Générique d'ouverture
Jimmy Materne
Bonjour et bienvenue sur le podcast du Petit Manager, le podcast qui aide à comprendre le management et les organisations dans notre monde VUCA. Je suis Jimmy Materne et chaque semaine, avec mes invités, j'aborde une thématique qui permet d'avoir une approche humaine et organisationnelle en phase avec notre époque. Car il est temps de prendre conscience que beaucoup de ces pratiques anciennes sont obsolètes, voire contre-productives.
Et avant de commencer ce podcast, j'aurais une petite faveur à vous demander : c'est bien évidemment d'aller lui mettre les fameuses 5 étoiles, voire un commentaire, afin de contribuer à son développement et ainsi le rendre plus visible. Eh oui, bienvenue dans un monde où tout doit être noté. Alors je compte sur vous, et je vous souhaite une bonne écoute.
Présentation de l'épisode
Cette semaine, j'ai l'immense plaisir d'accueillir Jean Mathy, consultant philosophe et associé chez Noetic Bee. Avec Jean, on part explorer le management par le regard du philosophe, et c'est juste passionnant. Jean nous ramène à chaque fois à l'essence même du pourquoi on fait les choses. On aborde par exemple l'importance du dialogue, qui nous permet de réaliser des lois, ou des process, ou même des règles pour pouvoir travailler ensemble. Il rappelle la place et le rôle du manager, garant du bien commun et de la justice.
Nous parlons également de comment prendre et garantir de bonnes décisions, ou encore comment l'entreprise aujourd'hui doit être capable de porter une raison d'être. Toutes ces questions sont juste fabuleuses, jamais faciles, et jamais une réponse claire ne peut être apportée. Mais en tout cas, Jean nous apporte un regard qui permet de nous ouvrir à de nouvelles perspectives.
Malheureusement, la piste audio de Jean n'est pas terrible. Mais si vous imaginez un instant que nous sommes en exploration, et que Jean, pour pouvoir être contacté, utilise une radio ou un satellite, comme un marin au milieu de la mer par exemple, ou un alpiniste au sommet d'une montagne, eh bien finalement, ce n'est pas si terrible. Bref, je compte sur votre indulgence, et je vous laisse avec l'interview. Bonne écoute.
Ouverture de l'entretien
Jimmy
Je suis très heureux de te revoir sur le podcast une nouvelle fois.
Jimmy
On aborde une thématique aujourd'hui avec toi : la philosophie... la philosophie adaptée, en tout cas appliquée au monde de l'entreprise.
Jimmy
On le disait précédemment, quand on a discuté ensemble : moi, la philosophie, tu vois... et je pense que si je parle de ça avec mes collègues, ils me disent « ouais, OK, cool, mais c'est quoi ? ». Alors du coup, la philo, c'est quoi, et puis ça sert à quoi ?
Se désautomatiser
Jean
Alors, la philo, ça sert à se désautomatiser. C'est le moment où, si tu veux, mon manager — puisque tu m'as envoyé des questions de manager, quand même [fragment confus dans la source, voir point à vérifier n°1] — le manager reçoit un mail qui l'agace profondément, et au lieu de répondre très, très à chaud, en tout cas il essaye de répondre, il commence à répondre, et puis d'un seul coup il s'arrête. Il se demande comment il va répondre le plus justement possible. Ce moment où il s'arrête pour réécrire ses mots, c'est le moment où il se désautomatise. C'est le moment où il est curieux de savoir comment il va s'y prendre pour faire le meilleur mail.
Et si tu veux, « curieux », c'est un beau mot, parce que ça revient à l'origine même du mot « philosopher ». Philosophia, ça veut dire désirer le savoir. Ce qui fait que, comme le disait un de mes grands maîtres, Bernard Stiegler — pour la petite histoire —, la philosophie, c'est le contraire du déni. Le déni, si tu veux, c'est ne pas vouloir le savoir. Quand je ne veux pas le savoir, c'est que je suis un peu en train de faire du déni, de la dénégation. Le contraire, c'est la curiosité, le fait de vouloir le savoir. Voilà. Quand j'essaye d'être curieux au sujet de ce que je fais, de ce que je pense, de ce que je dis, et de comment je travaille avec les autres, je commence déjà à philosopher, en fait. Et je suis un passionné du philosopher.
Jimmy
C'est rigolo. C'est rigolo que tu parles de curiosité, parce que quand j'étais gamin, souvent les adultes me disaient : « mais tu sais, la curiosité est un vilain défaut ».
Jean
Non, c'est tout le contraire, c'est vraiment la meilleure des qualités. Parce que c'est à la fois, je dirais, une technique intellectuelle, et à la fois un soin éthique, une espèce d'attitude éthique. Pourquoi ? Si tu veux, dans le mot « curiosité », il y a le mot cure. Un peu comme quand les Américains disent « I care about you » — je tiens à toi. Et puis « I don't care », c'est « je m'en fous », je ne fais pas attention.
L'idée, si tu veux, c'est que dans le soin, dans la curiosité, il y a déjà du soin. Dans le fait de faire attention, il y a déjà, quelque part, le fait de prendre soin de soi, de la société et des autres. C'est pour ça que la philosophie est profondément thérapeutique dans son essence. Si tu veux, elle prend soin, elle vient prendre soin de la société en la remettant en question.
Jimmy
Elle la remet en question, mais il faut des acteurs pour la remettre en question, du coup. Si on s'intéresse... je veux dire, ça ne vient pas tout seul. J'ai l'impression, dans ce que tu dis, qu'on ne naît pas philosophe, même si on a peut-être tous une aptitude à l'être, à un moment.
Jean
Je crois qu'on est fondamentalement tous aptes, et que l'idée, c'est effectivement de développer cette compétence. En bon français, on appelle ça l'esprit critique. Et d'ailleurs, dans les soft compétences chères à nos RH, à nos services RH, on va parler de plus en plus, comme par hasard, d'esprit critique. Esprit d'analyse, esprit d'analyse de la complexité. Autant de mots, si tu veux, qui pour moi sont en train de dire... c'est comme si on était en train de dire : c'est vachement important d'apprendre à philosopher.
Finalement, être un philosophe, si tu veux, quand tu souffres en terminale parce qu'on t'a fait chier avec thèse, antithèse, charentaise... finalement, ce qu'on a voulu essayer de te faire passer, c'est cette compétence d'esprit critique. Or aujourd'hui — alors, pour de bonnes raisons et pour de mauvaises raisons d'ailleurs, dont on pourra peut-être parler aussi —, toujours est-il qu'on est en train de dire aux managers : ce serait quand même bien que vous orchestriez l'esprit critique dans vos équipes. Et ça, c'est nouveau, tu vois. C'est nouveau dans l'ère du capitalisme qu'on est en train de vivre. Ça trouve d'ailleurs ses raisons dans le capitalisme, mais en tout cas c'est relativement nouveau. Donc nous, on est là pour renforcer les compétences d'esprit critique chez les managers.
Jimmy
OK, mais c'est super déstabilisant, ce que tu dis. Tu parles de capitalisme : bien évidemment, on pense à Ford, au taylorisme. Je ne crois pas qu'on demandait aux gens, en tout cas sur la chaîne, d'avoir leur esprit critique, en train de faire leur activité, leur tâche. J'ai encore l'impression, quand même, malgré tout, qu'aujourd'hui, même si on s'est recentrés sur l'individu, à tort ou à raison, je pense que... Si on en parle avec Estelle Morin par exemple, elle dirait qu'on peut avoir perdu un corps d'entreprise à force d'individualiser les gens. Mais par contre, si chacun a son propre esprit critique, est-ce qu'on ne risque pas, à un moment donné, d'avoir chacun qui part dans sa direction ? Tu vois ce que je veux dire ?
Jean
Ouais, carrément. C'est là qu'intervient effectivement une autre notion que l'esprit critique. C'est-à-dire que moi, je crois qu'il faut à la fois développer l'esprit critique — donc tu as raison, c'est développer les compétences quelque part individuelles. Mais il y a un deuxième truc qu'il faut faire, c'est débloquer les spectacles collectifs [terme incertain dans la source, voir point à vérifier n°2]. Et ça, pour moi, ça s'appelle le dialogue.
La rivière du dialogue, à Athènes
Il faut que je te raconte une petite histoire pour te donner un peu d'argumentation là-dessus. La petite histoire est la suivante. On est à peu près 2 400 ans, 2 500 ans, même 2 600 ans avant Jean-Claude Van Damme. Et j'aime bien citer mes sources. Et en fait, la cité athénienne, entre le 7e et le 5e siècle donc, avant Jésus-Christ, plus sérieusement, est en train de se métamorphoser, puisqu'il y a la naissance de ce qu'on a appelé plus tard la démocratie athénienne. Alors, c'est une démocratie naissante, attention : les femmes n'ont pas le droit de voter, les esclaves non plus, d'ailleurs il y a des esclaves, bref, bon, je te la fais courte. Mais quand même, on a le début, les prémices de la démocratie.
Or, qu'est-ce qui se passe à ce moment-là ? Il se passe ce qu'on a appelé bien plus tard le miracle grec. Alors, on pourra me le relativiser autant qu'on voudra [fin de phrase inintelligible dans la source, voir point à vérifier n°3], mais quand même, c'est vachement important, ce qui se passe à ce moment-là. Parce qu'il y a des guerriers qui se foutaient dessus, ni plus ni moins, ils se foutaient sur la gueule, et ils décident de se mettre en cercle, de se faire passer un bâton de parole, et de se mettre à faire un exercice rationnel, étonnant, qui est que quelqu'un va se mettre au centre du cercle et va venir défendre une thèse. Et ceux qui sont à la périphérie du cercle vont avoir le devoir de le challenger, c'est-à-dire de faire des antithèses. Et ce qui va sortir de ce moment-là, ce sera ce qu'on appellera bien plus tard la synthèse, c'est-à-dire les lois.
Alors, pourquoi je te raconte cette histoire ? C'est que je veux te signifier qu'il y a à peu près 2 600 ans, il y a des gars qui ont décidé d'arrêter de se foutre sur la gueule pour donner naissance à une pratique collective nouvelle, qui s'appelait le dialogue. En fait, si tu veux, le dialogue, c'est comme si on faisait la guerre, mais avec des arguments rationnels. D'ailleurs, il me semble bien, sauf si je dis des bêtises, qu'en anglais il y a un petit mot, argue, qui finalement, c'est à la fois l'argument et à la fois l'arme, si tu veux.
Donc, pourquoi je te raconte ça ? Parce que je pense que c'est ce que tu disais exactement tout à l'heure. Si on laisse l'esprit critique aux individus, on va peut-être malheureusement augmenter l'individualisme. Mais l'enjeu, c'est aussi de réapprendre à dialoguer, c'est-à-dire de mettre en commun cet esprit critique. Le dialogue, ce n'est juste pas le débat, ce n'est juste pas la conversation de comptoir, ce n'est juste pas l'accord parfait, si tu veux, en mode réseau social, où on se complimente les uns les autres et où en fait on fait un biais de croyance énorme, parce qu'on... parce qu'on confirme tout ce qu'on pense, en fait.
Le manager, orchestrateur du dialogue
Et ça, ça nous parle du travail. Tout ce que je viens de te dire nous parle en fait des enjeux managériaux. Parce que notre petit manager opérationnel — que je suis d'ailleurs — va devoir orchestrer la mise en dialogue des gens qui sont autour de lui. Et ça, Jimmy, c'est juste un art. Parce qu'il faut faire attention à distribuer la parole, il faut faire attention au niveau d'argumentation que les uns ont vers les autres. Il faut faire en sorte qu'il y ait un maximum de ce qu'on appelait en grec la parrhèsia, c'est-à-dire la franchise. C'est-à-dire de se dire entre eux ce qui pourrait nous mettre en désaccord, toi et moi, justement. Et puis il faut avoir une écoute, une écoute toute philosophique, c'est-à-dire : ne pas savoir ce que je vais dire avant que tu aies terminé ta phrase.
Tous ces ingrédients-là que je viens de t'énumérer vite fait, c'est nos managers, en fait, qui ont pour charge, pour portage très délicat, de les orchestrer dans les équipes. Est-ce qu'ils se mettent à dialoguer ? Est-ce qu'ils ouvrent le dialogue ? Et Dieu sait si c'est difficile pour un petit manager aujourd'hui.
Jimmy
[répartition de parole incertaine dans la source, voir point à vérifier n°4] Le manager aujourd'hui, tu veux dire quoi ? C'est pour tout le monde.
Jean
Tu as raison. Moi, je dis ça parce que je suis un petit, au sens où j'ai une petite équipe. Moi, je connais mes peurs quand je fais ça. Mes peurs, c'est quoi ? C'est que je libère la parole, et donc j'ouvre la boîte de Pandore, potentiellement, de la plainte. Et puis j'ai peur de lâcher un peu mon pouvoir pour le leur distribuer, pour leur laisser plus de place. C'est la vraie vie de ce qu'on appelle un management un petit peu plus libre, un petit peu plus libératoire. Je ne sais pas s'il est libéré, mais moi, ce que je cherche, c'est que ce soit libératoire, libérant pour les gens.
Jimmy
Ouais. Libératoire au sens où on crée plus de valeur ensemble.
Jean
C'est ça, ouais, c'est exactement ça. Tu vois, on a perdu un truc, un truc de fou : c'est le dialogue sur le travail, sur la qualité... Par exemple, en ce moment, il y a un truc que je vois tout autour de moi, parce que c'est le stress — on est un peu tous stressés, arrivés sur la tâche. Et puis il y a l'inflation, et puis il y a la récession qui pointe le bout de son nez. Si tu veux, l'enjeu, c'est de dire — un des enjeux, c'est de redonner la place au collaborateur, aux collaboratrices, pour faire un peu de régulation, de leur demander comment est-ce qu'on pourrait mieux travailler ensemble.
Tu vois, avoir un niveau de parole qui soit sur ce niveau-là, en jeu, et pas directement le qui fait quoi de la coordination. La coordination, c'est magnifique, il en faut, c'est génial, je ne critique pas. Je dis : mais avoir un niveau dialogique — dialogique, il y a un mot en philosophie, ça veut dire un niveau de dialogue. C'est-à-dire : est-ce qu'on se parle aussi de la manière dont on se parle ? Est-ce qu'on se parle de la manière dont on travaille ensemble ? Est-ce qu'on se parle de la manière dont on traverse ensemble, en ce moment, cette période difficile ? Et ça, ça s'appelle le dialogue. Le dialogue le plus philosophique possible, parce que c'est laisser de la place à l'esprit critique en vue du bien commun. Tu vois ?
Alors, c'est là où je reboucle avec ta question de tout à l'heure, parce qu'elle était super forte. Tu me disais finalement : est-ce qu'on est en train de glisser vers l'individualisme ? Eh bien, en fait, il faut à la fois l'esprit critique individuel et à la fois le sens commun du bien commun, qu'on retrouve dans cette notion de dialogue. Quand on dialogue, c'est qu'on recherche le bien commun.
Poser les bonnes questions plutôt que donner les bonnes réponses
Jimmy
Oui, ça a du sens. D'où l'importance aussi de savoir poser les bonnes questions, j'imagine.
Jean
Oui, carrément. Carrément. Ça, c'est un de mes grands dadas, parce qu'on s'est aperçu que le manager de demain — mais en fait qui existe déjà aujourd'hui —, ce n'est pas le manager qui a toutes les solutions. Ce n'est pas le manager qui se justifie, ce n'est pas le manager qui explique aux gens la vision de l'entreprise. Parce qu'on voudrait que les managers donnent du sens. Mais en fait, on se calme : la vérité du management, c'est d'abord le sens, et il n'est pas d'abord donné, expliqué, etc. Le vrai sens du boulot, il émerge du terrain. Et donc, pour faire ça, il ne faut pas avoir les dernières solutions, les dernières réponses, les dernières bonnes justifications, mais il faut avoir les bonnes questions.
Suivant la nature de tes questions, ça n'implique pas les mêmes réponses ni la même qualité, à la fin, productive. Ça aussi, c'est un truc tout bête, mais [passage inintelligible dans la source, voir point à vérifier n°5]. Le manager qui pose une question puissante, il va avoir ce qu'il mérite, c'est-à-dire des réponses puissantes. Ça, c'est à la fois Socrate qui me l'a enseigné, mais aussi le lieutenant Colombo, dont je suis absolument fan.
Le lieutenant Colombo, si tu vois, la vieille série. Ce gars-là est absolument prodigieux, parce qu'il a la question qui fait mal — mais au sens positif : il vient chercher la bonne valeur, la bonne information. En fait, il faudrait qu'on soit tous et toutes des Colombos.
Jimmy
Lui ou sa femme ? [reconstitution incertaine, voir point à vérifier n°6]
Jean
« Quand je vais dire ça à ma femme ! » [rires]
À quoi sert encore un manager
Jimmy
Du coup, tu en parles bien, le rôle du manager est important, c'est complexe en fait [formulation incertaine dans la source, voir point à vérifier n°7]. Il fait quoi aujourd'hui, le manager ? S'il n'est plus là pour donner des directions, s'il n'est plus là ni même pour définir le sens de ce que font ses équipes — parce que si je comprends bien, le sens vient de ce qu'on décide d'y mettre, sur ce qu'on a fait —, est-ce qu'il y a encore une raison d'être du manager aujourd'hui, du leader ? Comment tu le vois, ce rôle-là ?
Jean
Si tu veux, je le vois d'une certaine manière. Ce que je vais te dire n'est pas du tout sexy. Je pense qu'il existe des managers parce qu'on est imparfaits, parce qu'on n'est pas des anges, parce qu'on a besoin de gens qui assument le fait de faire quelque chose qui est impossible, c'est-à-dire la justice, le bien commun, ce qui est juste. Je pense que c'est parce que nous sommes profondément imparfaits qu'il existe des managers et du management : des gens à qui on a confié l'autorité nécessaire pour que les gens en dessous d'eux deviennent pleinement auteurs de l'action.
Et ça, si tu veux, pour moi, c'est un mystère de notre condition humaine, qui est qu'on est des êtres imparfaits. Et ce qu'il y a de paradoxal, c'est que parce qu'on est imparfaits, il faut des gens qui se mettent à notre service. C'est hyper paradoxal. Parce qu'on est paumés, parce qu'on est complètement un peu arrivés sur nos besoins individuels, il faut des gens qui réalisent la question politique par essence — une des questions politiques par essence, pas la seule. Mais tu sais, la question politique, au fond, c'est : comment on est égoïstes ensemble. Le manager est là pour porter cette question et la faire vivre aux gens.
Et ça, c'est hyper chaud, parce que, encore une fois, il existe ces gens-là... Tout se passe comme si on était obligés de les avoir. Ces gens-là se mettent au service des autres en endossant un truc qui est franchement inhumain. C'est eux qui doivent... Je ne veux pas que ça reste trop abstrait, ce que je te raconte, alors je te donne un exemple.
Jimmy
Non mais c'est clair, c'est passionnant en tout cas.
Jean
Tu vois ce que je dis ? Pour ceux qui nous écoutent, je ne veux pas qu'ils se disent : « bon, là, celui-là, il se la touche avec les concepts ». Donc tu vois, c'est de dire : c'est quand même quelqu'un qui a la main sur les congés des gens. Et qui va dire : « Jimmy, tu restes ce Noël, et le Noël prochain tu seras libre ; et Jean, par contre, toi c'est celui-là et le prochain ». C'est quelqu'un qui assure, par exemple, la justice. On confie à quelqu'un le fait d'être garant d'une certaine justice, et d'être garant, en fait, du bien commun. Pour la réalisation d'une œuvre, si possible. Bon, d'une œuvre ou d'une tâche. Allez, soyons modestes : une tâche. Dans le meilleur des cas, c'est une œuvre.
Il nous faut des gens comme ça pour garantir le bien commun, et la meilleure façon de le garantir, c'est de se mettre à notre service. La meilleure façon, pour quelqu'un, d'avoir de l'autorité, c'est de me rendre auteur de ma vie. C'est quand même paradoxal.
Jimmy
C'est paradoxal, oui.
Jean
C'est paradoxal. Si tu veux, on va le faire, ce truc, ta vision à toi : je pourrais te poser cette question-là, maintenant. Pense là, tout de suite, à quelqu'un qui a fait autorité à tes yeux au boulot, en tant que manager. Et ne me dis pas de qui il s'agit, je m'en fiche. Même pas le prénom, tu vois. Pense là, maintenant, à ça. Et maintenant, réponds à ma question. Si tu as quelqu'un en tête — est-ce que tu as quelqu'un en tête qui a fait autorité à tes yeux ? Eh bien, réponds à cette question maintenant : est-ce que tu trouves que cette personne t'a rendu auteur de ton travail ?
Jimmy
Oui. Ben oui. Oui, 100 % oui.
Jean
Tu vois, c'est quand même absolument magique, ce truc. Il nous faut des gens qui s'effacent pour qu'on devienne pleinement auteurs, qui endossent des rôles qui sont assez ingrats pour qu'on le soit pleinement. Donc je dirais qu'il nous les faudra toujours, parce qu'on est profondément imparfaits. Même les équipes auto-organisées, quand elles sont auto-organisées — si tu veux, parce que j'accompagne des équipes auto-organisées, c'est passionnant, et bien évidemment, voire exactement l'holacratie, les mecs sont en train de se dire : OK, on fait du vote sans candidat, qui est leader sur ce projet-là. Donc il y a toujours quand même besoin de quelqu'un qui a, à un moment donné, décidé, c'est-à-dire incarné quelque chose de transcendant. Je te sors un gros mot.
Et en fait, ce truc qui est très transcendant est aussi très, très immanent, parce que c'est très concret. Et c'est hyper ingrat, parce qu'on a un portage : réaliser la justice, réaliser le bien commun, réaliser la performance. Bien entendu, je ne t'ai pas dit ce mot, mais pour moi c'est la même chose : réaliser l'œuvre, réaliser la tâche ou réaliser la performance.
Et en fait, ces gens, le meilleur moyen qu'ils ont d'y arriver, c'est de poser des questions et de nous faire accoucher de notre propre écriture, du travail à réaliser. Donc en fait, tu vois, quand je te parle comme ça, je te parle de Socrate. Socrate, c'était son boulot. Socrate, il avait de la chance, parce qu'il n'avait pas... les managers sont bien pires que Socrate, parce que Socrate avait ce boulot-là. En tout cas, il faisait ce boulot-là : faire accoucher les gens de la vérité de ce qu'ils pensent. Et les managers, c'est aussi dans ce sens-là.
Quand la justice est mal rendue
Jimmy
Alors, pourtant, la justice... c'est passionnant ce que tu dis, c'est un nouvel angle que je n'avais jamais ni même imaginé. Pourtant, j'ai la chance de parler d'holacratie avec Leo Davesne, et je suis sûr qu'on pourrait faire de super débats ensemble.
Jimmy
Mais par contre, dans la justice, des fois il y a des erreurs. Bien sûr, on en a parlé juste avant ensemble, on parlait des biais cognitifs. On est tous pris par nos biais cognitifs, y compris les juges, les leaders, les managers. Qu'est-ce qui se passe quand une justice est mal rendue, par exemple ?
Jean
Tu me poses une sacrée colle. Moi, ce que je peux te dire là-dessus, de mon vécu à la fois de manager et à la fois de mon vécu chez mes clients, c'est qu'il se passe un truc absolument dingue, là aussi, c'est-à-dire que... Alors, évidemment, il y a le côté dégâts : si je prends une mauvaise décision, si je fais de l'injustice, je vais finir par en payer le prix, et par en payer le prix de la performance aussi, il n'y a pas de sujet pour moi là-dessus, c'est sûr.
Et d'un autre côté — qui est merveilleux, ou pire, je ne sais pas comment te le dire —, c'est que le manager qui prend une mauvaise décision, si l'ensemble du corps social, du corps de travail, respecte la décision arbitraire et injuste, ça veut dire qu'on croit tous en quelque chose, encore une fois, de transcendant.
Alors évidemment, dans ce que je te dis, je réalise moi-même qu'il y a les limites de la désobéissance civile, là. Si c'est trop injuste, il faut désobéir, j'ai conscience de ça. Mais ce qui est merveilleux, c'est que j'aurais beau être, par exemple — je te reprends mon exemple de planning de tout à l'heure, très bateau —, je prends les décisions de planning et, au fond, je crée de l'injustice dans les plannings de mes équipes. C'est aussi bête que ça, par exemple. Maintenant, disons que ça arrive.
Il va falloir... alors, le meilleur des cas, qui n'arrive presque jamais, c'est que je prends conscience de mon erreur et je le dis à l'équipe [reconstitution, voir point à vérifier n°8] : « voilà, j'ai vraiment merdé, je suis désolé, on va réparer cette injustice, parce que la justice pour moi est importante, et voilà ». Ça, c'est le meilleur des cas. Disons que ça n'arrive pas. Disons que ce moment-là n'arrive pas. Eh bien, tous les gens vont râler, mais s'ils respectent le fait que j'ai pris une décision, même injuste, ça veut dire qu'ils respectent le fait qu'il y a quelqu'un qui doit faire ce sale job de le faire.
On en revient à la nécessité — tu vois ce que je veux dire ? — la nécessité de la loi à un moment donné, de quelque chose qui est apparemment abstrait, mais auquel on croit. Ça, on voudrait nous faire croire, on voudrait nous faire entendre que ça n'existe plus, surtout avec les entreprises libérées. Or, quand on questionne ces gens-là qui vivent en holacratie [terme inintelligible dans la source, voir point à vérifier n°9] ou en entreprises libérées, les gens sérieux nous disent exactement le contraire. Ils nous disent : attention, il y a deux fois plus de... j'exagère, il n'y a pas deux fois plus, mais... je vais dire, il y a deux fois plus de lois, deux fois plus de règles du jeu. Ce n'est pas du n'importe quoi. Il y a des règles établies, et ces règles sont très importantes.
Donc tu vois comment, en fait, on est toujours tenus par une espèce de transcendance bizarroïde qui a la forme très immanente de la règle [reconstitution, voir point à vérifier n°10]. Et tant que le corps social y croit encore et tient à l'obéissance et au respect de ce truc-là, je dirais que c'est pas mal. Évidemment, si elles sont totalement injustes, désobéissance et... évidemment.
Pourquoi on joue encore le jeu
Jimmy
J'ai quand même envie de te poser la question, mais j'espère qu'on ne va pas partir trop loin. Qu'est-ce qui fait qu'on y croit encore ? Je veux dire, il y a une sorte de confiance collective dans l'air qui règne. En politique, par exemple, on y croit encore — en tout cas, on joue le jeu de la politique, alors qu'on sait les magouilles qu'il peut y avoir [mot inintelligible dans la source, voir point à vérifier n°11]. On joue le jeu des salaires des patrons qui explosent sans pouvoir donner d'augmentation à nos équipes. Je ne sais pas si on y croit, mais pourquoi on joue le jeu encore ?
Jean
C'est une magnifique question que tu poses, elle est immense. Je vais essayer d'être bref. Je pense que... je pense que, pour une partie, on n'y croit plus, parce qu'on a accompli ce que Nietzsche avait pressenti, qui serait qu'on est quand même tombés dans un siècle de nihilisme. Nihilisme, ça veut dire : je ne crois plus en rien, et je ne crois plus dans le fait que je puisse croire en quelque chose. C'est la version philosophique de la déprime, si tu veux. En version sociétale, si tu veux.
Et pourquoi ? Il y aurait long à te dire sur le pourquoi. Mais là, ça va nous emmener très loin, et je pense qu'il faudrait qu'on se fasse un autre podcast sur le pourquoi, parce qu'il y a vraiment énormément de trucs à dire. Ce que j'observe, c'est que devant ce nihilisme, il y a une pulsion vitale de croyance en la vie qui est super forte, qui vient comme contrebalancer ce phénomène.
Le discours sur les valeurs, par exemple — parce que je t'en ai parlé un peu tout à l'heure —, le discours sur les valeurs, pour moi, pour nous, est très dangereux, parce qu'il est très glissant, parce qu'il nous fait glisser vers [fin de phrase inintelligible, voir point à vérifier n°12]. Pourquoi ? Parce que, comme je te l'ai dit tout à l'heure, les valeurs, c'est souvent des valeurs secondaires, des valeurs qui valent pour autre chose qu'elles-mêmes. Et si on se met individuellement à tous courir après nos valeurs... [la source est ici lacunaire, voir point à vérifier n°12] ...l'accomplissement d'une milice, parce qu'il n'y a plus de transcendance.
Il y aurait long à dire, sur quoi je vais me retenir. Il faudrait que... bon, mais je fais vite, je fais vite, donc je passe ça. Devant ça, moi, ce que j'observe, c'est quand même une espérance énorme envers la vie. Je vois qu'il y a des tentatives de toutes parts, dont les journaux ne se saisissent pas du tout parce que ça ne fait pas d'audience, ils préfèrent montrer du trash, mais il y a des tentatives de partout pour recréer de la vie.
Reconstruire l'espérance
Ce que nous avons à accomplir de ce point de vue là, en tant que philosophes, notre mission, c'est d'aider la construction de l'espérance de demain. Elle va passer par tous les stades de la société. Le premier stade de la société qu'il faut qu'on touche là-dessus — et alors là, ce n'est même plus du management, je te parlerai du management ensuite —, c'est que, d'un point de vue systémique, recréer l'espérance, c'est attaquer la question économique sérieusement. Parce que l'économie, c'est le mot oikos, et oikonomia, en grec, ça voulait dire la gestion de la maison. Or, on sait que notre maison brûle, si je te la fais très courte, et que donc il y a des raisons de construire l'espérance.
Il faut que... nous avons à faire un truc que Nietzsche avait déjà pressenti. Il avait dit que ce serait le siècle du surhomme. Alors, le surhomme a été un peu mal interprété. Nous devons... le surhomme, c'est celui qui fait bien des efforts, des efforts surhumains, pour transformer le nihilisme. Cet effort surhumain que nous avons à faire, c'est de recréer de l'espérance, là où un peu avant elle était considérée comme acquise. On avait un traintrain, je ne sais même pas si elle existait, mais en tout cas on la considérait comme là. Aujourd'hui, nous avons à recréer l'espérance.
D'un point de vue économique, ça veut dire transformer la valorisation des énergies fossiles pour valoriser les énergies vertes. Pour faire ça, je te renvoie vers Gaël Giraud, qui est pour moi un grand patron. Si tu pouvais interviewer Gaël Giraud, ce serait... C'est le grand patron, je ferais tout pour que ça arrive [formulation incertaine, voir point à vérifier n°13]. Pour moi, c'est vraiment un phare dans la nuit. Ça, c'est le niveau systémique de la société. Nous avons à recréer de l'espérance, parce qu'il faut que l'économie — et par exemple, très concrètement, la monnaie —... ce n'est qu'un instrument de valorisation de quelque chose. Aujourd'hui, tout est indexé sur la valorisation des énergies fossiles. Donc si tu veux, on pourra bien lutter et faire de la RSE comme ça dans notre coin : quand les énergies fossiles sont le standard de référence, l'étalon de référence, on est mal barrés.
Donc ça, c'est voir Gaël Giraud. Je redescends sur terre et je reviens à notre champ d'application, le dialogue. Je reviens dans le management pour construire l'espérance. Pareillement, c'est revenir au dialogue, revenir à l'esprit critique. [incise inintelligible dans la source, voir point à vérifier n°14] Ça passe par là. Ça passe par une ouverture à la discussion, à l'ouverture de la discussion sur le travailler ensemble, sur l'être ensemble. Ça passera forcément par là pour reconstruire de l'espérance, qui est un effort surhumain, que Nietzsche lui-même avait anticipé. Reconstruire l'espérance : c'est ça, l'enjeu de l'heure.
La raison d'être au boulot
Jimmy
D'accord. Donc ce n'est même pas aller rechercher du sens, le sens serait presque encore après. Qu'est-ce qui fait qu'on a envie de travailler ensemble ? Pourquoi on...
Jean
Oui. Moi, je suis un peu fatigué, et pourtant c'est hyper paradoxal, parce qu'on vient nous voir pour ça. On vient voir mon agence, on dit : « ouais, la charte, et puis la raison d'être » [formulation incertaine, voir point à vérifier n°15]. Tu te rends compte, Jimmy : on parle de raison d'être au boulot. Si ce n'est pas te dire que la question religieuse a été réinvestie dans l'entreprise... J'ai mes réfs, je ne m'en cache pas, tu vois. Je ne dis pas que c'est un mal, mais ça veut dire quand même qu'il se passe quelque chose sociétalement. C'est la question de l'espérance, qui était il y a peu encore l'apanage des religions, qui vient dans le monde privé, voire dans le monde lucratif, etc.
Ça veut bien dire que la soif d'espérance, la soif de sens, elle est vraiment là. Et pour moi, le sens, effectivement, il va émerger. Il n'est pas que donné, ce n'est pas quelque chose qu'on donne seulement en nous expliquant la vie. Il faut le faire pendant un temps, un peu recadrer, pour expliquer quand même la direction de base — je ne dis pas qu'il ne faut pas le faire. Je dis que le vrai sujet, c'est quand même de remettre du dialogue.
Jimmy
On est partis loin, et c'était chouette. Merci. C'était un beau petit voyage, là. Ça ouvre un... ça nous met une question qu'on fera peut-être pour un prochain podcast ?
Jean
On a du taf, on a du taf.
Les biais cognitifs et l'inférence logique
Jimmy
On a vaguement parlé tout à l'heure de désautomatisation, tu vois, on a vaguement abordé les biais cognitifs. C'est des choses qui vont dévier notre pensée logique, en fait, qui vont peut-être nous pousser à faire des choix irrationnels, à l'encontre même parfois de notre propre bien. En tout cas, voilà. Et donc je reviens sur... Je renvoie déjà les auditeurs sur le dernier podcast de la saison 2, avec Guillaume Mathias [nom à vérifier, voir point à vérifier n°16]. On y aborde les sciences cognitives, c'était aussi passionnant, vraiment, on aurait pu passer des heures. Quand on prend conscience de ces biais cognitifs, c'est déjà super. On ne peut malheureusement pas les éviter. Toi, tu parles de désautomatiser, en fait, ce qu'on fait. Comment tu les mets en accord ?
Jean
C'est-à-dire : comment on compose avec le biais cognitif ? [reformulation incertaine, voir point à vérifier n°17] Si tu veux, le biais cognitif, il nous permet de repérer, comme tu l'as si bien vu, le biais mental par lequel on passe, le processus mental par lequel on passe pour prendre une décision.
Bon, je vais te donner un exemple. Si je ne dis pas trop de bêtises — tu vas me corriger, du coup —, sur le biais de, je ne sais pas moi, de confirmation. Il me semble que ce biais de confirmation, qui est un peu répandu, je crois qu'il tient en fait au fait que la personne ne fait pas attention à la teneur logique du discours qu'elle entend : elle vient juste confirmer ce qu'elle croyait précédemment. C'est un processus de sélection de ce que j'entends, peu importe la teneur logique de ce que j'entends. L'information capte mon attention. C'est l'impression d'être inondé de l'information qui vient confirmer, potentiellement, une mauvaise provenance.
Donc tu vois, là, nos cousins, les copains, et les sciences cognitives de manière générale, sont hyper puissants pour nous amener ça sur un plateau d'argent. Et pour la philosophie, on se rend compte que, comme elle a précédé ces sciences-là, en quelque sorte elle avait anticipé le moment où, autant je prends conscience de mon biais de confirmation, autant je vais savoir quelle est la technique philosophique pour tenter de parer ce biais.
Je te donne un exemple. Si je t'avais dit : « Jimmy, il faut que j'arrête de manager, parce que les gens, ce n'est pas mon truc, je crois que je n'aime pas les gens, je n'aime pas leur compagnie, etc., il faudrait que j'arrête de manager », et puis que j'entends quelqu'un qui me raconte que, effectivement, pour être manager il faut avoir une appétence naturelle, spontanée, vraiment tournée vers les autres, et que je me dis que je dois arrêter de manager, que j'avais raison... si Socrate avait été là, il aurait dit à Jimmy : « pourquoi tu penses qu'il faut aimer les gens pour manager ? »
C'est-à-dire qu'il aurait usé d'une petite technique qu'on appelle l'inférence logique. C'est une technique de 2 500 ans, c'est ce que fait Socrate tout le temps : il va chercher la condition. Alors, c'est un peu technique, excusez-moi pour ceux qui nous écoutent, excusez-moi. Tu vas chercher la condition logique de ce que tu viens d'entendre, et tu la transformes en question ouverte. Et on s'aperçoit qu'en faisant ça, tu vas aller mettre à l'épreuve la teneur logique des croyances et de la rationalité de tes propositions. C'est comme si, avec ça, avec l'inférence logique, tu rééduquais ton cerveau pour qu'il ne puisse plus être trop — pas trop, parce qu'il ne le sera jamais — mais qu'il ne puisse pas être trop déterminé par le biais de confirmation. Voilà, ça, c'est une petite technique.
Jimmy
Ouais, tu me tends une perche énorme. Ouais, je ne peux pas la rater, celle-là. Tu vois, quand tu fais cette construction, quand tu as cet art de poser cette bonne question, finalement tu viens remonter dans ton passé, ce qui fait que tu aboutis aujourd'hui à tel jugement ou à telle conclusion. Par contre, c'est quand même du domaine de la thérapie. Ni même le coach ! [réplique confuse dans la source, voir point à vérifier n°18]
Philosophie, thérapie, coaching
Jean
Alors, en fait, tu ouvres une question qui n'est pas résolue et sur laquelle nous avons un doctorat à l'intérieur de chez nous. Qui s'appelle Christian, je ne sais plus [prénom incertain, voir point à vérifier n°19]. Pas quelqu'un... plus exactement quelqu'un qui est sur la voie du doctorat, et qui nous a dit : moi, je veux faire de la psychologie. Et en fait, on est en train — donc, pour aller dans ton sens —, on est en train de rechercher, ni plus ni moins, si ce que je suis en train de te dire quand je te parle comme ça, donc... s'il y a de la thérapie cognitive ou pas. Est-ce qu'on fait de la thérapie cognitive ? Moi, je ne peux pas encore te répondre à cette question.
Ce que je sais faire, c'est aller chercher chez Socrate. Le fait qu'il fait ça tout le temps... tu ouvres n'importe quel... Je recommande à tout le monde de lire le Phèdre de Platon, ou le Banquet de Platon. Le Banquet, c'est encore mieux, parce que c'est sur l'amour, donc ça intéresse quand même tout le monde. Il y a une petite pièce de thérapie chez Platon [formulation incertaine, voir point à vérifier n°20].
Socrate fait tout le temps ça. Dès que tu lui dis un truc, dès qu'il entend des trucs, il va aller chercher les conditions logiques du discours et les conséquences logiques du discours. Je ne t'ai pas fait la version conséquence logique ? Je te la fais là, puisque je te reprends l'exemple. Je te reprends l'exemple de dire : « il faut que j'arrête de manager, moi je n'aime pas les gens, ce n'est pas mon truc ». La conséquence logique, Socrate, s'il était là, il aurait pu tout aussi bien le dire : « pourquoi tu penses qu'être simple collaborateur te permettrait de détester les gens ? » Tu vois ce que je veux dire ? C'est ça que je veux dire. Alors ça, je suis allé chercher la conséquence logique du discours. C'est comme si j'avais précipité la teneur logique conséquentielle de ce que je viens d'entendre. Bon, ça, Socrate le fait tout le temps.
Maintenant, ce que je sais aussi, c'est que les thérapies cognitives et comportementales disent qu'elles s'inspirent de la maïeutique socratique. Donc je ne sais pas te répondre, mais il y a quand même un indice pour l'instant, c'est que la parenté est claire : tu as raison, il y a un lien avec la thérapie cognitive, mais pas psychanalytique, attention, tu vois. Là où on aurait dit... dans ce que je viens de te présenter chez Socrate, Socrate, ça ne l'intéresse pas du tout, ce n'est pas du tout dans son mode d'existence et dans son être au monde, de se demander si tu as vécu par ailleurs, dans ton passé de manager, des moments où tu n'en pouvais plus des mecs, des gens, quoi. Ça, ça ne l'intéresse pas. On est quand même très loin avant Freud.
Donc ce n'est pas de la psychanalyse, c'est de la thérapie cognitivo-comportementale, c'est-à-dire des thérapies qui disent que, au fond, quand il t'arrive un malheur, c'est la représentation, ou c'est la croyance que tu t'es faite au sujet de ce malheur qui t'est arrivé, qui te bloque. Pas vraiment l'événement que tu as vécu, qui est traumatique, mais c'est ce que ton esprit s'est mis à croire et à se représenter. Donc il faut agir sur ça. Tu sais, ça, c'est un vieux truc stoïcien, les stoïciens disaient à peu près ça. Ils disaient que nos malheurs viennent quand même de nos représentations, du fait qu'on n'accepte pas d'assumer ce qui dépend de nous et d'assumer ce qui ne dépend pas de nous. Je te la fais courte.
Mais donc, tu poses une immense question, pas résolue par la recherche complètement aujourd'hui, parce que certains disent carrément — de mes confrères et de mes consœurs — : je fais de la philothérapie. Carrément. Nous, on ne s'est pas autorisés à faire ça, parce que pour nous, on n'a pas encore tranché la question d'un point de vue très universitaire, j'ai envie de te dire. Et puis nous, on s'en tient à dire qu'on fait du coaching philosophique, parce que les bons coaches, le coaching dans sa version contemporaine, disent ce que je viens de tenir : ils disent que le début, c'est Socrate, le début, c'est la maïeutique, le début, c'est de poser des questions puissantes pour faire accoucher son client des réponses. Si ça, ce n'est pas socratique, je ne sais pas ce que c'est.
Maintenant, nous les philosophes, tu vois, moi je ne suis pas diplômé en coaching, mais je travaille avec des coaches de temps en temps, et je sais que nous les philosophes, on a cette expertise technique, technicienne, de la question. Donc on apporte tout ça, parfois, aux coaches, qui disent : ah ouais, là il y a des ressources sérieuses pour poser des questions puissantes et pour faire de notre métier un truc très, très sérieux. Même si j'ai beaucoup de respect, voilà, très clairement, pour les coaches.
Le philosophe et le coach
Jimmy
Alors, c'est rigolo que tu parles de ça, parce qu'on sait que d'autres personnes... Pour le coup, c'est par exemple Julia de Funès, qui fait une distinction très forte entre le philosophe et le coach, qui a même co-écrit un livre pour dénoncer — alors, à tort ou à raison, je pense qu'il y a une part de vrai, une part de recul à prendre — mais sur, voilà, ces livres en librairie déjà, sur « soyez le meilleur de vous-même », on n'en peut plus peut-être. En tout cas, je n'en ai pas lu un seul, parce que ça ne me donne pas du tout envie. Mais ce n'est pas parce qu'il y a ça qu'il n'y a pas des coaches qui sont là pour accompagner les dirigeants, les collaborateurs, les organisations, les aider à se transformer. Et pour elle, la question est vite répondue : il y a la philosophie, et il y a le coaching, avec un coaching qui n'est pas représentatif de ce qui se passe dans la vraie vie, parce que les gens qui sont trop loin du terrain ne vivent pas la réalité et sont dans la théorie qu'ils essaient de mettre en pratique. Toi, tu fais un pont, tu fais un lien entre philosophie et coaching.
Jean
Oui, oui, oui, je pense qu'il y a carrément un pont. Je pense que le coaching, quand il est bien fait — c'est-à-dire qu'il y a des écoles qui, quand même, ont élaboré des théories qui elles-mêmes reposent sur des précurseurs dont on peut tracer, si tu veux, l'historique —, je veux dire, il y a du sérieux conceptuel, tu vois, on ne peut pas tout jeter à la poubelle, ce n'est pas vrai. Parce qu'il y a des écoles qui, à mon avis, portent bien leur nom, au sens où il y a quand même une doctrine, un style de vie qui se dégage de ces trucs-là, tu vois. Qu'on soit d'accord ou pas avec ce style de vie, ça, c'est un autre problème, et pour moi il y a quand même une discipline dans le temps, ce qui est quand même, pour moi, un fait que... bon, tu vois, ça ne peut pas être complètement n'importe quoi. Julia de Funès a sans doute raison par moments de dire qu'il y a des coaches qui font mal leur boulot. Mais alors, je n'ai pas assez lu Julia de Funès pour te faire une critique, disons, argumentée, donc je me garderai bien.
Si tu veux, moi, ce qui me semble, c'est que... ouais, je l'ai peut-être dit tout à l'heure : je suis très sceptique sur le fait qu'effectivement on puisse avoir un coaching d'usine, dans le sens... si tu veux, pour moi c'est... Pour moi, c'est à la limite du péché, je vais te dire un gros mot : le péché. Le sens ne peut pas venir de moi. Si le coach est là pour que j'accouche du sens de ma vie, de moi à moi et rien que de moi à moi, en plus en autosuffisance [mot inintelligible, voir point à vérifier n°21], moi je suis extrêmement sceptique sur ces trucs-là. Et pour le coup, pour des convictions religieuses, tu vois, c'est le paradoxe.
Je me dis qu'il y a un vieux théologien contre lequel certains chrétiens se sont portés en faux : c'est Pélage. Quand on disait qu'on était pélagien, c'est qu'on voulait dire qu'on pense qu'on peut se sauver tout seul. L'idée que je peux construire ma vie comme si j'étais une entreprise, et que du coup être entrepreneur de soi-même — cette idée-là, je suis très sceptique là-dessus. Je suis très sceptique là-dessus, parce que je... parce que moi, alors là je ne parle même plus d'un point de vue philosophique, encore que, d'un point de vue de croyant : je crois en la transcendance, je crois qu'il y a quelque chose qui nous relie. Je crois en quelque chose qui nous relie profondément entre les êtres. Et donc, je suis toujours assez prudent quand les gens me disent qu'ils vont aller puiser les ressources en moi pour me développer moi-même. Je ne sais pas si c'est ce que Julia de Funès dit, je ne sais pas si c'est les mêmes raisons qu'elle utilise pour dénoncer les mauvaises pratiques de coaching, mais moi, c'est ce que je pense.
Maintenant, encore une fois, je travaille avec des coaches, je fais même de la supervision pour des coaches parfois, et je vois quand même qu'ils sont hyper solides en termes de lecture systémique des situations. Je vois qu'ils sont hyper armés en termes de théorie et de doctrine. Je vois qu'ils sont curieux de connaître les limites de leur propre doctrine, en supervision philosophique. Et ça, ça me rend hyper confiant dans le fait que, si tu as toute personne qui présente un minimum d'humilité et d'esprit critique comme ces gens-là, je ne pourrais pas dire que c'est à jeter à la poubelle, pas du tout, c'est exactement le contraire. Et encore une fois, il me semble que la racine commune avec la philo, c'est l'art de poser de bonnes questions. Ce serait ça.
Socrate, un manipulateur ?
Après, on a sans doute une différence avec Julia de Funès. C'est que je pense que Socrate, tel qu'il est... d'ailleurs, ça énerve pas mal de mes camarades philosophes quand je dis ça. Je pense que Socrate, si tu veux, tel qu'il est décrit dans les dialogues, ben, il est un peu infumable, quoi. Un peu un charlatan [mots incertains, voir point à vérifier n°22]. Parce que quand tu l'examines de très près, il te fait de l'inférence logique, il met en place d'autres techniques dont je ne te parlerai pas pour aujourd'hui, mais il le fait à question fermée. Je ne sais pas si tu as déjà interviewé des questiologues ?
Jean
Non ? Franchement... [fragment inintelligible, voir point à vérifier n°23] tu vas te régaler.
Jimmy
J'en ai contacté, j'attends les retours, là.
Jean
Ah ouais, ça serait super, tu vois. Et puis, en fait, ces gens-là ont étudié de très près ce genre de choses. Et on voit comment Socrate, en fait, dans les dialogues de Platon, ben en fait c'est une espèce de mythe. Évidemment, Platon est en train d'écrire ça pour faire de la pub pour l'Académie. Donc Socrate mène par le bout du nez, de manière très manipulatoire, tous ses interlocuteurs, là où il veut les amener.
Donc on pourrait dire que les coaches, s'ils étaient malins... s'ils étaient perfides avec nous, je veux dire malins dans le sens malignité, c'est-à-dire le mauvais, s'ils étaient mauvais avec nous, ils nous diraient : « regardez, vous les philosophes, nous on fait de la maïeutique, mais vous, votre Socrate, le père de la maïeutique, en fait il fait de la manipulation ». Et ils n'auraient pas tort. Pourquoi ? Parce que — je te remets le contexte encore un peu — c'est Platon qui fait parler Socrate [reconstitution, voir point à vérifier n°24], en fait c'est lui qui a écrit tous ces trucs-là, pour faire de la pub pour son école. Et en fait, Socrate ne prend la parole que pour défendre les thèses de Platon. Il faut remettre les choses en contexte pour bien comprendre l'histoire de la maïeutique.
Par contre, cette idée que Socrate ou pas Socrate, qu'on pourrait faire accoucher la vérité à partir d'une série de questionnements, quelque chose de pertinent à partir de questionnements — ça, c'est profondément maïeutique, et c'est ce que nous avons en commun avec les coaches. Donc je pense qu'il y aurait mieux à faire à dialoguer avec les coaches, voir si leurs doctrines sont solides, et qu'eux nous renvoient des questions de ce type-là. Tu vois, ce serait très chouette de bosser avec nous là-dessus, de dire : attendez, vous dites que vous faites de la maïeutique, mais regardez, votre père à vous, c'est un manipulateur. Donc ce serait intéressant, en maillage des disciplines [expression incertaine, voir point à vérifier n°25], plutôt que de dire que l'école ça ne sert à rien, que c'est tout à jeter. Je ne sais pas du tout si c'est ce que dit Julia de Funès, donc encore une fois je ne veux pas rentrer dans la bataille avec Julia. Je veux juste dire qu'il y a des questions sérieuses qui se posent lorsqu'on remet en contexte.
Jimmy
J'aime bien quand tu dis « accoucher de la vérité », ça revient sur ce que tu disais tout à l'heure. La vérité, la justice, qu'est-ce qu'on fait ensemble, pourquoi on travaille ensemble. Merci, tu nous amènes un beau fil continu, c'est chouette.
Le philosophe, critical friend de l'entreprise
Jimmy
On arrive sur la fin du podcast, Jean, alors du coup j'aurais une dernière question à te poser : en quoi la philosophie va supporter l'entreprise, ou nos organisations ?
Jean
Alors, je pense que la philosophie doit continuer à jouer son rôle de critical friend, comme disent les Américains. C'est-à-dire que nous devons rester des critiques, et nous devons rester critiques dans une amitié noble — pas une amitié trop affaite, très, très [fragment inintelligible, voir point à vérifier n°26]. Mais évidemment que les entreprises, pour le moment, sont le nerf de la guerre économique, qu'elles créent des emplois, qu'elles créent du travail, etc.
Je pense que, dans un contexte de capitalisme cognitif — c'est-à-dire, je ne sais pas si vous connaissez cette notion de capitalisme cognitif, cette idée simple, au fond, qui est de dire : ce qui a de la valeur, c'est la bonne idée, c'est l'idée pertinente, d'accord ? —, je pense que les philosophes doivent prendre une place dans ce concert-là de capitalisme cognitif, dans ce contexte-là, pour être les garants de deux choses. Pour être les garants — c'est pour ça que je te disais critical friend —, les garants de bonnes questions pour qu'on prenne les bonnes décisions : ça, c'est la partie numéro un, je dirais. Friend, the critical friend, c'est-à-dire ami, comme je te l'ai dit, c'est-à-dire ami de la terre, ami de l'environnement, ami du monde, dans le sens où nous devons aussi garantir des décisions pas seulement bonnes, mais pérennes, qui produisent de la pérennité.
Donc on a tout à jouer, on a vraiment beaucoup de travail à abattre. Voilà, c'est ma position. Je crois qu'il faut qu'on revienne aux notions élémentaires, parce que la cellule [passage confus dans la source, voir point à vérifier n°27], c'est ça : sa place dans la cité, c'est de produire de la paix, c'est de produire de la longévité, de produire des lois, tu vois. Et donc, moi, je vois vraiment le lien avec la société, avec le business. Il faut qu'on reste des critiques, en fait.
C'est pour ça que nous, on a émis l'idée de philosophe de transition. Des fois, pour rigoler, je dis carrément, pour caricaturer — parce que tu me connais un tout petit peu maintenant, et tu sais que je suis un petit peu taquin —, des fois je dis : adopte un philosophe. Carrément. C'est-à-dire que je veux provoquer l'idée que l'on a tous et toutes besoin, que le business a besoin de philosophes de transition pour des décisions pérennes. On a besoin de ces gens-là pour être garants de la philosophie [fin de phrase inintelligible, voir point à vérifier n°28], pour la rendre pérenne, la philosophie, pour la challenger, pour être esprit critique. C'est ça, notre position, c'est ça que je défends.
Le mot de la fin : l'économie pollen
Jimmy
C'est chouette. Merci beaucoup, Jean. Je te laisse quand même le dernier mot. Je ne sais pas si on a abordé tous les sujets, on a abordé beaucoup, beaucoup, beaucoup de choses. Est-ce qu'il y a néanmoins un dernier sujet qu'on n'a pas abordé et que tu souhaites partager avec nous ?
Jean
Wow. Super, ta question. Je me demande... Tu vois, c'est plutôt une réflexion politique ou économique. Il me tarde qu'on affronte dans le débat public, économique et politique, l'idée de la future monnaie de demain. C'est quoi, une économie indexée sur autre chose que les énergies fossiles ? Et de ce point de vue là, je te renvoie à un gars qui s'appelle Yann Moulier-Boutang. Il faut vraiment que tu fasses un podcast avec Yann, c'est un autre de mes patrons. Yann travaille sur ce sujet-là, et c'est le premier à avoir conceptualisé ce qu'on appelle l'économie pollen.
Alors je te dirais ça en guise de fin. L'économie pollen, c'est l'idée que les abeilles, comme tu sais bien, elles vivent parfois chez un apiculteur, et chez l'apiculteur, finalement, elles ont le gîte et le couvert. En conséquence de quoi, ou en référence de quoi ? Ben, elles font du miel, quoi. Elles payent leur loyer, je pourrais dire, en faisant du miel. Sauf qu'elles font un truc qui est cent fois plus important, et qui n'est pas rémunéré par l'apiculteur, mais qui est la condition même de possibilité de l'existence de l'apiculteur, dis donc : c'est la pollinisation. Et en économie classique, ça s'appelle une externalité positive.
Donc, la question que j'ai envie de te soumettre — parce que tu sais bien que les gens finissent toujours par une question —, la question que j'ai envie de nous soumettre, à toi et à moi, c'est : c'est quoi, une économie où on remet les externalités au centre ?
Jimmy
Ouais. Les externalités positives au centre.
Jimmy
Super. Écoute Jean, mille mercis pour ton temps. C'était passionnant.
Jimmy
Il y en aurait encore autant à dire, même plus. C'était vraiment chouette. J'espère que tous ceux qui ont écouté le podcast ont vraiment apprécié. Mais en tout cas, moi, je me suis régalé.
Jean
Moi aussi. Merci Jimmy de me donner l'occasion.
Jimmy
Je te souhaite une excellente journée, et je te dis à très bientôt. Salut Jean !
Jean
Salut, bonne route ! [formule de fin incertaine, voir point à vérifier n°29]
Clôture
Jimmy Materne
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