j'ai vraiment une difficulté avec cette notion de liberté créatrice au travail. C'est-à-dire que ce que je trouve très intéressant, c'est qu'effectivement, si ça peut nous permettre, quand on improvise au travail, de rêver, de nous construire, d'inventer des choses, c'est chouette quand on est seul et que c'est autorisé par l'organisation. Parce que quand ce n'est pas autorisé par l'organisation, en fait, très vite, on est isolé quand on fait ça. Et on apparaît soit comme une star qui fait ce qu'elle veut, un peu mercenaire...

Et donc voilà, c'est pour ça que moi je suis d'accord avec l'idée que, intimement, chacun, quand on improvise et qu'on crée quelque chose et qu'on invente... Parce que moi je pense que l'improvisation est un puissant ressort d'innovation. Je pense que quand on improvise, on mobilise des ressources qui permettent d'innover. Donc je pense que, pour une entreprise, c'est vrai, les ressources humaines qu'on a, les gens qui improvisent au travail, pour moi, souvent ce sont eux qu'il faut observer, parce qu'ils nous donnent peut-être des pistes d'innovation dans le fonctionnement de leur organisation. Et justement, dans ce monde VUCA, on peut peut-être trouver... le développement se fait à la marge, donc on peut peut-être trouver des choses là.

Mais pour en revenir à ce que dit Ibrahim Maalouf : oui, individuellement, dans l'histoire de vie de certains, on s'est construit dans l'improvisation, je pense. Mais il ne faut pas oublier qu'il y a des fondements.

La moitié des gens qui restent sidérés

Florent

C'est-à-dire que moi, quand je m'intéresse aux ressources d'improvisation, je m'intéresse à ce qui se passe dans l'action. Et face à l'imprévu, Jimmy, il y a au moins — à mon avis, je n'ai pas de stats, c'est ça qui me manque aujourd'hui, ces chiffres, je n'ai pas de stats — face à un imprévu, je pense qu'il y a au moins la moitié des gens qui sont sidérés et qui n'agissent pas. C'est-à-dire que face à l'imprévu... Et donc là, on rentre dans les soft skills. C'est-à-dire qu'il y a des gens qui ont... Tout à l'heure, tu parlais de confiance. Donc il y a des gens qui ne vont pas se construire face à l'imprévu. Ils ne vont non seulement pas s'autoriser à agir dans l'imprévu, mais ils ne vont pas délibérément y aller.

Donc on sait très bien, en psychologie, qu'en termes de structure de personnalité, il y a des structures de personnalité qui sont plutôt pas très ouvertes à l'inconnu, pas très ouvertes aux changements, qui donc sont très vite sous stress si elles ne sont pas en contrôle. Donc on sait aussi qu'en termes de personnalité, tout le monde ne peut pas improviser, on le sait. Et donc, je ne vais pas exclure la moitié de l'humanité comme ça, mais c'est pour dire que tout le monde ne se construit pas en improvisant. Je pense qu'il y a au moins la moitié des gens qui sont plutôt dans le stress, l'inquiétude, l'angoisse, la sécurité. Mais il ne faut pas l'oublier. Ce n'est pas un jeu, l'improvisation.

C'est pour ça que oui, comment dire, oui, si tu fais une profession artistique, improvise, pour le coup. Mais par contre, si tu ne fais pas une profession artistique, si tu improvises, vérifie tes vis-à-vis et, justement, détecte les ressources que tu mobilises quand tu improvises, parce qu'il est parfois mauvais aussi d'improviser. Enfin... parfois, ce n'est pas une bonne idée.

Jimmy

C'est bien de le rappeler, c'est important.

Florent

C'est pour ça que je ne suis pas un chantre de l'improvisation. Je fais un plaidoyer pour l'intégration des pratiques d'improvisation au travail. Et en tant que consultant en orga, mon côté un peu ingénieur, structurateur, structurant de l'orga, je trouve que... j'ai beaucoup animé, j'ai animé de nombreuses, nombreuses formations, et j'ai fait pas mal de chantiers d'accompagnement à des projets de changement. Tu connais bien, je pense aussi, le sujet de la conduite de projets. Et donc quand on conduit des projets et quand on est dans l'accompagnement du changement, on est beaucoup dans la structuration. Donc moi, je dis simplement : il faut continuer à structurer, mais il faut intégrer cette dimension de l'imprévu.

Et on a tendance à confondre aléas et imprévus. Donc je travaille avec des chefs de projet ou des chefs de cabine, où j'échange avec des gens qui me disent : mais non, mais en fait il y a plein d'aléas. Il va y avoir un absent, les matières premières ne vont pas arriver à l'heure, elles seront de mauvaise qualité, tout d'un coup on va avoir un problème financier, etc. Il y a plein d'aléas, ça c'est le contrôle. Mais donc, comment on intègre l'imprévu dans l'organisation ?

Et pour le coup, c'est important de définir des choses. Donc moi, je propose de définir, de dire : voilà, au travail, on est confronté à quatre grandes situations. Tu vois ? Et pour le coup, l'imprévu fait partie de ces situations professionnelles. On ne sait pas comment ça va se passer. Mais par contre, quand ça va arriver, on saura qu'il y a des hommes et des femmes dans l'entreprise qui seront beaucoup plus à l'aise et qui ont des trésors, des pépites de soft skills pour y faire face.

Moi je serais plutôt dans l'idée de dire : quand c'est routinier, c'est connu, on a besoin d'experts qui sont clairs et qui sont très compétents. Et puis quand on va être dans des situations qui seront plus ouvertes, peut-être qu'il faut mettre là des ressources un peu différentes, et que pour le coup, on peut jouer sur cette complémentarité dans une équipe.

Ce que l'intuition doit à l'expérience

Jimmy

Alors ce que tu dis d'ailleurs, ça me fait beaucoup penser — là quand tu dis que l'impro arrive et que certains vont s'engager, certains vont même rechercher l'imprévu, et d'autres vont plutôt le fuir — il y a aussi la façon dont on réagit face à l'imprévu, qui peut être définie comme une notion d'intuition. Il y a les exemples d'Olivier Sibony, par exemple, et des pompiers qui, face à un feu et une situation imprévue, décident d'évacuer, et quelques secondes plus tard, le toit ou le sol s'effondre. Là où on a le chef de brigade qui pense avoir fait face à une intuition, qui lui a dit qu'il fallait qu'il parte, c'était une intuition — et en ayant travaillé le sujet, finalement, une intuition qui est basée sur beaucoup d'expériences passées, etc. Alors, quelle notion d'intuition, de préparation, on peut avoir avec les équipes ?

Florent

Oui. Alors pour le coup, je ne suis pas un expert de l'intuition, mais je m'appuie beaucoup sur un travail très... Je regarde sur le côté, là, parce que c'est un livre que peut-être il faudrait mettre dans la bibliographie : un livre de Claire Petitmengin qui s'appelle « L'expérience intuitive ». Et c'est très intéressant, son approche, parce que justement elle fait d'abord un panorama très intéressant de toutes les écoles et de toutes les approches de l'intuition. Mais en gros, sur ce sujet, le sujet de l'intuition, c'est comme pour l'improvisation, c'est exactement comme la question que tu m'as dite, « l'improvisation, ça se prépare ». Donc l'intuition, ça ne se prépare pas.

C'est-à-dire que, pour le coup, là moi je suis... je rappelle que je suis un praticien, je suis consultant, coach, formateur. Je ne suis pas psychologue, je ne suis pas neurologue, je ne suis pas neuropsychologue. Je suis un praticien et je me suis fait un peu moi-même en termes de théorie. Bon, j'ai fait des études supérieures, mais je n'ai pas fait un doctorat en sociologie ni en psychosociologie. Enfin voilà, pour rappeler quand même que je parle avec humilité de ces sujets.

Mais sur l'intuition, ce qui m'a vraiment frappé, c'est que finalement, on essaye de projeter sur l'intuition nos fantasmes de contrôle. C'est-à-dire comme si on pouvait se dire que l'intuition, on pouvait la contrôler, l'appréhender avec nos prismes préparateurs, anticipateurs. Donc quand on dit — excuse-moi, je suis un peu long — ce que je veux dire par là, c'est que quand on dit qu'il faut beaucoup d'expérience pour avoir une intuition, je n'ai que des contre-exemples. C'est-à-dire que pour le coup, je pense — avec certains, peut-être qu'on ne sera pas d'accord avec moi, et ce serait super dans le débat, j'imagine — mais c'est que l'intuition, c'est plutôt de l'ordre de la personnalité, de la structure de la personnalité. C'est-à-dire que pour le coup, c'est l'accès à une connaissance intuitive sans savoir pourquoi.

Jimmy

Oui, c'est ça, c'est du domaine de la [terme incertain].

Florent

Et ce n'est pas du tout lié à l'expérience, en fait. C'est-à-dire qu'il y a des gens qui n'ont aucune expérience d'un sujet, mais aucune. Voilà, qui n'ont jamais fait... Tu vois, la situation inconnue : tu es confronté à une situation inconnue, tu n'as jamais été confronté à cette situation dans ta vie, donc tu n'as pas d'antériorité, tu n'as pas d'expertise, et pourtant, quelque chose te dit... quelque chose te donne une connaissance que tu ne peux pas relier à quelque chose d'antérieur. C'est uniquement... D'antérieur — alors peut-être qu'on va partir dans des notions un peu trop vagues — mais d'antérieur à ta vie.

Jimmy

Ah oui. Non, mais les études récentes en arrivent justement là, elles sont vraiment en train de démontrer que des impacts générationnels passés ont eu une influence aujourd'hui sur le comportement des individus, ce qui est juste passionnant. On est bien dans un monde VUCA, c'est-à-dire qu'on fait des découvertes incroyables qui nous amènent à nous dire, finalement : on ne sait pas.

Florent

Oui, c'est ça, je suis d'accord avec toi, on ne sait pas. Mais ce que j'ai découvert avec Claire Petitmengin, c'est cette notion de connaissance intuitive, justement. C'est-à-dire qu'elle n'est pas reliée à un mécanisme de mémoire cognitif qui serait soit un biais de confirmation, soit qui serait lié à une opération de vitesse d'acquisition de la connaissance.

Le flow et l'intuition

Florent

Ce serait donc plutôt de l'ordre de... c'est instantané. Tu connais les... alors je n'arrive jamais à dire son nom. Tu sais, le chercheur [passage incertain], Csíkszentmihályi...

Jimmy

Mihály. On va l'appeler Mihály, plus facile.

Florent

Je n'arrive pas à...

Jimmy

Voilà, qui travaille beaucoup sur la créativité et sur...

Florent

Sur l'état de...

Jimmy

Le flow.

Florent

Voilà. Il décrit bien ce mécanisme, en fait, chez les gens qui sont considérés comme des génies, qui, en fait, ne peuvent pas expliquer leur intuition créatrice.

Jimmy

Einstein, ce n'est pas forcément de l'expertise, il a fait des trucs sur le bord, qu'ils ont ramenés. Et pourtant, on peut tous faire preuve d'état de flow sur un domaine particulier, que ce soit dans le sport, l'activité qu'on aime, sur de la broderie, enfin peu importe.

Florent

Ouais, c'est important, ce que tu dis, parce qu'il ne faut pas confondre le flow et l'intuition. C'est-à-dire que tout le monde a accès à un flow, tout le monde en a un, alors que l'intuition, moi, je serais plus réservé, et je dirais : tout le monde, face à une situation, comment dire, face à une situation imprévue... j'ai instantanément une vision globale et synthétique de la situation et je sais ce qui va se passer, en fait.

Tout à l'heure, on parlait des réticences, des résistances, de ce qui bloque pour que les organisations intègrent ça. Eh bien, quelqu'un qui fait preuve d'intuition, des fois il n'est pas en capacité d'expliquer, et pourtant on lui demande des comptes. Donc on va lui dire : alors, analyse, qu'est-ce qui s'est passé, pourquoi, comment, etc. Et souvent on ne peut pas répondre. Enfin, on a du mal à répondre. Tu vois... [passage inaudible].

J'ai travaillé dans une association qui s'occupe des sans domicile fixe, il y a longtemps de ça, et j'ai eu des réactions et j'ai dit des choses à des gens dans la rue, je serais incapable de te dire d'où ça sort, et j'avais 25 ans, je n'avais aucune expérience de vie. Ça peut être qu'effectivement, ce que tu disais, c'est que c'est peut-être lié à une histoire lointaine dans mon histoire généalogique. Mais je me suis mis à dire des choses et à être en relation avec des gens en très, très grande difficulté, qui m'ont sorti d'une impasse, et je ne sais pas d'où ça sort. Je n'en ai aucune idée.

Jimmy

Ouais, c'est incroyable.

Florent

C'est incroyable. Donc je pense qu'il y a des choses qui sont liées à l'intuition. Mais on peut la détecter, par contre, l'intuition. Il y a beaucoup de tests psychotechniques et de tests de personnalité qui permettent de la détecter. Donc c'est détectable, l'intuition. On peut détecter quelqu'un qui est plus intuitif qu'analytique.

Jimmy

D'accord. OK.

Un monde de plus en plus contrôlé

Jimmy

Alors Florent, on arrive malheureusement à la fin du podcast. Ça passe super vite. Merci pour tout ça, c'était juste passionnant. J'ai une dernière question quand même. Ce serait : est-ce que tu sens qu'il y a une évolution de la pensée, une évolution des perceptions en fait — je ne sais pas si c'est entre les générations, ou même entre les décennies ou les siècles — qui nous amène à faire preuve plus ou moins d'improvisation aujourd'hui qu'à une autre époque, par exemple ?

Florent

Si tu veux, je suis mitigé pour te répondre, parce qu'aujourd'hui on vit dans un monde, comme tu l'as dit tout à l'heure — et c'est un des fils conducteurs de tes podcasts — on vit dans un monde VUCA. Et donc, pour tes auditeurs, ils savent bien ce que ça veut dire. Mais parallèlement à ça, on vit aussi dans une société qui est de plus en plus sous contrôle par les intelligences artificielles, par les algorithmes, par ce souhait positif de protection et de sécurité dans un monde où il y a des guerres, où il y a la transition climatique, donc il faut se protéger.

Je ne sais pas... j'ai l'impression qu'on a du mal à combiner ce paradoxe, à articuler ce paradoxe, ou cet apparent paradoxe, cette apparente contradiction entre, d'un côté, un monde qui est de plus en plus complexe, et de l'autre côté, un monde où on veut encore plus sécuriser. Récemment, une collègue avec qui je travaillais sur le sujet me disait : mais on n'a presque plus envie d'être surpris, quoi. Tu sors ton smartphone pour savoir où tu vas aller, tu sais sur quoi tu vas tomber. Quand tu organises tes vacances, tu sais que tu veux tout blinder, quoi. Donc on n'aurait plus le droit à la surprise. On ne se mettrait plus dans cette situation.

Donc je suis ambivalent pour te répondre. C'est-à-dire que moi, je pense que plus on est dans un monde qui veut contrôler les choses, plus on va avoir besoin d'improviser ; et que plus on va ouvrir à l'improvisation, plus il va y avoir un mouvement de balancier pour le contrôler. Et c'est pour ça que moi, en tant que coach, pour le coup, j'ai envie de dire : faisons du « [terme inaudible] ». Ne nous interdisons ni l'un ni l'autre, c'est-à-dire improviser et anticiper, innover et produire de manière classique. Faisons les deux, autorisons-nous les deux, il n'y a pas d'exclusion. Donc on peut très bien être obligé d'improviser malgré un smartphone et toutes les belles applis du monde ; on va quand même être obligé d'improviser, et c'est bien, on a besoin des deux.

Jimmy

Mais les robots ne peuvent pas improviser.

Florent

Les robots seront toujours programmés. Même si on va augmenter de manière incroyable la capacité d'anticiper, de programmer des machines — ça, je pense que c'est un progrès — mais on ne pourra jamais accéder à cette situation qui arrive et qui fait que, si ça se trouve, on n'aura presque plus d'alimentation pour les alimenter, ces machines. On va peut-être devenir des humains sans machines, et là, de nouveau, il va falloir improviser. Et je pense qu'avec les coupures d'électricité, plus on va être dans un monde incertain, plus il va falloir savoir improviser.

Et quand je dis ça, j'ai du mal à me faire entendre, des fois.

Jimmy

Je comprends, oui. Il n'y a pas de formule mathématique pour l'improvisation. En tout cas, pas encore.

Florent

Non, mais on ne peut pas se faire entendre pour dire « il faut savoir improviser, c'est un atout dans un monde VUCA ». « Ah oui, mais dites-moi comment faire, avec quel process ? » Et moi je dis : « bah, j'ai des outils, mais je n'ai pas de process à mettre sous la main ».

Clôture

Jimmy

Merci beaucoup, Florent.

Florent

Merci à toi, Jimmy.

Jimmy

On a balayé beaucoup, beaucoup de sujets, plus sur les uns que les autres. Moi, je suis super ravi, je trouve que c'était super riche. Est-ce qu'il y a quelque chose que tu souhaites aborder, dont on n'aurait pas encore parlé, pour finir un petit peu ce podcast ?

Florent

Non, pas particulièrement. J'ai l'impression qu'on n'a pas suffisamment parlé de bricolage, par exemple, qui est la troisième ressource individuelle qui permet d'agir face à un imprévu. Mais bon, voilà. Et puis, j'ai trouvé ça très intéressant. Je trouve que, tu vois, ça serait intéressant d'approfondir ce côté culturel avec la dimension orientale, en Asie, comment... Je pense qu'il y a un sujet à travailler.

Jimmy

Une ouverture très intéressante.

Florent

Avec grand plaisir.

Jimmy

Et pour ceux qui veulent retrouver justement les notions et les approfondir, je les renvoie vers ton livre, qui est paru en 2021, « Apprivoiser le crocodile », paru aux éditions ESF Sciences Humaines.

Florent

Tu es bien informé.

Jimmy

Oui, je mettrai tout ça dans les notes du podcast, d'ailleurs. Florent, encore un immense merci pour ton temps.

Florent

Merci, Jimmy, à toi.

Jimmy

Et puis je te dis à très bientôt.

Florent

Ouais, belle improvisation à toi.

Jimmy

Merci, toi aussi.

Sources et références

  • Florent Lacourt (2021). Apprivoiser le crocodile.
  • Claire Petitmengin. L'expérience intuitive.
  • Mihály Csíkszentmihályi. .
  • Olivier Sibony. .

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