La Juste Performance

2 novembre 2023 · 29 min · Entretien

Prévenir le burn out : même les bonnes nouvelles coûtent de l'énergie (avec Dre MH Pelletier - 1/2)

Prévenir le burn out ne se limite pas à réduire ce qui pèse. Une promotion, un mariage, un projet souhaité demandent eux aussi de l'énergie, et ces demandes-là ne se comptent nulle part. Marie-Hélène Pelletier, psychologue, situe l'épuisement dans la relation entre une personne et son travail, et rappelle que la résilience évolue avec le temps.

Portrait de Marie-Hélène Pelletier

Avec

Marie-Hélène Pelletier

Psychologue du travail, docteure en psychologie et titulaire d'un MBA

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Ce que vous allez comprendre

  • Pourquoi les profils très performants se croient à l'abri de l'épuisement
  • Pourquoi une promotion souhaitée coûte de l'énergie autant qu'une contrainte subie
  • Pourquoi l'épuisement se joue dans la relation entre une personne et son travail
  • Pourquoi nommer une émotion calme le système d'alarme du cerveau
  • Pourquoi la résilience évolue avec le temps au lieu d'être un trait de personnalité

À propos de Marie-Hélène Pelletier

On a tous un jour cru pouvoir tout encaisser au travail : enchaîner les heures, surmonter sans broncher les crises et repousser nos limites physiques en se pensant invincibles. Face à cette illusion d'invulnérabilité qui mène tant de professionnels performants tout droit vers l'épuisement, la Dr Marie-Hélène Pelletier a choisi d'agir. Son rôle ? Déconstruire le mythe de la force brute pour nous aider à bâtir un plan d'action concret, scientifique et hautement stratégique.

La rigueur clinique et la vision d'affaires au service de l'action

Marie-Hélène Pelletier n'est pas une simple théoricienne ; elle est l'une des très rares psychologues du travail à détenir à la fois un doctorat en psychologie (PhD) et un Master en administration des affaires (MBA) de l'Université de Colombie-Britannique (UBC). Forte de plus de 20 ans d'expérience en psychologie clinique et organisationnelle, elle refuse les théories bien-être déconnectées du terrain et préfère allier la recherche académique à la réalité économique des dirigeants et professionnels de haut niveau. Reconnue internationalement, elle est membre du Réseau mondial de pratique clinique de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et a siégé aux conseils d'administration de prestigieuses associations nationales et internationales de psychologie.

Sa mission : sortir de l'injonction pour bâtir une stratégie

Pour Marie-Hélène, l'enjeu principal de son travail est d'alerter les professionnels sur un fait crucial : ils sont souvent « fabuleux, mais à risque » de burn-out. En rappelant avec force que nous ne sommes « ni des rocs, ni des épaves » (Neither Rock nor Wreck), elle redonne à chacun le pouvoir d'agir sur sa propre trajectoire. À travers sa métaphore de l'hélice d'ADN, elle démontre que notre résilience s'articule autour de deux brins indissociables — notre vie personnelle et notre vie professionnelle — soutenus par quatre bases fondamentales : nos ressources (Supply), nos exigences (Demands), nos valeurs (Values) et notre contexte (Context). C'est en équilibrant ce ratio qu'on évite d'être emporté par le courant.

Une approche scientifique, pragmatique et résolument actionnable

À travers ses travaux, Marie-Hélène Pelletier bouscule nos certitudes en démontrant que la résilience n'est pas un trait de caractère inné, mais une compétence stratégique qui se pilote au quotidien. Dans ses partages, elle nous donne les clés d'une discipline de vie sans culpabilisation :

  • Dans son livre phare, The Resilience Plan : A Strategic Approach to Optimizing Your Work Performance and Mental Health (2024), elle livre un guide pas-à-pas pour aider chacun à concevoir son plan de résilience personnalisé et évolutif.
  • Elle y défend le principe selon lequel « fait vaut mieux que parfait » (done is better than perfect), et propose d'utiliser le Daily Resilience Planner pour ancrer des rituels de récupération en y consacrant seulement une minute par jour.
  • Elle nous apprend à dompter nos pensées inutiles (unhelpful thoughts) qui « mangent nos meilleures intentions au petit-déjeuner », et nous invite avec bienveillance à savoir mettre temporairement certaines valeurs secondaires « entre parenthèses, de manière amicale » pour préserver notre énergie.

Le saviez-vous

Le saviez-vous ? Une simple image en arrière-plan peut augmenter votre efficacité de 60 % sans même que vous en ayez conscience.

Dans une étude célèbre citée par la Dr Pelletier, des chercheurs ont placé la photo d'une athlète franchissant la ligne d'arrivée d'une course sur les bureaux d'un centre d'appels de collecte de fonds. Les employés n'avaient pas été informés de la raison de cette présence. Le résultat ? Ce groupe a collecté 60 % de dons en plus que les groupes témoins qui n'avaient pas de photo ou avaient des images neutres. C'est la puissance de l'amorçage cognitif (priming) : notre cerveau capte des indices visuels dans notre environnement pour réguler notre niveau d'engagement et d'énergie.

Transcription de l'épisode

Présentation de l'épisode

Jimmy

Cette semaine, j'ai l'immense plaisir de recevoir sur ce podcast la docteure Marie-Hélène Pelletier, psychologue à l'esprit systémique qui a plus de 20 ans d'expérience. Alors si je reçois Marie-Hélène cette semaine, c'est pour nous parler de son prochain livre, qui n'est pas encore sorti, qui est pour l'instant en anglais uniquement, et dont le titre, si je traduis, serait Le plan de résilience, une approche stratégique pour optimiser vos performances au travail et votre santé mentale.

Dans ces deux épisodes, on aborde des sujets parfois complexes, qui peuvent nous sembler insurmontables, et qui, grâce à l'expérience de Marie-Hélène et grâce à son approche, nous laissent entrevoir des opportunités plus ou moins simples à mettre en place, et donc nous incitent à développer ce qu'elle appelle son plan stratégique pour développer sa résilience. Et Marie-Hélène, avec toute sa bienveillance, nous apprend à être indulgents avec nous-mêmes et nous donne les clés et les outils qui vont nous permettre de faire face à ces quotidiens parfois difficiles et donc, par conséquent, à pouvoir augmenter notre capacité de résilience. Mais je vous en dis pas plus et je vous laisse découvrir ces deux épisodes. Bonne écoute !

Un livre écrit pour des gens déjà débordés

Jimmy

Bonjour Marie-Hélène.

Marie-Hélène Pelletier

Bonjour Jimmy.

Jimmy

Comment ça va aujourd'hui ?

Marie-Hélène

Ben ça va très bien, ça va très bien, et toi ?

Jimmy

Ça va, je te remercie. Je suis content de t'avoir sur le podcast.

Marie-Hélène

Et moi d'être ici.

Jimmy

Alors aujourd'hui on va parler de ton livre, qui n'est pas encore sorti — on en parlera un peu plus — mais qui va bien prochainement sortir, qui est en anglais pour l'instant uniquement, et que j'ai eu la chance de lire parce que tu me l'as envoyé. Je te remercie pour ça, je me suis régalé.

Juste une petite note sur le livre. Merci de l'avoir écrit, parce que je trouve qu'il est vraiment accessible à tous. T'abordes des notions assez complexes, mais sans jamais rentrer dans le détail, qui sont toujours d'une façon assez terre à terre, qui nous permettent de comprendre la réalité du terrain, sans pour autant mettre en avant des termes parfois trop psychologiques, trop professionnels, trop complexes à comprendre. Et je trouve que c'est très très très agréable à lire.

Marie-Hélène

Merci, et c'était l'intention. Je suis très contente d'entendre que c'est comme ça que tu l'as reçu aussi, parce que c'est un livre que j'ai écrit principalement pour les managers, les professionnels qui sont tellement débordés déjà que, si ça avait été écrit avec une certaine lourdeur, disons, ça aurait juste représenté une autre demande. Et personne n'a besoin de plus de demandes. On a besoin de stratégies concrètes, adaptées à notre contexte, à notre réalité, pour en fait obtenir des résultats. Alors c'était l'intention, je suis très contente d'entendre ta rétroaction.

Jimmy

Alors on va commencer le… Alors on va faire deux épisodes ensemble, c'est chouette, parce qu'on aura le temps d'aborder un peu plus dans le détail certains sujets. Et aujourd'hui ensemble, on va essayer de comprendre pourquoi on a besoin de résilience, qu'est-ce que c'est, et qu'est-ce qui nous amène à devoir utiliser cet outil, si on peut l'appeler comme ça, dans notre vie de tous les jours.

Alors il y a un thème que tu abordes beaucoup dans le livre, et tu commences par ça, et je pense qu'on va élaborer autour. C'est déjà le sujet du burn-out, de l'épuisement, aussi bien professionnel, mais pas que : on peut avoir un épuisement à cause d'autres choses dans la vie de tous les jours. Est-ce que tu peux essayer de nous en dire plus sur… et pourquoi aujourd'hui dans notre société on parle tant de burn-out ?

Trois caractéristiques de l'épuisement professionnel

Marie-Hélène

Et je trouve que c'est une bonne façon de commencer, parce que si on a déjà vécu un burn-out ou qu'on a été proche d'en vivre un, on comprend. Mais sinon, la plupart des gens — professionnels, managers, tout ça — sont tellement efficaces, accomplissent énormément de trucs, qu'ils pensent en fait que ça ne peut pas leur arriver. Et ça, ça les rend en fait encore plus à risque. Donc, de commencer la conversation sur ce sujet-là, je pense que c'est en plein là où on doit être.

Et donc, commençons par la définition. L'Organisation mondiale de la santé a défini l'épuisement professionnel, donc le burn-out. Trois caractéristiques principales. Donc, on est exténués : niveau énergie, il n'y en a plus. Exténués. Il y a un niveau de cynisme qui s'installe, donc on ne croit plus à notre influence, au lien avec nos valeurs, tout ça dans notre travail. Et troisièmement, ça a une influence sur notre performance.

Et la définition technique de l'Organisation mondiale de la santé, c'est que c'est un phénomène occupationnel, donc relié à notre travail. Mais comme la plupart des gens, des fois, on regarde notre vie au complet. Ou même parfois, on peut être dans une phase dans notre carrière où, bien non, on n'est pas au travail : on a décidé, par exemple, d'être parents à la maison, ou on a d'autres choses. Donc, on peut vivre un épuisement avec ce qui se passe dans ce contexte-là. Donc, principalement visant un contexte occupationnel, mais il peut se produire ailleurs, et il implique ces trois parties-là.

Et on en entend parler encore plus. Il y a une espèce de paradoxe, quasiment, parce qu'on a entendu parler beaucoup plus de la santé mentale, de l'importance d'y porter attention, particulièrement dans le contexte de la pandémie, et on continue à en entendre parler à cause d'autres événements qui se produisent dans le monde constamment, plusieurs qui nous touchent beaucoup directement. Donc, on en entend beaucoup parler. On a probablement plus d'informations qu'on n'en a jamais eues, et pourtant les taux d'épuisement professionnel augmentent.

Même les bonnes nouvelles demandent de l'énergie

Jimmy

Alors, tu le dis parfaitement, je trouve. Il y a l'épuisement professionnel qu'on pourrait peut-être évaluer : on voit quelqu'un qui a énormément de choses à faire dans sa journée, peut-être énormément de stress parce qu'il a beaucoup de contraintes, etc. Puis il y a tout ce qu'on ne voit pas derrière. Et dans ton livre, tu n'en fais pas […], je crois. Tu dis aussi que parfois, il y a des gens, tout simplement, qui ont envie de faire des choses qui leur plaisent, qui les intéressent, ils y passent beaucoup d'énergie, et pourtant ça les épuise.

Marie-Hélène

Ben oui, parce que… Et c'est une erreur un peu qu'on peut comprendre, hein, parce que souvent, on associe les demandes qu'on aimerait mieux ne pas avoir comme quelque chose qui demande de l'énergie. Ce qu'on oublie parfois, c'est que même les choses qu'on veut, qui sont positives — par exemple une promotion, une nouvelle positive dans notre vie personnelle, bon, on décide de se marier, de partir en voyage, peu importe — il peut y avoir plein de choses comme ça qui, en fait, sont positives, qu'on a voulues, qu'on a souhaitées, qu'on est contents, contentes, qui arrivent, et on oublie qu'en fait, quand même, ces choses-là nous demandent de l'énergie.

Donc, lorsqu'on évalue notre situation, pour dire est-ce que je suis à risque, moi, par exemple, de devenir en épuisement, disons, professionnel, il ne faut pas juste regarder aux choses qui ne fonctionnent pas bien. Parce que parfois j'ai eu des gens dans ma pratique de coaching qui me disent : « Je ne comprends pas quel est mon problème, je n'ai que des choses que j'ai souhaitées et que je suis content d'avoir dans ma carrière. Alors, je ne comprends pas quel est mon problème, j'ai toujours voulu toutes ces choses-là, je les ai maintenant, quel est mon problème ? » Mais c'est ça : parfois, c'est que ça représente plusieurs demandes.

Le burn-out se joue dans la relation au travail

Marie-Hélène

L'autre élément important, c'est que le burn-out se produit vraiment dans la relation qu'on a avec notre milieu de travail. Et donc, c'est pas juste en nous comme individus, c'est souvent pas juste dans le milieu de travail, c'est dans la relation entre les deux.

Jimmy

Dans la relation au travail aussi, tu dis ?

Marie-Hélène

Oui.

Jimmy

Je pense que c'est important aussi de faire un point sur le burn-out, parce qu'on pourrait penser que c'est parfois une période pour quelqu'un — il a fait un burn-out et il va s'en remettre. Les études montrent quand même que les risques de dépression après un burn-out sont quand même extrêmement élevés, et les récidives le sont tout autant. Donc c'est pas juste une parenthèse, je pense que c'est pas juste qu'on est épuisé à ce moment-là et puis qu'on va pouvoir se ressourcer et reprendre de l'énergie ailleurs. Il est presque déjà trop tard, quand on y est.

Marie-Hélène

Et d'où l'importance, le bénéfice d'essayer — et c'est en partie ce dont je parle dans le livre — de porter attention encore plus tôt pour attraper les signes avant-coureurs, les premiers signes. Pour, en fait, un peu de la même façon qu'on porte idéalement attention à notre santé physique, où on a des signes : si on les écoute, on peut gérer plus rapidement, et souvent avec moins de douleurs, moins de conséquences. Si on ignore, si on continue, les signes vont souvent s'intensifier et devenir un peu plus importants, plus lourds à gérer. Plus on y va de façon proactive, mieux c'est, c'est certain.

Une perspective réaliste plutôt que le tout ou rien

Jimmy

Alors tu le spécifies là, tu parles de l'environnement, de la relation qu'on peut avoir. On va parler du monde professionnel en général, parce que c'est peut-être celui qu'on connaît un peu plus, ou en tout cas qui est plus mis en avant lorsqu'on parle de burn-out. L'environnement de travail, il a parfois une implication dont on n'imagine pas, et tu le dis dans ton livre très bien. Lorsqu'on a par exemple une fausse sécurité psychologique, ou pas de sécurité psychologique du tout, l'impact sur le mental, la santé mentale, la charge mentale, n'est pas négligeable.

Et tu expliques en fait que parfois on peut se poser des questions sur le rapport qu'on a, comme tu le dis, au travail, ne serait-ce qu'en se posant des questions sur : tiens, pourquoi on dit qu'on est la meilleure équipe du monde, et qu'on est solide, et qu'on peut faire face à tous les challenges ? Est-ce que ça, c'est vraiment positif ?

Marie-Hélène

Je pense que ce qu'on doit viser en général, c'est une perspective la plus réaliste possible. Donc, on ne veut pas nécessairement tomber trop loin du côté positif. On ne veut pas non plus être trop loin du côté négatif. Et souvent, même, ça représente presque un biais cognitif d'aller vers le tout ou rien, finalement, alors que la réalité se trouve souvent entre les deux.

Donc, il y a des choses qui vont bien, qui peuvent continuer de bien aller, on le reconnaît. Et il y a des choses difficiles qui sont réelles, qui sont là, dont on veut discuter pour idéalement améliorer, et on veut le reconnaître aussi. Donc, on ne veut pas juste aller du côté trop positif, ce serait pas utile non plus, mais on veut reconnaître ce qui va bien, parce qu'on peut bâtir à partir de nos forces — comme on le fait au niveau personnel, même chose dans nos équipes. Mais l'idée, c'est vraiment de viser une perspective réaliste. Alors, à ce moment-là, bien, c'est beaucoup plus facile, parce qu'on gère à partir des faits, dans la réalité, dans la conversation, dans la collaboration aussi.

La sécurité psychologique, condition des vraies conversations

Marie-Hélène

Et oui, comme tu disais, une des choses qui va être critique pour que tout ça arrive, pour que ces vraies conversations-là puissent se produire, c'est un bon niveau de sécurité psychologique. Un contexte dans lequel, oui, je me sens à l'aise d'aller te voir, Jimmy, et de dire : « Écoute, Jimmy, je sais que tu arrêtes pas de dire que le projet va bien se passer, que tout va bien et tout ça. Et moi, en tant que manager ici, en fait, je suis extrêmement stressée, parce que je crains qu'on ne rencontre pas cette date de tombée-là, et voici mes défis. » Et pour que je me sente à l'aise d'aller te voir et de t'apporter cette information-là dont tu as besoin, comme mon gestionnaire potentiel, il faut que j'aie confiance que tu vas m'écouter et que tu vas travailler avec moi vers une solution, au lieu de me dire : « Bien Marie-Hélène, c'est quoi ton problème ? T'es pas une bonne manager, finalement. »

Jimmy

Ou l'inverse : « Marie-Hélène, je te connais, t'es un roc. Tu vas t'en sortir. Allez, vas-y. »

Marie-Hélène

Exactement. Donc, finalement, qui ne m'écouterait pas dans la situation qui se passe. Donc, oui. Et on sait de la recherche qu'effectivement, plus les membres d'une équipe ont confiance dans leur manager, plus ils vont pouvoir se sentir à l'aise — évidemment, mais la recherche le prouve — d'aller parler à ce manager-là, et d'aller parler de façon, encore une fois, proactive. Donc, tout va aller beaucoup mieux et se faire gérer plus tôt.

Jimmy

Oui, on peut renvoyer aux études d'Amy Edmondson sur la sécurité psychologique, et puis aussi à l'étude de Google qui met en avant que la source de performance numéro un, c'est d'abord d'avoir une sécurité psychologique dans l'équipe. Je pense qu'on est en plein dedans.

Tu abordes aussi un sujet qui n'est pas évident à comprendre, malgré qu'il soit bien expliqué dans le livre, c'est le comportement cognitif entre les individus. Est-ce que tu pourrais nous éclairer un peu plus sur ce sujet-là ?

La spirale négative des pensées

Marie-Hélène

Oui, je touche dans le livre à l'approche, en fait, cognitive comportementale — une approche en psychologie qui a été extrêmement étudiée et qui est prouvée comme étant très efficace. Et c'est une forme de thérapie qu'on utilise pour les gens qui sont, par exemple, en dépression, troubles anxieux, et plusieurs autres. Ce que je fais, c'est que j'apporte dans le livre certains concepts de cette forme de thérapie-là qu'on peut utiliser, même si présentement on n'est pas dans une situation où on a besoin de thérapie, mais utiliser ces techniques-là pour gérer, en fait, gérer comment on pense.

Et donc, des choses dont je parle, c'est que, évidemment, en tant que professionnelle, leader, souvent on va avoir à faire face à des situations très exigeantes, très difficiles. C'est en partie ce qu'on aime dans notre travail : avoir ces défis-là, les rencontrer, tout ça. Mais parfois, il y en a plusieurs en même temps. Parfois, ils sont en fait très complexes. Donc, ça demande beaucoup. Et on peut se retrouver, pour toutes sortes de raisons — on peut en parler aussi — mais on peut se retrouver dans une situation où nos pensées deviennent en spirale négative, en fait.

Au lieu de juste, par exemple, me dire comme manager : « C'est vraiment complexe, je ne sais pas encore comment je vais résoudre cette situation-là, mais je vais y penser. » Au lieu de me dire ça, je me dis par exemple : « Je ne sais pas comment résoudre cette situation-là. Ça doit vouloir dire que je suis complètement incompétent. Ça doit vouloir dire que je n'ai pas ma place ici, que je vais probablement me faire licencier. » Et là, à mesure qu'on commence à penser comme ça, bon, évidemment, on commence à se sentir très stressé, anxieux, et là, ces émotions-là vont aussi influencer comment on se comporte.

Donc finalement, je vais être dans une rencontre où je devrais contribuer. Je ne parlerai pas parce que je me sens complètement incompétent. Et là, je me vois ne pas contribuer. Et là, je me dis : « Mais mon Dieu, je suis définitivement incompétent, puisque je suis dans une rencontre de gestionnaires et de managers et je ne dis rien, alors que je devrais complètement contribuer. » Et on est en spirale négative.

Et donc, d'attraper ces pensées-là et de les ramener, encore une fois, vers une perspective plus réaliste, est très important dans notre résilience. Parce que sinon, ça devient encore une fois une autre demande, qu'on a même générée nous-mêmes, finalement.

Jimmy

On n'est pas obligé de se faire du mal.

Marie-Hélène

Non, personne ne veut vraiment, mais ça arrive, c'est normal, l'humain fait ça parfois. Mais plus on a des outils de façon proactive pour les voir venir déjà, les attraper, et ensuite les changer, plus ça nous redonne beaucoup plus d'influence, de contrôle même. Pas sur tout, mais plus de contrôle, c'est certain.

Jimmy

Je pense qu'on aborde un peu les sujets de PNL ou de langage hypnotique, quand on essaie de peut-être pas forcément positiver — ce serait pas le truc, c'est pas de se mentir — mais c'est d'avoir une approche suffisamment saine avec nous-mêmes, et rassurante, pour, comme tu le dis, ne pas avoir le comportement qui se transforme en fonction de […], en fait.

Marie-Hélène

Bien oui, c'est ça, effectivement. Et même dans le livre, on parle aussi de trucs qu'on peut utiliser comme l'amorçage : influencer notre cerveau à l'avance vers des objectifs qu'on a. Et comme tu dis, Jimmy, c'est pas une situation où on veut uniquement se faire croire au positif, mais c'est une situation où on veut voir la situation de façon réaliste et implanter le plus d'intentions délibérées vers nos objectifs.

Nommer l'émotion pour calmer le système d'alarme

Jimmy

J'ai découvert quelque chose très récemment grâce à un ami, que j'ai vu d'ailleurs la semaine dernière, et qui me disait que justement, ne pas avoir une bonne interaction émotionnelle, ou une bonne compréhension émotionnelle de soi-même ou des autres, ne permet pas d'avoir une vision claire de la situation. Que se faire déborder par ses émotions, même… ou même pas déborder, inhiber une émotion, ne nous permet pas d'avoir une approche réaliste de ce qui est en train de se passer. Est-ce que tu adhères avec ça ?

Marie-Hélène

Oui, oui. En fait, on sait de la recherche… Une des façons d'y penser, c'est que comme être humain, on a des pensées, des émotions, des comportements. Et les émotions vont faire partie de nos expériences. Même si on s'identifie comme quelqu'un, quelqu'une de très […] des choses logiques — ça se peut, il y a des gens qui ont une tendance plus vers la logique, par exemple — mais même si on est dans cette catégorie-là, on a quand même des émotions, tout le monde en a. Alors, c'est ça la réalité.

Alors, l'une des choses qu'on sait, c'est que donc, on va vivre des émotions, c'est normal, et si on les ignore, ou on essaie de les tasser, ou on fait semblant qu'on n'en a pas, la réalité c'est qu'on en a quand même.

Et particulièrement — prenons l'exemple d'une émotion qui serait, par exemple, de l'anxiété par rapport à : est-ce que je vais atteindre cet objectif-là ? Disons qu'on la nomme comme une émotion qu'on perçoit comme négative. Donc, je vis mon anxiété. Ce qui arrive dans le cerveau, c'est que là, le système d'alarme dans le cerveau voit que je vis une anxiété ici. Alors, le système d'alarme part et génère la réponse au stress, finalement.

Si — et on le sait du point de vue de la recherche — si tout ce que je fais, c'est reconnaître pour moi-même, dans ma tête, je peux simplement juste me dire : « Je me sens anxieuse par rapport à cette situation-là. » Mais là, le système d'alarme dans le cerveau voit que je reconnais mon émotion et se calme. Et là, vu que le système d'alarme se calme, bien ça fait que le reste de mon cerveau, les structures comme telles et les structures entre elles, vont mieux collaborer. Et oui, ça va aider à ce que finalement je trouve une solution.

Donc c'est un exemple, et ça a été étudié vraiment. On voit ça dans des recherches en neuropsychologie : quelles parties du cerveau sont activées, tout ça. Donc c'est très intéressant de savoir ça, parce que ce que ça veut dire — et c'est relié à la recherche en intelligence émotionnelle, effectivement — dans un contexte où, si on prend simplement… et c'est pas long. Souvent les gens disent : « J'ai pas le temps, Marie-Hélène. » OK, t'as pas besoin d'être long, ça peut être comme juste présentement : on est en train de se parler, en même temps, je peux me demander comment je me sens et l'identifier. Je l'ai fait dans ma tête, tu ne l'as pas su, pas grave, c'est arrivé, ça va très bien. Je me sens très bien, Jimmy. Mais c'est facile et ce n'est pas long. On peut aussi prendre l'habitude de le faire en revenant du travail, dans le train, dans la voiture, en marchant. Ce n'est pas long.

Et l'une des façons, encore une fois, de comprendre pourquoi on devrait faire ça, c'est aussi simplement l'analogie de… Quand on regarde n'importe quelle situation dans notre milieu de travail, on te demande à toi ou à moi de résoudre une situation, la première chose qu'on va faire, c'est de regarder ce qui se passe, avoir le plus de données possibles, avoir le plus d'informations possibles. Prendre le temps d'aller identifier nos émotions et les nommer, c'est un peu la même chose. On identifie ce qui se passe.

Les valeurs derrière ce qui nous touche

Jimmy

C'est riche, ce que tu viens de nous dire. Ça paraît, on a peut-être que deux minutes […]. Je pense que c'est un niveau d'accès pour des gens qui peuvent même changer une vie, j'imagine.

Et j'en profite pour en parler que… Enfin là je vois bien : quand on a une émotion, donc tu dis, on peut se dire à soi-même : « Je t'ai entendu. Je sais que tu m'envoies une alerte, ne t'inquiète pas, je m'en occupe. » Ça nous fait du bien : je m'en occupe, fais-moi confiance. Et puis, on a peut-être l'émotion parce que — tu en parles, et tu en parles dans ton livre — souvent, c'est quand on atteint nos valeurs qu'on a ce que t'appelles une émotion négative. C'est-à-dire qu'il est en train de se passer un truc, ça me met en colère, ça me stresse, ça m'angoisse. Derrière, est-ce qu'il n'y a pas une de mes valeurs qui est en train d'être touchée, que je pourrais éventuellement conscientiser pour avoir une meilleure approche de la réalité ?

Marie-Hélène

Oui, effectivement. Quand quelque chose nous touche, c'est parce que ça vient chercher quelque chose d'important pour nous. Et ce qui est important pour nous va souvent effectivement être lié à nos valeurs. Et souvent, ce qui est intéressant dans comment on peut utiliser tout ça, c'est que la première réaction, c'est de penser : « Là, j'ai besoin de penser à tout ça pendant cinq heures pour que j'aie un bénéfice. » Alors qu'en fait, non, ça a vraiment pas besoin d'être long. Souvent, c'est une situation où on peut simplement dire : « Je vais m'asseoir cinq minutes et penser. »

Il y a plusieurs façons de faire cette réflexion-là. J'en propose quelques-unes dans le livre, mais une façon très simple, c'est juste d'écrire mes valeurs, ce qui est important pour moi dans la vie, et là de regarder qu'est-ce qui se passe dans cette situation-là qui vient me chercher. Puis là on comprend un peu plus, on clarifie. C'est un peu, en fait, le même processus qu'on ferait en parlant avec un coach ou une coach, pour nous aider à prendre un peu une perspective, à se comprendre davantage — ce qui, encore une fois, va souvent calmer le système d'alarme et nous permettre de voir avec plus de clarté quelle est notre prochaine étape.

Les quatre données d'entrée du plan de résilience

Jimmy

En plus de ces valeurs, tu identifies trois autres inputs — je ne sais pas comment dire en français — trois autres choses qui viennent nourrir. Tu nous parles de supply, de ce qui nous fournit, ce qui nous nourrit. Tu as beaucoup parlé de demandes pendant notre échange, là. Tu as parlé de valeurs, et puis on a parlé un peu du contexte, de l'environnement. Est-ce que c'est les quatre — tu le dessines avec une petite ADN dans ton livre — les quatre branches sur lesquelles il faudrait peut-être faire le focus au début, si on veut commencer à comprendre ce qui se passe ?

Marie-Hélène

Bien, dans mon travail, et il y a beaucoup […], je le nomme comme ça parce que… En fait, je vais te dire comment ça a émergé, tout ça. C'est simplement parce que, vu que je travaille beaucoup avec des professionnels, des managers qui, comme je disais un peu tantôt, vont dire : « Mais Marie-Hélène, ça peut pas être si compliqué que ça, je n'ai pas de problème, et pourquoi je devrais même penser à ça ? Je suis déjà très résiliente. Pourquoi ? »

Et souvent, c'est l'analogie que j'ai utilisée bien avant d'écrire le livre. Je leur disais : mais en fait, dans ton milieu de travail, quand tu lances un nouveau produit, est-ce que tu fais juste lancer le nouveau produit, ou bien t'as regardé quoi d'autre qui se passe dans le marché, quels autres produits sont disponibles, quelles forces influencent l'intérêt dans ce produit, qui veut payer, combien ils sont prêts à payer ? Il y a tout ça, un contexte auquel on va s'intéresser avant de lancer. Alors ici, même chose. C'est comme si on disait : oui, je suis résiliente, je suis résiliente, ça ne me prend pas de contexte. Mais non, on a besoin de contexte.

Et donc, oui, c'est comme ça un peu que je suis arrivée à utiliser ces, comme tu dis, ces inputs-là, ces façons de regarder la situation, qui incluent nos demandes, nos sources de ressources, nos valeurs, le contexte. En psychologie en général, bien sûr, on regarde le contexte bio-psycho-social, donc tout ce qui se passe autour. Mais nous, comme ici, comme professionnels gestionnaires, faut que ça corresponde à comment notre cerveau fonctionne. Et en allant chercher ces simples trois outils-là, c'est comme si déjà… c'est l'impression, souvent, que les gens me disent : « OK, là, je comprends complètement mon contexte, ça change complètement ce que je sais que je suis capable d'implanter. » Et donc, oui, les gens passent à l'action.

Alors, est-ce qu'il pourrait y avoir d'autres ressources, potentiellement ? Est-ce que ces ressources-là sont assez pour lancer les gens au moins 80 % du côté où ils veulent aller ? Bien oui. Et c'était vraiment l'idée : c'était de prendre comment on peut parler, comment on peut décrire la situation à un ou une professionnel ou manager qui est extrêmement occupé, qui a besoin de quelque chose pour changer le cours des choses un peu, une façon qui va amener des changements, finalement. C'était ça, l'idée.

La résilience n'est pas un trait de personnalité

Jimmy

Alors on arrive déjà à la fin du premier épisode qu'on fait ensemble. Ça passe trop vite, il y a trop de choses à dire. Avant de conclure, est-ce qu'il y a un sujet que tu souhaites ajouter, ou une clarification que tu souhaites faire sur cette première partie, en lien avec justement ce qui vient nourrir un peu notre […], potentiel sujet à être « burn-out », avant de pouvoir aborder justement ce côté outil pour la résilience ?

Marie-Hélène

Exactement. Je dirais, la première chose qui doit se passer — on en a parlé un peu dans notre conversation — mais je dirais, si j'avais un bref sommaire à faire, ce serait : oui, les professionnels, les managers sont extrêmement résilients et résilientes, c'est certain, pour arriver où ils en sont, où elles en sont. Il y a un très grand niveau de résilience.

Mais la résilience, c'est pas un trait de personnalité. C'est quelque chose qui évolue à travers le temps. Et de la même façon qu'on investit dans notre développement professionnel, dans nos amis, tout ça, on veut aussi investir. Ça prendra pas beaucoup de temps, mais il faut investir un peu. Alors, il faut passer à l'action. On va en parler un peu plus, mais c'est important de pas assumer que c'est en nous et que ça n'a pas besoin d'attention. Ça a besoin d'un peu d'attention.

Jimmy

Merci beaucoup Marie-Hélène pour ton temps, pour ce premier épisode.

Marie-Hélène

Merci Jimmy.

Jimmy

Et puis on te retrouve le mois prochain pour la suite, et justement les outils qui vont nous permettre de faire face à […].

Marie-Hélène

Avec plaisir. Belle journée.

Jimmy

À toi aussi.

Générique de fin

Jimmy

Le Petit Manager, c'est terminé pour aujourd'hui, et je vous remercie infiniment d'avoir pris le temps d'écouter ce podcast. J'espère qu'il vous a plu. Si vous souhaitez continuer le débat, tout simplement discuter, me proposer certains sujets, voir certaines personnes à interviewer, […]

Sources et références

  • Organisation mondiale de la santé. .
  • Amy Edmondson. .

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