Digitaliser ou simplifier ?
Jimmy
Alors, je ne sais pas pour vous, mais moi, quand j'entends « digitalisation » ou « transformation numérique », je me demande si on cherche à mettre en place des choses qui vont nous faciliter la vie au quotidien, ou si au contraire on va devoir se prendre la tête pour utiliser tel ou tel outil lorsqu'on va vouloir faire quelque chose. Et pour le coup, ça risque de devenir plus compliqué et de nous prendre plus de temps qu'avant.
Moi, dans mon entreprise, bien évidemment, on est en transformation numérique, on essaie d'implanter de nouveaux outils, qui sont d'ailleurs le plus souvent imposés. Ils ne sont pas forcément le fouillis d'une concertation, en tout cas on ne la connaît pas. Et puis, parfois, avec les équipes, on essaie d'optimiser les outils qu'on connaît et de voir comment on peut mieux collaborer ensemble.
Dans ce podcast, j'ai eu la chance d'interviewer Olivier Margerand, qui a fondé Digital Collab en 2011 et qui lui-même se nourrit de tout ce qui est outils numériques pour accompagner les entreprises. Et comme il le dit lui-même, on n'utilise pas l'outil pour ce qu'il est : l'outil doit servir à simplifier quelque chose. C'est-à-dire qu'en amont, l'entreprise et les organisations doivent penser à ce qu'elles souhaitent simplifier, et à partir de là seulement, on pourra décider quel outil pourrait convenir aux équipes.
Alors vous allez le voir : même si au début du podcast on a tendance à s'emballer un peu et à rentrer un peu trop dans le technique, très rapidement, Olivier et moi on s'accorde à dire que le plus important, ce n'est pas forcément l'outil, mais ce qu'on souhaite en faire, et donc derrière, quel mindset on met en place avec les équipes pour se simplifier la vie. L'échange est juste passionnant et va bien au-delà du numérique, car pour Olivier, le plus important, c'est l'intelligence collaborative, et on en parle beaucoup dans ce podcast. Mais je ne vous en dis pas plus, je vous laisse découvrir. Bonne écoute !
Le digital, un levier à double tranchant
Jimmy
Salut Olivier Margerand !
Olivier Margerand
Salut Jimmy !
Jimmy
Je suis ravi d'être avec toi aujourd'hui, merci de nous accorder un peu de temps pour le podcast du Petit Manager. On va aller tout de suite dans le vif du sujet, parce qu'aujourd'hui on va parler notamment de digitalisation, et on verra après comment on le nomme. C'est quoi la digitalisation, et quel est son but ?
Olivier Margerand
Alors déjà, la digitalisation, à mes yeux, c'est prendre les problèmes et les rendre numériques. Donc j'évite la digitalisation. Le but de la digitalisation... je vais prendre un peu le contre-pied, on n'a pas préparé, c'est la première fois que j'entends ta question. Donc j'ai envie de te répondre un peu en te disant : la digitalisation, c'est fait pour vendre. Parce que de mon point de vue, le digital, c'est un levier. C'est un levier extraordinaire, mais c'est juste un levier, c'est un amplificateur.
Donc, comme tu dis, on est dans le vif du sujet, je ne m'attendais pas à dire ça dans les premières secondes, mais c'est un amplificateur. On l'a vécu avec le Covid, par exemple : quelqu'un qui sait bien animer une réunion en visio, il peut faire des trucs canons, il peut commencer à innover, à inventer des choses rythmées, faire des petits groupes, des tableaux blancs, et ainsi de suite. Et puis quelqu'un qui a plus de mal à rendre une réunion énergisante, quelqu'un dont on ressort des réunions plutôt fatigué, en visio, ça va être encore pire. Donc voilà, c'est un exemple.
Mais en fait, on pourrait prendre tout ce qu'on fait au quotidien et se rendre compte à quel point le numérique augmente les forces de nos façons de travailler, et en même temps amplifie aussi les limites de nos façons de travailler. Donc, plutôt que de parler de simplification digitale... nous, chez Digital Collab, on aime bien parler de... pardon, justement, plutôt — tu vois, j'évite tellement le mot que je le remplace — plutôt que de parler de digitalisation, on parle de simplification digitale. Et si ce n'est pas plus simple, il vaut mieux ne pas digitaliser.
Jimmy
Oui, d'accord. Donc en fait c'est vraiment un levier qui va dans les deux sens, quoi. C'est-à-dire que si on l'utilise mal, on peut empirer une situation, et au contraire, si on sait bien l'utiliser et qu'on est déjà bon dans ce qu'on fait, ça peut être un accélérateur.
Olivier Margerand
C'est ce que je crois.
Jimmy
Toi, avec Digital Collab, vous travaillez plein d'outils, ce n'est pas un seul outil, je pense que vous accompagnez les entreprises sur une multitude d'outils, qui convient le mieux aux entreprises, si j'ai bien compris.
L'excellence collaborative plutôt que l'intelligence collective
Olivier Margerand
Oui, en fait, on n'a pas vraiment de limite dans le périmètre des outils numériques. Et surtout, en fait, dans Digital Collab, il y a « Collab ». En fait, nous, ce qu'on fait — et là on est interpellés par nos clients — ce n'est pas simplement le numérique, c'est utiliser le numérique avec intelligence, et c'est surtout mieux faire équipe. Et donc, en fait, on parle de plus en plus d'excellence collaborative. L'excellence collaborative, elle s'appuie sur l'intelligence collaborative d'une part — on pourrait dire intelligence collective, parce que c'est le terme consacré.
Bon, moi, je l'ai remplacé par intelligence collaborative, parce que vis-à-vis des dirigeants, le terme intelligence collective peut susciter des a priori, un truc un peu bisou lourd, etc. On n'a pas que ça à faire, les post-it et ainsi de suite. Pour moi, c'est vraiment une question de performance. Oui, c'est dommage, mais c'est pas grave, ça va bouger, c'est qu'une question de vocabulaire. Donc voilà, l'excellence collaborative, c'est l'intelligence collaborative et la simplification digitale — on pourrait dire l'intelligence digitale — c'est-à-dire comment je fais, de la manière la plus simple possible.
Par exemple, peut-être que j'aurai l'occasion de partager pendant cet entretien le principe des trois outils de l'île déserte, c'est-à-dire comment une équipe peut simplifier 80 % de ses processus et de ses façons de faire avec trois outils numériques.
Le principe des trois outils de l'île déserte
Jimmy
Tu parles d'outils, mais quand on parle d'outils, on a plein d'outils. Si tu prends une caisse à outils, t'en as tout un tas dedans, et ils ne sont pas tous utiles à n'importe quel moment. Il faut savoir les choisir. Du coup, tu parlerais de quels outils, toi, quand tu parles d'outils numériques ?
Olivier Margerand
En fait, je ne parle pas beaucoup d'outils numériques comme ça, en tant que tels. En général, j'en parle par résonance avec des situations ou des questions. Peut-être que si on rentre dans le numérique, il y a au moins deux angles par lesquels on peut prendre les choses. Il y en a un qui est l'angle de l'équipe digitale : comment je fais équipe en numérique ? Comment est-ce qu'on adopte un reflet numérique de notre façon de faire équipe ?
Donc je vais détailler un petit peu ça, et puis un autre angle, c'est comment est-ce qu'on automatise toutes les tâches répétitives, comment est-ce qu'on délègue à la machine, en quelque sorte, tout ce qu'on a à faire au quotidien, que ce soit à titre individuel ou à titre collectif. Je vais donner aussi des exemples.
Donc sur le fait de faire équipe en digital, j'évoquais ce principe des trois outils de l'île déserte. En fait, c'est une question qu'on s'est posée il y a quelques années avec des collègues, parce qu'il y avait une question qui revenait de plus en plus de la part de nos... des gens qu'on rencontrait en entreprise, dans les conférences, les formations, etc. C'était en 2015 : « Ouais, bon, c'est bien, on a fait le tour des smartphones et des applications, etc., mais là, maintenant, on commence à en avoir marre. Il y a trop d'applis, trop d'infos, trop de choses qui circulent, on est perdu. » Donc, en fait, nous, quand on leur demandait de quoi ils rêvaient en matière digitale, la réponse qui commençait à vraiment émerger, c'était : « On rêve d'un outil pour tout faire. »
Et donc la réponse, nous, qu'on faisait un peu simpliste à l'époque, c'était de dire : en fait, c'est facile, si tu regardes les notifications de ton téléphone, finalement tu as un outil qui te résume tout. Mais ce n'était pas tout à fait juste, parce que c'était par application et pas par sujet de travail. Et donc on s'est posé la question, nous : si on devait garder que trois applications pour faire tout ce qu'on a à faire ensemble, entre nous, chez Digital Collab, ce serait quoi ? Et il y a deux choses qui m'ont frappé. À l'époque, il y a une chose qui m'a frappé, c'est qu'on est tous tombés d'accord tout de suite sur les trois mêmes applis.
Et donc, c'est ce que je vais partager maintenant. Mais la deuxième chose qui m'a frappé, c'est qu'en 2020, en mars 2020, la plupart des gens qui se sont demandé comment ils pouvaient mieux faire ont adopté les trois mêmes outils. Donc ces trois outils, c'est la discussion écrite — on pourrait dire le chat, la messagerie instantanée, les réseaux sociaux. Donc concrètement, dans les entreprises aujourd'hui, c'est Google Chat, Teams, Slack. Pour beaucoup encore, c'est WhatsApp, que je déconseillerais pour plein de raisons. Mais dans le principe, c'est ça : des canaux de discussion. Et puis le deuxième, c'est la visio.
Alors la visio « mosaïque » classique, Google Meet, Teams, Zoom, etc. Mais il y a aussi plein d'autres outils de visio qui, en quelque sorte — je n'arrive pas à trouver le mot en français, c'est mimique en anglais — se rapprochent plus de ce qu'on vit dans la vie réelle, c'est-à-dire où tu peux vraiment te déplacer, déplacer un bonhomme ou déplacer une caméra, entendre plus ou moins les gens suivant que tu es près ou loin d'eux, créer des petits groupes de discussion de manière assez spontanée. Et donc, finalement, si on utilise ça avec des règles du jeu intelligentes, il y a moyen de vivre des moments d'équipe vachement plus canons que ce qu'on vit dans des visios mosaïques. Même si moi, au quotidien, comme tout le monde, enfin comme la plupart des gens, j'utilise des outils visio classiques — on peut inventer d'autres choses.
Et puis le troisième outil de l'île déserte, c'est celui qui permet de coproduire. C'est-à-dire que les deux premiers permettent de discuter — discuter par écrit, en asynchrone comme on dit, c'est-à-dire qu'on n'est pas tous connectés en même temps, pas forcément — et puis discuter en vidéo en même temps. Et puis le troisième, la coproduction, c'est comment on fait le job. Et là, ça dépend de chaque équipe. Nous, à l'époque, on avait répondu « notre outil de documents partagés », peu importe lequel c'était. Aujourd'hui, dans les entreprises, c'est soit Teams avec les fichiers partagés, soit Planner dans Teams, qui peut être l'outil de coproduction pour une équipe terrain — c'est plus important de suivre des tâches, ce qu'il y a à faire, que de suivre des documents. Ça peut être côté Google, Google Drive par exemple, avec un ou plusieurs documents. Mais ça peut aussi être une boîte mail collaborative, dans une équipe de service après-vente ou RH : on traite des mails entrants.
En fait, le quotidien est basé autour de ces mails, des réponses qu'on peut faire, et de pouvoir en discuter entre nous, etc. Et il y a encore plein d'équipes — c'est un peu fou, mais il y a encore plein d'équipes — où, quand on reçoit un mail comme ça, on se le transfère, on dit « qu'est-ce que tu en penses, qu'est-ce que je réponds ? » Et en fait, c'est hyper improductif, on perd beaucoup de temps, tout le monde s'y perd, on ne sait pas ce qui est vraiment répondu, ce qu'il reste à répondre, etc. Donc travailler, prendre le temps de choisir, déjà de conscientiser c'est quoi, nous, notre production, dans notre équipe — c'est quoi ce qu'on fait au quotidien — et travailler sur ce que pourrait être, à quoi pourrait ressembler notre façon de faire en digital, ce qui est le cœur de métier de notre équipe, ça permet de tomber sur vraiment très peu d'outils, mais qui vont très bien faire le job de ce qu'on a à faire.
Le vrai sujet, ce n'est pas l'outil
Jimmy
C'est vrai que, de ce que tu me dis là, ça me fait penser instinctivement au réseau social d'entreprise, où tu as ces fonctionnalités, voire un peu plus — tu parlais de Teams qui a déjà un peu intégré tout ça. Moi, pour l'avoir vécu... moi j'aimais beaucoup Trello avant, donc on bossait avec Trello avec mes équipes, puis ma boîte est passée à Teams. Et je sens que les gens, un, ne sont pas accompagnés, c'est-à-dire qu'on a l'impression, dans l'entreprise, qu'on leur file un outil hyper complexe et on leur dit « vous l'utilisez et ça devrait révolutionner votre façon de travailler », sans accompagnement. Donc les gens le prennent avec un certain recul déjà. Et puis il y a tellement d'applications, tellement de choses différentes qu'on peut faire, surtout quand on bosse avec des équipes transversales, que j'imagine que ça devient hyper compliqué lorsque, dans une même entreprise, on n'a pas une stratégie commune.
Olivier Margerand
En fait, ce que tu relèves là, on aborde la discussion... un peu, moi, c'est ce que j'évite d'habitude, c'est de commencer la discussion par le Libéric. Et là, c'est ce qu'on fait dans ce podcast. C'est bien, parce qu'on est en train de... il y a déjà des auditeurs qu'on a peut-être un peu perdus, parce qu'ils se disent « si ça part parler d'outils, moi, c'est pas ce qui m'intéresse, moi je veux parler management, je veux savoir comment je deviens meilleur manager, comment je peux mieux gérer mon équipe. » En fait, le Libéric, il vient vraiment en deuxième ligne, c'est-à-dire que...
Ce qui compte, la première question, c'est comment on pourrait la poser ? Si là j'avais un manager qui se pointait avec une équipe qui disait « Olivier, on a besoin de se simplifier la vie, on ne sait pas par où commencer », je leur dirais : attendez, on va prendre 30 secondes pour réfléchir, chacun va écrire sur un bout de papier, ou sur son téléphone, ou peu importe. Chacun écrit ce qui est le plus pénible pour lui au quotidien. Donc chacun va écrire : ce qui est pénible pour moi, c'est ça, ça, ça, ça — on va tout écrire. Et puis après, on va mettre en commun, on va voir comment ça se rejoint, et prioriser et décider quel est le sujet de pénibilité, donc le sujet de simplification qu'on a envie de traiter en premier ensemble.
Donc ça veut dire qu'on reconnaît que c'est un problème, déjà. Ça, c'est important, parce qu'il y a des problèmes que certains reconnaissent et d'autres ne reconnaissent pas comme un problème. Ensuite, on reconnaît qu'on a envie de le traiter, et puis on reconnaît qu'on a envie de le traiter maintenant. Si tu n'as pas conscience que c'est un problème, envie de le traiter et envie de le traiter maintenant, il n'y a pas moyen qu'on le solutionne. Ça ne va pas marcher. Donc déjà, on ne peut pas se battre contre ça, ça, c'est des ressorts psychologiques — là, on n'est pas du tout dans le numérique. Une fois qu'on a ça, on va même prendre le temps de se demander, même si c'est quelque chose qui est pénible, qu'est-ce qu'on apprécie quand même dans ce processus ?
Je prends un exemple : c'est très pénible de répondre aux appels d'offres parce qu'on n'a pas d'outils collaboratifs, on fait tout par mail, chacun fait ses parties de son côté, et du coup on bosse super tard et on doit commander des pizzas et tout. Mais bon, ce qu'on apprécie, c'est que du coup on vit des moments qui sont chouettes et on se fait des souvenirs. Si demain on est plus performants, on n'aura plus ces soirées pizza. Alors peut-être que nos familles seront plus contentes et que dans l'ensemble notre vie sera plus équilibrée, mais quand même, puisqu'on apprécie ça, il va falloir qu'on se demande comment on peut préserver ou remettre de la convivialité dans l'équipe alors qu'on va simplifier ce processus, et donc supprimer ces moments.
Donc prendre le temps de se demander qu'est-ce qu'on apprécie aujourd'hui. Si on ne le fait pas, au risque de supprimer les choses qu'on apprécie, on va s'en rendre compte trop tard. Pour l'instant, on n'est toujours pas dans la solution, on n'est toujours pas dans l'outil. Donc si on continue d'avancer dans le processus, à un moment donné, on va se demander comment ça pourrait fonctionner mieux. Le principe des trois outils de l'île déserte, c'est se dire : quel que soit le sujet que vous faites ressortir comme étant votre nouveau sujet de simplification. Par exemple, chez Digital Collab, toutes les deux semaines, on a un atelier d'amélioration continue. En une demi-heure, on améliore un point précis.
On va regarder en priorité les outils qu'on a déjà, parce qu'en fait, sur un problème donné, il y a toujours des outils spécialisés. Par exemple, si tu as une boîte de formation et que tu veux gérer les émargements, tu as des outils qui font de l'émargement. Si ton problème est dans la gestion de projet, il y a des outils de gestion de projet. En fait, il y a tellement d'outils différents que si on ajoute un outil à chaque problème qu'on veut résoudre, on va multiplier les outils dans la boîte à outils que tu évoquais tout à l'heure. Et en fait, notre capacité à maîtriser les outils est un peu comme une boîte fermée — mais une boîte dont tu peux refaire la forme. Soit c'est un rectangle vertical très profond, tu as peu d'outils mais tu les connais en profondeur. Soit c'est un rectangle horizontal très peu haut mais très très large, c'est-à-dire que tu connais plein plein d'outils mais avec très peu de profondeur. Ce qui est plutôt mon cas, par exemple : moi j'adore utiliser plein d'outils différents, mais en revanche, pour la plupart, je les maîtrise sûrement moins bien que les experts de ces outils-là. Et ça me convient, ça fait partie de mon rôle dans la boîte, ça fait partie de mon ADN d'explorateur, etc.
Mais ça veut dire que parfois il faut se retenir d'ajouter un outil, parce qu'ajouter un outil, c'est ajouter de la complexité, de la complication. Il faut penser aussi à la souplesse de l'équipe, à l'évolution des outils qui vont arriver. Et puis, quand on accueille un nouvel arrivant dans l'équipe, plus il y a d'outils, plus c'est compliqué de l'intégrer. Donc ça fait partie des questions aussi. Et donc, du coup, quand tu sais que tu as déjà Teams dans l'entreprise, et que, comme la plupart du temps ça a été le cas, on n'a pas été formé — en gros on nous a dit « bon ben voilà, vous avez la suite Google ou vous avez la suite Microsoft, et puis c'est tout » —
en fait, le sujet, ce n'est pas de se former à ces outils. Le sujet, c'est qu'est-ce qu'on a envie de simplifier, nous, dans notre façon de fonctionner. Donc, d'un point de vue vraiment métier, d'un point de vue des tâches, d'un point de vue — on pourrait dire des process, je préfère dire de l'organisme, au sens vivant — et puis en quoi ces outils-là pourraient nous aider à nous simplifier la vie là-dessus. Et il se trouve que Teams, même s'il a plein de limites, et on peut dire que c'est même un outil qui n'est pas terminé d'une certaine manière, c'est quand même mille fois mieux qu'Outlook plus un serveur. Donc c'est dans ce sens-là qu'on le prendrait.
PowerPoint a-t-il tué la présentation ?
Jimmy
Est-ce que tu as déjà vu... c'est vrai que j'aime bien ton approche, c'est-à-dire on discute de comment on va utiliser l'outil pour résoudre une de nos problématiques, et non pas rentrer dans l'outil pour voir ce qu'on va pouvoir en faire. On va plutôt partir d'un constat à la base et aller chercher l'outil qui pourrait nous convenir pour trouver une solution. Est-ce que tu remarques, ou tu as l'impression, que certains outils, voire tous les outils, nous amènent des biais et des restrictions ? Je pense beaucoup à PowerPoint, par exemple. On dit que PowerPoint a tué la présentation, parce qu'aujourd'hui tout le monde utilise PowerPoint, tout le monde fait des gros titres qui prennent plein de place sur la page par rapport au reste, et puis en fait t'es drivé par la façon dont PowerPoint présente les slides pour construire ton idée.
Olivier Margerand
Oui, en fait, ça bouillonne, j'ai plein de trucs à partager. Ça me fait penser à un des épisodes du Petit Manager, je crois que c'est le numéro 50, où tu es avec la personne qui a fait des films documentaires. Et Samuel, il raconte qu'il a eu un job comme ça qui l'a un peu dégoûté du travail en équipe, parce qu'en fait il a eu une certaine expérience de travail en équipe où les gars font des PowerPoint, puis ils discutent pendant des heures de la couleur des titres, des slides, et tout ça.
Les... les samuels du rond, ouais.
Et en fait, c'est vrai que je suis en train de me dire un truc, mais ça, c'est une vraie opportunité pour les boîtes qui font des logiciels de présentation, que ce soit PowerPoint, Google Slides, Prezi ou n'importe quoi. C'est qu'au lieu de nous mettre le doigt sur les fonctions de mise en forme, peut-être que quand on crée une présentation, il pourrait nous guider avec des questions de fond. Combien de temps avez-vous ? À combien de personnes allez-vous faire cette séance ? Moi, par exemple, j'imagine que je suis avec des dirigeants pendant cinq heures, j'ai cinq heures, je vais le faire avec 15 personnes, mon objectif c'est quoi, votre objectif ? En fait, ils pourraient nous aider à clarifier en nous faisant suivre un chemin logique. On pourrait même implémenter soi-même un chemin logique dans le logiciel, en se disant « bah moi, voilà les questions que j'aurais à chaque fois que je prépare une présentation, donc s'il te plaît, pose-les-moi avant de me plonger dans la mise en forme. » Parce que je pense qu'on se noie simplement par manque de méthode, en fait. Et donc il y a écrit « titre » ou « écrivez » ou « tapez votre titre ici », les gens tapent leur titre, et puis en fait — les gens, j'en fais partie — on a tendance à rentrer dans le truc. Donc moi, souvent, quand je refais une présentation, j'ai fait ça ce matin : je m'oblige à prendre une feuille de papier et un crayon.
Il se trouve qu'aujourd'hui, je n'ai pas touché le crayon, finalement : tout s'est fait dans ma tête, puis après j'ai couché ça direct en numérique. Mais le fait de me dire « d'abord, je laisse l'ordi fermé, je me mets dans ma salle à manger et pas à mon bureau, je prends une feuille et un crayon » — je me représente un peu c'est quoi l'esprit du moment que je vais faire vivre aux gens, quel chemin j'ai envie de leur faire suivre — ou plutôt, où est-ce que j'ai envie de les emmener, donc quel chemin je vais leur faire suivre. Comment je peux mixer de l'expérience, de l'apport, que eux apportent aussi dans leurs expériences, un côté poupées russes. Et là, ça commence à prendre forme. Et en fait, en vrai, je sais à peu près exactement tout ce qu'on va faire, et je ne sais toujours pas quelle forme ça va prendre à l'écran. Mais la forme à l'écran va se faire d'autant plus naturellement que je vais avoir clarifié.
Et je pense que — tu vois, j'en suis aux poupées russes, je vais un peu jouer avec l'image des poupées russes — mais c'est vrai, c'est sûr qu'on a tendance à se jeter dans l'outil, à ouvrir un nouveau document, à créer un nouveau machin, à ouvrir un mail, avant même d'avoir pris le temps de structurer quoi que ce soit. Et certainement qu'en faisant ça, on perd beaucoup en temps et en efficacité. Je ne sais pas trop quoi dire d'autre. Peut-être que l'invitation qu'on pourrait se faire, c'est : quand je veux écrire quelque chose, quand je veux produire du fond, peut-être que je dois faire l'effort de couper mon écran, prendre un papier et écrire juste trois points. C'est quoi les trois trucs clés de ce que je m'apprête à faire ?
Digital, numérique : une question de vocabulaire
Jimmy
On peut peut-être laisser aussi de la place à la créativité. Je sais que beaucoup de managers aiment bien demander des one-pagers, par exemple. Je trouve que ça n'a pas beaucoup de sens, finalement, quand d'une personne à l'autre on aime expliquer les choses différemment. Et surtout quand on se retrouve en réunion autour de la table et qu'on a tous le regard vers l'écran plutôt que de se regarder pour avoir une vraie discussion entre nous. Et c'est en Slack parfois... Alors, on ne devrait pas dire « digital » — tu me dis si je me trompe, mais j'ai vu qu'il était paru au Journal Officiel en 2021 que l'Académie française recommandait le mot « numérique » et « numérisation », pas « digital », parce que le digital se rapporte uniquement à ce qui a trait aux doigts. En français en tout cas — c'est un anglicisme.
Olivier Margerand
Oui, écoute, c'est drôle, parce que justement, tu vois, je pensais par exemple que « digital » se référait beaucoup à tout ce qui était tactile. Et moi, parfois, je fais des petits quiz, des petites compètes dans les conférences que je donne, et je demande aux gens : « digital », pour vous, ça veut dire quoi ? Et puis ils ont plusieurs réponses, avec tous les sens possibles en français. Il se trouve que « tactile », en fait, je n'ai trouvé aucune référence au fait que « digital » s'y rapporte. Donc c'est un peu académique, comme façon de voir les choses.
Moi, je vais te dire : si je discute avec Zactane Vinicien, je dirais « numérique », il n'y a pas de problème. Ce qui m'intéresse, c'est le fond, c'est de faire progresser la cause du « à plusieurs, on est plus puissant que seul ». Et ça, cette cause-là, il y a encore du chemin à faire. Donc après, le vocabulaire, on l'adapte à son public, mais ok pour « numérique ».
Jimmy
Quand on est dans les outils numériques, justement, ou digitaux, peu importe comment on les appelle, finalement, tant qu'on sait de quoi on parle — tu parlais d'automatiser, pardon, moi je n'arrive plus à le dire, les tâches répétitives — est-ce que tu les automatises toi-même ? Ça veut dire, moi, comme ça, je dirais : je prends mon fichier Excel, j'ai mes formules, ou je crée une formule, hop, j'ai automatisé mon calcul. Ou est-ce que tu attends que les outils puissent eux-mêmes automatiser certaines tâches, en fonction, je ne sais pas moi, des données qu'ils collectent, ou d'un paramétrage spécifique facile à faire ? Comment on automatise aujourd'hui en entreprise les tâches, et comment on choisit les tâches automatisées ?
### Automatiser ce qui est répétitif
Olivier Margerand
Alors, en fait, comment on choisit ? Je crois que c'est ça la première question, parce que souvent, quand je montre des possibilités... on voit bien, quand on montre des possibilités, même si tu montrais à un manager 20 possibilités d'animer une équipe, il dirait « ouais, ok, mais je ne vais pas y arriver, par quoi je commence ? » La question, c'est par quoi je commence. Et donc, moi, j'encouragerais à ce que chacun s'observe au quotidien et se demande ce qu'il fait de répétitif. Et on en a plein d'exemples.
Alors tu as, par exemple — je vais en donner quelques-uns — des personnes qui font régulièrement des captures de pages web complètes, et donc ils font imprimer écran, Word, nouveau document, coller, ils reviennent sur la page web, ils descendent un petit peu, ils refont imprimer écran, ils reviennent dans Word, ils font coller, etc. Et pour ça, en fait, tu as des extensions de navigateur, extension Chrome ou Firefox, donc c'est des petits boutons que tu installes en deux clics. Tu cherches « extension Chrome » sur Google, ou « extension Firefox », tu cherches « capture d'écran », tu installes la première venue, et à partir de là, en un seul clic, tu déclenches une capture de la page complète que tu peux enregistrer en image ou en PDF. Ça, c'est un exemple. Quand tu montres ça à des gens qui sont habitués à faire autrement, ils ont le vertige de tout le temps qu'ils ont perdu jusqu'à maintenant à faire comme ça.
Un deuxième exemple, c'est quand tu as les mêmes informations à retransmettre aux gens régulièrement. Dans mon cas, par exemple, je prends très souvent des rendez-vous. On me sollicite tout le temps pour des rendez-vous, en particulier pour des contacts entrants, des futurs clients, pour leur proposer des dates par mail. Tu peux faire des doodles comme on a fait pendant quelques années, mais ça marche un peu moins bien maintenant. Il y a plein de façons de faire, il y a des petits outils qui s'intègrent à nos emails pour dire « je trouve ton agenda, tu sélectionnes », et crélo, ça se met dans le mail. Bon, il y a quelques années, en 2018 ou 2019, je suis passé à un outil qui me permet d'avoir des propositions de date suivant les durées que je vais proposer. Et donc, je n'ai même pas besoin de sélectionner. D'ailleurs, depuis deux ans, ça a explosé, on l'utilise beaucoup.
Mais du coup, moi, j'ai des petits raccourcis qui font qu'en tapant trois ou quatre caractères et la touche tabulation, que ce soit dans WhatsApp, dans LinkedIn, dans un mail ou n'importe où, j'ai ce lien qui sort. Parfois même, je peux faire sortir un message avec de la mise en forme, tout est prêt. Et donc, en quelques clics et quelques touches, j'écris un message complet avec un lien, qui fait agir la personne, qui est travaillé pour, cognitivement, faire agir la personne et qu'elle prenne son rendez-vous.
Donc ça, pour moi, c'était hyper important d'automatiser, parce que c'est répétitif. Et là, je viens de dire un mot-clé, c'est répétitif. En fait, il y a des actions répétitives dans nos quotidiens, on en a tous. Et donc le premier sujet, c'est d'identifier qu'est-ce que je fais qui est répétitif et que je n'aimerais plus faire. Parce que si j'aime bien le faire, je ne vais pas être très stimulé, très motivé pour l'automatiser. Donc imaginons que je fasse du reporting et que j'envoie un Excel à X personnes toutes les semaines ou tous les mois pour capter des données et en faire un reporting. Peut-être que ça vaut le coup de travailler un document qui soit partagé et où je vais demander aux gens de mettre leurs infos eux-mêmes, quitte à leur demander une fois par mois comme avant, sauf que c'est eux qui vont les mettre directement au bon endroit, et donc moi je n'aurai pas à faire la synthèse. Bon, là, la marche est un petit peu haute, d'ailleurs, pour certains déjà, mais on voit bien que dans le principe ce n'est pas très compliqué. Et en fait, il y a encore énormément de gens qui n'ont pas pris le temps de réfléchir comme ça et qui passent des heures ou des jours à faire des compilations de données.
Jimmy
En fait, tu dis que ce n'est pas compliqué. Ouais, alors moi je suis assez branché IT et nouveaux outils, etc., numériques, donc je comprends tout le langage et je pense que je serais capable de le faire. Par contre, je ne suis pas sûr que ce soit donné à n'importe qui de préparer trois caractères avec la touche tab, ou voilà, je pense qu'il faut se faire accompagner, en fait.
Olivier Margerand
C'est pour ça qu'on est là, c'est pour ça qu'on en discute. C'est largement ignoré. Alors que, quand les gens comprennent comment ça marche, ils se disent : mais pourquoi je n'ai pas fait ça plus tôt ?
Jimmy
En plus, ce n'est pas intéressant...
Olivier Margerand
C'est clair. Et puis, il y a quelques années, je ne sais plus qui avait dit... en fait, il va rester deux choses à l'être humain : il va rester le care, le fait de prendre soin des uns des autres, et la créativité, le fait de vraiment créer quelque chose qui n'existait pas auparavant en tant que tel — qui est souvent la créativité, en fait c'est la synthèse réussie de choses préexistantes. Mais n'empêche que ce qu'on appelle l'intelligence artificielle, c'est une mauvaise traduction de « traitement de l'information » artificielle. Intelligence, en anglais, c'est le renseignement, quoi, pour faire simple — traitement, en traitement de l'information. Et donc l'intelligence artificielle, en fait, elle est bête, comme dit Vint Cerf. Et donc elle fait ce que tu lui demandes de faire. Si tu veux qu'elle invente, pour l'instant elle n'est pas tellement capable de le faire. Tout ça, ça pourrait se discuter. Mais en tout cas, du coup, le care et la créativité, c'est vers ça qu'on devrait tendre, surtout si — ne serait-ce que par souci de survie de l'emploi — si tu veux, les gens qui ont tendance à faire des tâches répétitives de traitement de l'info vont forcément, tôt ou tard, être un peu surpris d'apprendre qu'en fait il y a moyen de faire autrement qu'avec un humain. Bon, en plus, je ne suis pas sûr que ce soit hyper épanouissant, mais ça, ça appartient à chacun d'en juger.
Du coup, pour moi, c'est pour ça qu'on en parle là : c'est que, oui, je sais que ça représente une montagne pour certains, mais je les encourage à chercher, là, maintenant, à mettre le podcast en pause et puis à aller chercher, s'ils ont Google Chrome, « Chrome extension, capture d'écran », par exemple. Ou bien... Chrome extension Textblaze, T-E-X-T-B-L-A-Z-E. Et puis pareil sur Firefox. Et juste de regarder ce que c'est et ce que ça fait. Et juste de se rendre compte qu'à portée de main, s'ils avaient un tout petit peu d'envie et d'énergie pour dire « je vais passer une demi-heure pour ne plus jamais faire cette action moi-même », ça vaut le coup. Et après, l'idée, ce n'est pas de tout faire d'un coup, ce n'est pas possible, mais d'être dans une logique d'amélioration continue, et peut-être de s'imposer une fréquence. Pourquoi pas se demander, une fois par semaine ou une fois par mois, c'est quoi le truc pénible maintenant que j'aimerais bien faire faire par l'outil. Quitte à ce que je le demande — à Margerand, les gens peuvent m'écrire, ils disent « j'ai écouté le podcast, ça m'intéresse, je cherche à faire ça, je ne sais pas comment faire », allez-y les gars, écrivez-moi, parce que mesdames, mesdemoiselles, messieurs, j'adore ça. Je veux que vous vous libériez de ce qui n'a pas d'intérêt.
Et comme il y a de plus en plus d'informations qui circulent, c'est pour ça qu'on se noie, parce qu'on cherche à tout traiter à la main.
La dictature du mail
Jimmy
Je sais que tu as beaucoup parlé des emails aussi dans tes dernières interventions. C'est typiquement l'exemple de vouloir finir avec une boîte mail vide en fin de journée, ça relève de... de la non-création de valeur, parce qu'on passe son temps à gérer ces emails plutôt qu'à créer de la valeur. Et puis ça peut vite rendre fou si on veut chercher à avoir toute l'information, à n'en rater aucune. Il y a un gros risque, non ?
Olivier Margerand
J'aurais dit comme toi avant, mais j'ai suivi la formation « Système d'organisation réaliste » de Cédric Ouattin, du podcast Outils du Manager. Et en fait, du coup, aujourd'hui, ma boîte mail est à zéro au moins une fois par jour. Mais traiter les mails, ça ne veut pas dire que tu as répondu ou fait ce que le mail te demande de faire. C'est juste : ta boîte mail est à zéro parce que tu as décidé que tu convertissais les mails en tâches, ou pas, et ensuite tu organises tes tâches. Mais le mail, c'est quelque chose qui s'impose à toi de l'extérieur. Si tu te laisses gouverner par le mail, tu te laisses gouverner par les autres et par ton temps. Et ton temps est fini, alors que les tâches sont infinies. L'idée, c'est de convertir ça pour entrer dans un système de tâches où tu peux décider quelle est la vie qui te conviendrait. Est-ce que, par exemple, dans mon cas, c'est d'accomplir cinq tâches par jour parmi une certaine sélection de tâches, plus X tâches qui demandent peu de cognition, peu de concentration ou de réflexion, plus X rendez-vous éventuellement, etc. Et tout en gardant une certaine proportion de temps libre, parce que le monde est imprévu et donc il est impossible que l'agenda se déroule comme il a été prévu. Donc il faut forcément garder une marge d'erreur.
Mais du coup, la boîte mail à zéro, moi j'ai été converti. Donc j'y suis converti depuis moins d'un an, alors qu'auparavant j'avais tendance à ne pas vraiment la gérer, en fait. Et je pense que ce n'était pas bon pour ma charge mentale.
Jimmy
Ouais, je pense aussi, il y en a plein encore qui sont comme toi avant, qui ont la boîte mail sans doute pleine, difficile à traiter, etc. C'est plus qu'un outil, c'est une dictature. La dictature du mail, si on ne sait pas la gérer. Moi, perso, je n'envoie quasiment plus de mails, donc je n'en reçois quasiment plus.
Olivier Margerand
C'est mon cas en interne aussi, sauf que deux choses. Moi, je suis très en relation avec l'extérieur, et avec l'extérieur, je ne peux pas imposer un outil collaboratif aux autres, surtout quand ce n'est que des nouveaux contacts. Et deux, ça peut vite se transformer : ça peut vite être converti aussi en surcharge de messages dans les outils collaboratifs. En fait, le risque, c'est de dire, c'est facile, tu arrêtes le mail, tu passes à Teams.
En fait, nous, chez Digital Collab, on a constaté en 2013, donc deux ans après la création de la boîte, qu'on n'avait plus de mails entre nous, mais on n'avait jamais décrété — on n'a jamais décidé qu'on arrêtait le mail. C'est à force de simplifier les choses point par point qu'il n'y a plus de mails, parce que le mail n'est jamais le moyen le plus simple de faire quelque chose. Je répète : le mail n'est jamais le moyen le plus simple de faire quelque chose. Mais vraiment, il ne faut pas l'aborder par l'outil. C'est toujours parce qu'on se simplifie la vie qu'il y aura de moins en moins de mails — enfin, on peut être sûr qu'il y aura de moins en moins de mails. Donc ce n'est pas un objectif en soi.
La politique zéro e-mail, un piège ?
Jimmy
Il y avait l'objectif — je rebondis là-dessus — d'un Thierry Breton, chez Atos par exemple, qui avait décrété la politique Zero Email. En tout cas, il a essayé. Avec l'extérieur, ce n'est pas possible. Les résultats, en tout cas, il avait réussi à dégager plus de réactivité, de mémoire, dans les retours que pouvait avoir dans les questions d'experts. C'est tombé à 45 minutes, alors qu'avant, c'était 2 à 3 jours, de mémoire.
Olivier Margerand
Alors, qu'est-ce que je peux expliquer... Oui, après, on garde des indicateurs qui nous arrangent, mais je pense que c'est très piégeux de dire « on arrête le mail », parce qu'en soi, ce n'est pas le mail le problème. Là encore, c'est un amplificateur, comme on disait au début de la discussion. Le mail, c'est un reflet de notre façon de travailler, de notre façon d'être organisé. Donc si on ne change pas le mode d'organisation et qu'on passe à un outil de discussion, oui, il y aura beaucoup moins de mails, c'est sûr, et on va être plus réactif. Mais à quel prix humain, à quel prix en termes de créativité ?
Tout ça c'est très dur à mesurer, mais il y a aussi le ressenti des gens qui compte. Et moi, ce que j'adore, c'est entendre les gens qui disent : « waouh, mais notre vie, elle est tellement plus simple, c'est tellement plus léger, c'est super canon, pourquoi on n'a pas fait ça avant ? » Voilà, c'est ça que je veux entendre. Ce n'est pas « on a mesuré 45 % de machins de bidule », c'est que les gens disent « mais waouh, c'est carrément mieux, en fait ».
Jimmy
C'est super intéressant ce que tu dis, c'est vrai que je ne l'avais jamais envisagé comme ça. Mais entre le côté frustrant de nous imposer de ne plus utiliser un outil, par exemple, qui peut générer plein de frustration, et travailler plutôt sur le mindset et la philosophie, se dire « tiens, est-ce qu'on ne pourrait pas mieux communiquer, mieux travailler ensemble ? » — et finalement, la résultante est de ne plus utiliser un outil, mais ce n'est que la résultante, et non pas imposé — je trouve ça super intéressant, merci, je le verrai différemment.
Olivier Margerand
Ouais, tout à fait.
Merci à toi d'appuyer sur ce que peut générer la décision de ne plus utiliser un outil. Il y a des gens qui sont complètement perdus à l'idée qu'on puisse interdire le mail, parce que toute leur vie est organisée autour de ça, et ils sont très bien organisés, ils font plutôt bien leur job. C'est quand on doit travailler à plusieurs que la question se pose. Mais on ne peut pas... enfin si, on peut le faire, mais on ne peut pas imposer à chacun de dire « j'ai vu la lumière, je pense que le mail c'est mal, donc toi aussi tu vas arrêter le mail ». Je suis d'accord avec toi, je te remercie d'appuyer là-dessus, parce que...
Ce serait une faute managériale, une erreur managériale, qu'un manager qui écoute ce podcast se dise, demain ou tout à l'heure : « allez les gars, le mail c'est pourri, on arrête le mail. » Ce serait une erreur psychologique, et donc une erreur tactique et stratégique pour l'équipe. Le vrai sujet, c'est qu'est-ce qu'on a envie de simplifier maintenant.
Apprendre au fil du travail
Jimmy
Tout à l'heure on parlait d'apprentissage, tu donnais deux, trois exemples de ce qu'on pouvait faire avec des extensions de navigateur, par exemple. Je pense qu'on en a plein. Alors moi je suis en train de les noter, là, je veux rassurer les auditeurs, je les note, je les mettrai dans les notes du podcast, comme ça on pourra les retrouver facilement.
Il y a une question que je me posais aussi, c'est comment on continue — tu sais, on appelle ça le learning in the flow of work, l'apprentissage continu dans le flux de travail. Je travaille, j'ai une question, je me pose la question, j'ai la réponse tout de suite, et non plus je me regarde une vidéo d'une heure pour pouvoir utiliser un truc, ou je dois lire tel livre pour savoir comment ça fonctionne. Un peu comme quand tu recherches ta recette de cuisine, par exemple : tu recherches le temps de cuisson, tu tapes juste le temps de cuisson de telle recette et tu as l'information. Est-ce que les outils de collaboration, les outils numériques, sont ou ont un rôle à jouer dans l'apprentissage dans le flux ? J'imagine, quand tu vas faire des... chez nous, c'est terrible, moi, des fois, j'aimerais bien taper dans notre système interne quelques mots-clés, si tu veux, pour avoir la réponse, ça marche pas. Et je me dis, mais ça doit bien exister. Comment on peut apprendre avec les outils ?
Olivier Margerand
C'est vrai que ça dépend de chaque outil. La suite Google, par exemple, ce qui est vraiment super bien fait, c'est que si tu ouvres un document Google, que ce soit texte ou autre, et que tu cliques sur « aide », et que là tu tapes le nom d'une fonction, eh bien tu obtiens la fonction. Donc moi, je ne sais pas où elles sont, les fonctions, dans le menu. Par exemple, quand j'écris un post pour LinkedIn, je sais que je suis limité à X caractères. Donc j'ai un document qui sert à ça. Et il y a un compteur — pour ouvrir le compteur, je suis incapable de dire dans quel menu il est. Donc je clique « aide », « compter les mots », et je choisis la fonction et je l'active. Et donc ça, en fait, c'est ça qui serait génial : c'est que les outils évoluent vers « je t'aide à trouver la fonction ». Maintenant, on peut faire plein de plans ou imaginer ce qui serait génial. Moi, c'est vrai que mon quotidien, c'est plutôt comment on fait avec ce qu'on a.
Donc, pour apprendre un outil, si quelqu'un se dit « je veux développer mon côté geek » — dans le sens, c'est quoi geek dans la bouche d'Olivier Margerand ? C'est quelqu'un qui investit du temps pour en gagner — et donc je veux développer ce côté-là, je veux développer ma puissance, ma profondeur dans les outils, eh bien ce que je pourrais recommander, c'est par exemple de se mettre un temps régulier dans l'agenda. Mettez un événement récurrent dans votre agenda, au moment qui vous convient dans la semaine, dites-vous « tiens, là, j'aimerais bien apprendre » — par exemple, à 14 heures, je me sens toujours un peu flagada, mais si c'est pour apprendre quelque chose, je sens que je vais être en énergie, parce que j'adore apprendre, c'est mon cas. Moi, souvent, je suis des formations à 14 heures, et souvent le lundi à 14 heures, parce que le lundi j'ai des week-ends de ouf, donc je suis déglingué, et le lundi à 14 heures je suis déglingué, et donc, comme j'adore apprendre, je suis dans une énergie de fou et j'apprends vachement. Et du coup, dans ce créneau-là, ce qu'on peut faire, c'est se dire : tiens voilà, je me fais la liste un peu des outils sur lesquels je veux progresser — ou bien, plutôt que de faire une liste, c'est quoi l'outil sur lequel je progresse maintenant ? Parce que les listes, en fait, on ne les exploite jamais vraiment. Donc moi, j'aime bien parler de ma priorité numéro un, la numéro deux on s'en fiche. Donc c'est quoi ma priorité numéro un ? Imaginons je progresse sur Teams, ou je progresse sur Google Drive, ou je progresse sur tel autre outil, eh bien je vais dans l'aide, parce qu'aujourd'hui les aides des outils sont plutôt bien faites, dans la mesure où elles sont censées éviter aux éditeurs — donc aux entreprises qui font ces outils — de répondre aux questions. Donc plus l'aide est bien faite, moins ils ont de questions. Donc si je vais dans l'aide, normalement, en principe, j'ai une aide qui est structurée du plus basique au plus avancé. Et donc je parcours les articles, un peu les titres, et puis je vois un truc qui m'interpelle, parce que ça va résonner avec un truc que j'ai eu à faire récemment ou que j'ai à faire en ce moment. Et là, je vais l'apprendre d'autant plus facilement que je vais le mettre en pratique. Donc j'apprends un truc, je le mets en pratique, et puis je passe à autre chose.
Raccourcis clavier et énergie
Olivier Margerand
Je ne vais pas essayer d'en apprendre dix d'un coup. Il y a autre chose que je recommande, c'est les raccourcis clavier. Dans les outils, de plus en plus, il y a un raccourci pour faire apparaître les raccourcis clavier. Par exemple, dans Gmail, c'est point d'interrogation. Si je fais point d'interrogation, j'ai la fenêtre des raccourcis. Donc, je vais apprendre un raccourci d'une action que je fais souvent, par exemple répondre à un mail, c'est R. Bon, je ferme les raccourcis et je vais utiliser le R jusqu'à ce que ce soit vraiment acquis. Et là, ensuite, je vais rouvrir la fenêtre des raccourcis, puis je vais en apprendre un autre.
Ça veut dire aussi, du coup, apprendre à taper à dix doigts, pour que les doigts... en fait, à chaque fois, c'est un peu une cascade : comment je vais apprendre le coup d'après pour continuer à me simplifier la vie ? Et c'est vrai que quand je parle de ces sujets, parfois les gens se disent « non, mais ce mec, c'est une machine ». En fait, si je suis une machine, c'est parce que moi, j'aime bien passer du temps dehors. Et donc, plus je suis performant en numérique, et donc moins je passe de temps devant les écrans, plus ça me permet, par exemple, d'aller marcher. J'adore la randonnée. Donc je fais au moins une randonnée par mois en semaine, donc un jour de semaine. Mais c'est parce que je me suis organisé autrement que je peux me permettre de le faire, en tout cas je le crois. Il y a aussi une question de priorité, tout le monde pourrait le faire, en fait. Mais je me dis, je peux d'autant plus le faire que j'arrive à faire beaucoup plus vite que les autres la même quantité de travail.
Le fossé numérique
Jimmy
Du coup, c'est rigolo, parce que je t'entends parler et moi, ça m'inspire vachement, parce que je suis très à l'aise avec les outils numériques, enfin très à l'aise. Je serais capable d'apprendre ce que tu es en train de dire et de mettre ça dans mon agenda. Et tout de suite, ça fait écho en moi, en me disant : mais et tous ceux... par exemple, je pense à ma maman, tu vois, comme ça, qui jamais, jamais, jamais, jamais, dans son ordinateur, n'aura l'idée de pouvoir aller consulter une aide. Et je me dis juste : est-ce que les outils numériques ne sont pas en train de créer un fossé...
Pas forcément entre les générations, même si on pense que les nouvelles générations sont vachement plus à l'aise avec tout ce qui est numérique. Mais est-ce qu'il n'y a pas un fossé entre ceux qui ont accès au numérique, qui ont pu être formés dans des écoles et qui prennent des habitudes numériques, et ceux qui n'ont pas eu d'habitude numérique et qui se retrouvent à devoir travailler avec — ou seront, par conséquent, moins efficients face à quelqu'un qui en aura l'habitude ?
Le rôle éducatif du manager
Olivier Margerand
En fait, je crois que, pour tous les sujets essentiels, on touche à l'éducation. Là, les managers, ils ont un rôle d'éducation, comme on l'a avec nos enfants. Moi, les enfants, tu vois — j'ai trois enfants — j'étais hyper fier parce que, l'été dernier, je les ai emmenés dans une petite colo, un peu développement personnel pour faire simple, enfin un truc où vraiment ils peuvent pas seulement découvrir et apprendre et savoir, mais changer des choses dans leur fonctionnement.
Et en même temps, moi, je ne sais pas exactement ce qu'ils ont fait, je les ai récupérés au bout de deux jours. Mais ils m'ont montré les livrets qu'ils avaient eus. Il y a un livret — enfin, dans le livret, il y a une question qui est là dans les premières heures, on leur dit « bon, répondez à ces questions pour mettre le doigt sur des choses de votre vie et voir plus clair sur certains trucs. » Puis il y avait une phrase qui était « mon papa dit toujours »... et mon fils avait complété : « tu vas y arriver. » « Mon papa dit toujours : tu vas y arriver. » Et moi, je trouve ça génial, parce que j'étais hyper fier que ça soit implémenté en lui, que quoi qu'il arrive, il va y arriver. Mais ça veut dire, sous-entendu, tu vas essayer, puis tu vas ensuite chercher une solution, puis en chercher une autre. En fait, je crois que c'est stratégique, c'est déterminant, que pour les équipes ou les entreprises, pour la société, vu les défis sans précédent qui s'annoncent, c'est impératif, c'est vital qu'on développe cette capacité à apprendre au fil de l'eau, à aller chercher des solutions et à y adhérer,
parce qu'on va se retrouver dans des situations — on est déjà dans des situations qu'on n'a jamais connues auparavant. Et donc, bien au-delà des outils numériques et des petits gadgets et des astuces, il y a une dimension d'éducation et de culture à se dire : je suis dans une situation X, je ne l'ai jamais rencontrée, on s'en fout, en fait, que je l'aie jamais rencontrée. Juste, j'ai développé ma capacité, mon process interne à rentrer dans l'action. Je ne vais pas aller suivre une formation, je ne vais pas aller lire trois bouquins, je ne vais pas réfléchir, je suis dans l'action. Par exemple, quand j'écoute un podcast, je m'oblige à noter, à faire, à mettre en place ou à supprimer dans mon fonctionnement au moins une chose chaque fois que j'écoute un podcast. Sinon, c'est du vent, je me suis fait plaisir, c'est sympa, c'est chouette, c'est bien en termes de culture, mais j'ai tendance à planer, donc je me suis obligé à ça. Du coup, oui, les gens qui, comme ta maman peut-être, n'ont pas ce réflexe-là — en fait, les managers, je pense qu'ils ont ce rôle de dire, chaque fois que quelqu'un râle, de dire : ok, comment tu peux faire pour ne plus jamais râler pour cette raison ?
Jimmy
Oui, c'est ça, et puis, au final — alors peut-être que je le traduis mal, mais moi je l'interprète plutôt comme : bah, c'est pas grave s'il y a un truc numérique que tu n'arrives pas à faire, l'important c'est que tu participes et que tu apportes de la valeur à l'équipe, quitte à aller demander à quelqu'un de le faire avec toi, ou apporter quelque chose d'autre à l'équipe si ça ne passe pas par le numérique. Bah moi, ce qui est... je pense que c'est vraiment important qu'on soit ensemble dans la collaboration, et qu'il n'y ait pas un moment où le numérique vienne être un outil qui nous sépare, quoi.
C'est peut-être la peur que je pourrais avoir face à ces outils-là.
### Prendre soin plutôt qu'être moderne
Olivier Margerand
En fait, depuis 40 minutes on parle de numérique, et moi, mon sujet, mon dada, c'est plutôt l'intelligence collective. Et effectivement, ce que tu dis là, ça me fait penser à une anecdote. C'est une équipe, une entreprise qui était cliente de Digital Collab. Je me balade un peu dans les locaux parce que j'ai déjeuné avec le DG. Et puis, je me balade dans les équipes, et je vois une équipe, notamment, où il y a une personne qui était significativement plus âgée que les autres — la majorité, dont la moyenne d'âge est de 25 ans, puis une personne qui est plutôt à 50.
Puis, au déjeuner, à la cafète de l'entreprise, je revois cette personne-là, et je la fais un petit peu parler de ce qui la stimule en ce moment. Elle me raconte qu'elle est en train d'organiser l'Arbre de Noël, les cadeaux, etc. Puis on discute un peu plus, et là je vois l'émotion qui monte, et elle me dit : « mais en fait, pour moi, c'est hyper compliqué, parce que dans la démarche de simplification digitale, je vois que mes collègues me prennent vraiment pour une bille et ils ne m'expliquent rien. Ils foncent dans les outils, ils voient que je ne maîtrise rien, que je suis complètement perdue, et ils ne m'aident pas, et je me sens vraiment complètement nulle. »
Et du coup, on a fait un petit chemin ensemble pour mettre le doigt sur le fait que, justement, l'Arbre de Noël, le fait qu'elle se préoccupe des gens en permanence, c'est sa fibre, et qu'elle a une valeur pour son équipe qui serait de les ramener vers : comment on prend soin de nous en tant qu'équipe, et pas seulement comment on est moderne parce qu'on utilise le numérique. Donc effectivement, merci de mettre le doigt là-dessus. Quelqu'un qui ne se sent pas super à l'aise avec le numérique, on n'a pas forcément envie d'en faire un robot.
On ne veut pas que tout le monde se transforme en robot ou en geek. Il y a des gens dont la fonction hyper précieuse est de nous ramener au care — comme on disait tout à l'heure, au care, il y a la créativité — et à sortir le nez du numérique pour être, en tant qu'humain, dans : qu'est-ce qui va faire que cette journée va être canon et qu'on va être super satisfaits d'avoir vécu cette journée ensemble, d'avoir bossé aujourd'hui ? Et pareil pour cette semaine, ce mois, cette année. Qu'est-ce qui fait que notre entreprise est vraiment chouette et qu'on est heureux de bosser, comme disait la personne qu'on évoquait tout à l'heure, de Janko...
Samuel Durand. Merci, Samuel Durand. Il parle de ça, du fait que — l'ambition d'avoir des jobs où vraiment on s'éclate. En fait, la notion de travail, ce n'est pas le travail au sens où, en temps, je m'oblige à faire quelque chose, mais j'accomplis. Par exemple, si tu es investi dans l'associatif — moi, je le suis pas mal sur différentes assos — eh bien en fait, on bosse, mais c'est canon, on adore ça, on adore ce qu'on fait. On adore résoudre ces problèmes et on adore aboutir à des résultats.
Et oui, là, on parle d'intelligence collective, et de comment on s'y prend pour qu'une équipe soit canon en tant que telle, quels que soient les individus qui la composent. Moi, c'est ça, aujourd'hui, qui me stimule le plus. C'est comment permettre, comment stimuler les managers et les dirigeants à rendre leurs équipes extraordinaires.
Olivier Margerand
Et là, il est quand même assez secondaire.
Jimmy
En gardant l'humain, le care et la créativité.
La connexion plutôt que la géographie
Olivier Margerand
C'est ça. En fait, moi je suis arrivé dans ces sujets et dans ce métier par le numérique, parce qu'au départ je suis tombé dedans : j'ai appris à faire des sites web dans ma piaule, en Erasmus, et puis agence web, etc. Mais en vrai, j'ai compris petit à petit que ce qui m'intéressait vraiment dans la technologie, c'était la façon dont elle aidait les gens à avoir des relations malgré la distance, en fait. Ce que Michel Serres appelait la topologie par rapport à la géographie, c'est-à-dire : on se connecte et on se déconnecte, il y a plus une notion de distance, il n'y a pas un chemin à faire.
C'est juste : je décide de me connecter, de me déconnecter, comme on l'a fait toi et moi aujourd'hui. Et moi, c'est ça qui m'intéresse le plus, au fond. C'est comment on aide les gens à développer la capacité à se connecter entre eux. Quelqu'un a dit — j'ai entendu ça récemment — « un ennemi est un ennemi jusqu'à ce qu'on ait déjeuné avec lui. » Comment est-ce qu'on pourrait de plus en plus déjeuner tous ensemble et surmonter... par exemple, je vais un peu loin, mais moi, au fond, c'est ça la cause qui m'anime. C'est vraiment qu'on puisse être tous ensemble beaucoup mieux. Comment est-ce qu'on s'y prend pour qu'en tant que société, on considère qu'une population migrante est une opportunité, et un ensemble d'êtres humains dont il faut prendre soin, plutôt que des gens qu'il faudrait rejeter à la mer. Je fais ça, mais ça, c'est au fondement de ma façon de faire mon job aujourd'hui dans le milieu professionnel.
Jimmy
On aurait plein de trucs à se dire, j'espère qu'on aura l'occasion de dégêner ensemble. Ça fait écho sur plein de trucs, notamment sur l'empathie, sur l'apprentissage, sur l'éducation, plein de choses qui gravitent autour de tout ça, finalement, de cette philosophie.
Il y a un truc qui se passe en ce moment, je ne sais pas si tu es au courant, je ne sais pas si tu as envie d'en parler, ça s'appelle le métaverse. Alors, tu vois, ça fait un peu tous les tabloïds, on a vu... il y a quelques années, tous les journalistes avec des lunettes virtuelles sur les yeux, et Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, qui se baladait dans les rangs, seul, sans lunettes, ce qui laissait déjà poser pas mal de questions. Est-ce que le métaverse, tu le considères comme un outil numérique, ou c'est quelque chose à part ?
Le métaverse, un levier comme un autre
Olivier Margerand
Par définition, je dirais par essence, oui, c'est du numérique. Moi, je ne vois pas ça comme étant à part. Je regarde ça a priori d'un œil assez critique, parce que je vois déjà, en l'espace de moins de 15 ans, les limites du déploiement du numérique, donc à travers les tablettes et les smartphones. Je suis identifié comme très digital, les gens me voient comme quelqu'un de très connecté.
Et à côté de ça, mes enfants, dont l'aîné a 15 ans, n'ont pas de téléphone pour l'instant. Ça ne veut pas dire qu'ils n'en veulent pas, ça ne veut pas dire qu'on n'en parle pas presque tous les jours. Pour l'instant, on a pris cette décision-là pour plein de raisons. Donc, métaverse, à la fois ça peut sûrement permettre plein de choses géniales, et à la fois je vois aussi la façon dont l'humanité se jette dans toujours plus de techno — la 5G, la 6G, Internet, les smartphones, les métaverses, etc. Et au fond, ça peut être génial, mais comme c'est des leviers, si on ne traite pas la question d'être plus intelligent, d'être plus curieux, d'être plus intelligent ensemble, et donc de faire équipe de manière plus canon, on peut mettre toutes les technologies qu'on veut, on va plutôt amplifier les côtés moins chouettes de l'humanité. Qui dit nouveau saut technologique dit, pour moi, nouveau défi de progrès de l'humanité.
Jimmy
Mais ce que tu disais en début d'interview, ça exacerbe, en fait, que ce soit dans le positif ou dans le négatif.
Olivier Margerand
De fait, oui. Et puis, en l'occurrence, on va parler des fantasmes, etc., si on s'intéresse un peu au sujet, c'est des choses que vous avez déjà vues, lues, entendues. C'est un amplificateur, donc ça pourrait donner des choses canonissimes, et en même temps amplifier des côtés un peu moins souhaitables. Là, on entre dans l'éthique et la morale, ça dépend un peu de chacun aussi, ça appartient à chacun.
Une petite parenthèse sur ce que tu as dit, je trouve ça génial : être connecté, ça ne veut pas dire être devant ses écrans tout le temps. Quand on crée de l'intelligence collective, surtout quand on part sur des systèmes holomido, c'est les interactions entre individus directement — ça ne veut pas dire qu'on passe du temps devant sa télé, parce que passer du temps devant sa télé, ça peut être regarder « Les Marseillais » à je ne sais où dans le monde, qui ne va rien créer comme valeur et rien nous apprendre, si ce n'est peut-être, pour certains, passer un bon moment — et encore.
Alors qu'être connecté réellement entre nous, entre individus, c'est là où on va créer cette intelligence collective. Et je pense que c'est important de faire cette distinction, notamment pour ceux qui se diraient « tiens, si je veux être connecté, si je veux être dans le numérique, il faut que j'aie un iPad, un iPhone, un truc chez moi qui soit connecté à la 5G, etc. » Alors que ce n'est pas forcément le cas.
Se relier vraiment
Olivier Margerand
En fait, connexio, en latin, c'est lien, enchaînement. Donc effectivement, en suivant l'intention dans laquelle on est, le niveau d'activité ou de passivité, la manière dont on prend les choses, on peut être enchaîné à des contenus et à des émetteurs externes qui nous envoient des messages. On peut se relier aux gens, on peut se relier par le numérique, on peut se relier en réel.
Il y a dix jours, j'ai vécu une journée extraordinaire où, le matin, je suis allé randonner avec un de mes collègues qui était de passage dans le Nord, où j'habite, et lui, dans le Sud-Ouest — on ne s'était jamais vus. Donc on bosse ensemble depuis quelque temps, on ne s'était jamais vus. Il passait à titre perso, on est allés randonner ensemble. À midi, on a déjeuné à quatre avec deux autres collègues, et l'après-midi, je suis allé randonner avec un autre. Donc j'ai passé une journée dehors et au resto, et il s'est passé un niveau de connexion incroyable, avec un niveau d'émotion au déjeuner où il y a eu des larmes, où c'était extraordinaire, ce qu'on a partagé. Peut-être qu'on aurait pu vivre des choses approchantes en numérique, mais c'est sûr, pas de la même qualité.
Et là, pour moi, on était dans la connexion dont je rêve pour mon équipe et pour toutes les équipes.
Web3 et smart contracts : rester connecté aux vraies questions
Jimmy
Écoute, on arrive vers la fin de ce podcast, et j'ai une dernière question, qui est un sujet qui m'intéresse plus que ça, mais sur lequel je n'ai pas beaucoup d'éléments. C'est le web3. On parle du numérique, donc le web3, c'est tout ce qui est en train de... on parle des cryptomonnaies, par exemple, on parle aussi des smart contracts. On n'entend pas encore beaucoup parler des smart contracts avec les blockchains, ça fait très anglicisme, ça a l'air très compliqué, mais on sait que d'ici peu — je ne pourrais pas le dire sur une échelle de temps, mais — on aura peut-être aussi des contrats d'embauche en smart contract. Tout passera à 100 % par le numérique. Est-ce que c'est un sujet que tu connais et sur lequel tu aurais peut-être un point de vue, ou pas du tout ?
Olivier Margerand
Je ne connais pas très bien ce sujet. Ça me fait un peu sourire quand j'entends « web3 », parce que dans ma toute première vie professionnelle, quand on faisait des sites web au milieu des années 2000, on parlait déjà de web3, mais ça voulait dire autre chose. Ce sont toujours des termes qui sont en fait des concepts. Moi, j'ai tellement rêvé et vécu une longue période où j'étais plutôt dans le rêve et la vision, et peu dans l'action, qu'à un moment donné j'ai inversé les choses, et aujourd'hui je suis plutôt dans le faire avec ce qu'on a, faire avec ce qui est possible aujourd'hui. Il y a déjà plus de possibilités que l'imagination des gens qui nous écoutent peut leur en offrir. Donc il y a déjà beaucoup à découvrir dans ce qui est possible aujourd'hui. Du coup, j'ai envie de dire, si jamais les smart contracts deviennent possibles, ou s'ils sont déjà possibles, intéressons-nous à ça au moment où c'est possible, et si c'est important et que ça résout des problèmes dans votre entreprise.
Moi, je m'autocadre maintenant, et je me dis : pas de plans sur la comète. Je ne vais pas trop chercher à parler métaverse, NFT, etc. Je vais voir quand, moi, je sais que ça existe. Je pense que c'est important de savoir que ça existe, d'être un tout petit peu attentif à ces sujets, de les avoir dans le radar, de ne pas complètement débarquer un jour en disant « ouais, mais il s'est passé plein de trucs depuis 10 ans ». Mais en même temps, quand même rester connecté — justement, rester connecté à son équipe, à ce qui se pose comme question là, maintenant, en se disant : tout ça, ce sont des moyens possibles de résoudre des problèmes, de contribuer à résoudre mes problèmes. J'ai fait le choix, moi, j'ai fait le choix pour moi et pour ma boîte de ne plus m'intéresser à ça par simple satisfaction intellectuelle, mais de manière stratégique, quand il y a vraiment des choses à en faire. Donc je ne suis pas très loin de toi là-dessus, mais moi je suis plutôt dans : qu'est-ce qu'on pourrait avoir fait dans notre entreprise avant vendredi soir.
Le chantier du management commence par le manager
Olivier Margerand
Moi, j'encourage vraiment les managers à développer leurs compétences, à arriver à lâcher prise sur leur capacité technique, parce qu'il y a encore beaucoup trop de managers dont la légitimité, à leurs yeux, relève de leur expertise technique. C'est souvent à cause de leur système : on les a fait monter, enfin, on les a nommés managers parce qu'ils étaient experts techniques, ou parce qu'ils étaient bons dans leurs fonctions techniques. Le principe de Peter, voilà.
Et ça, en fait, il me semble que le manager est beaucoup plus heureux quand il arrive à voir que son équipe fonctionne beaucoup mieux qu'avant. Et c'est ça qui compte. Ce n'est pas « je suis utile, je suis indispensable », mais « je constate que l'équipe fonctionne mieux qu'avant moi ». Et ça, j'encourage les managers à aller sur ce chemin-là. Je sais que ce n'est pas simple, je sais que ce n'est pas simple, mais c'est vraiment une invitation forte que je vous fais, parce que le monde s'en portera mieux, et vous serez d'autant plus satisfaits. Mais ça veut dire que le chantier du management, il commence par le manager. C'est moi qui dois évoluer intérieurement dans ma façon de voir les autres, dans ma façon de les considérer, dans l'ambition que j'ai pour eux. Et parce que je serai très à l'aise avec ça, je vais pouvoir leur apporter des choses en étant bien dans mes pompes.
Et donc, plus que des techniques, des outils ou des formations à des méthodes, etc., je vous encourage à progresser sur : clarifier c'est quoi, pour moi, être un super manager. Ce sera quoi, une équipe qui sera meilleure parce que je serai passé par là, et à suivre ce chemin. Et puis, du coup, ça va passer par développer vos capacités à animer l'intelligence collective, c'est-à-dire développer la capacité à permettre que votre équipe surmonte tout ce qu'elle va rencontrer. Et ça, c'est une de mes convictions : n'importe quelle équipe peut surmonter n'importe quel obstacle qu'elle rencontre. Et ça veut dire aussi, probablement — en tout cas, c'est une de mes convictions aussi — commencer par l'amour, au sens être capable de s'aimer pour ce qu'on est, être capable d'aimer les autres par défaut, que ce soit les clients ou les collaborateurs, pour se donner la main par défaut dans la difficulté — alors que ça aussi, on le voit beaucoup trop, dans la difficulté, se renvoyer la balle, s'accuser, etc., entre prestataires et clients, entre collègues, entre managers et équipiers.
Donc, finalement, il me semble que l'amour, c'est une belle boussole, c'est un mot-clé pour se dire comment je développe mes compétences, comment je développe mon système managérial, en partant du principe que tout être humain est plutôt bon par défaut.
Le mieux-être comme boussole
Olivier Margerand
J'espère aussi — et ce que tu viens de dire fait écho à une discussion que j'ai eue avec un de nos clients juste avant. Je lui demande dans l'entretien : qu'est-ce que tu valorises, qu'est-ce qui est précieux à tes yeux dans notre collaboration ? Il me dit que nous sommes en permanence en train de nous soucier du mieux-être de notre client. Et j'ai bien aimé ce terme de mieux-être, qui décrit un peu ce que tu dis là : c'est que le numérique n'est juste et bon qu'à l'aune du mieux-être.
Merci beaucoup à toi, Jimmy, et continue, c'est canon.
Jimmy
À bientôt, avec plaisir.