La Juste Performance

22 janvier 2025 · 49 min · Entretien

Perception du temps : votre cerveau ne gère que de l'espace (avec Guillaume Attias)

Dix-neuf heures, la liste du jour n'a pas bougé, et votre perception du temps tient en une phrase : il en manque. La journée a pourtant duré exactement autant qu'hier, et votre agenda n'avait rien d'exceptionnel. Le neuroscientifique Guillaume Attias part d'une idée déroutante : votre cerveau ne traite jamais de temps, seulement de l'espace et des mouvements à produire.

Portrait de Guillaume Attias

Avec

Guillaume Attias

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Ce que vous allez comprendre

  • Pourquoi le sentiment de manquer de temps varie avec vos ressources physiologiques
  • Pourquoi le cerveau ne traite pas du temps, mais de l'espace et des mouvements
  • Pourquoi retenir dix choses en tête réduit la capacité à en traiter une seule
  • Pourquoi un après-midi vide paraît long sur le moment et court en souvenir
  • Ce qui sépare la reconnaissance d'un collaborateur de sa récompense

À propos de Guillaume Attias

Guillaume Attias est autodidacte depuis l'âge de seize ans : il s'invite comme « passager clandestin » dans des cours universitaires de sciences cognitives et de médecine pour connecter ces deux disciplines. Il fonde BMO, Brain Modus Operandi, puis la BMO Academy, consacrées aux neurosciences et sciences cognitives appliquées aux processus décisionnels, et publie « L'influence cachée du cerveau humain » (ESF).

0,26 % de nos décisions sont conscientes

Sa thèse la plus frappante : nous n'avons conscience que d'une infime fraction de nos décisions, chiffrée à 0,26 % dans son livre. La plupart des choix se jouent avant qu'on les formule, dans des circuits qui échappent à toute conscientisation.

Le cerveau ne connaît que l'espace et le mouvement

Son idée centrale sur le temps est déroutante : pour le cerveau, le temps n'existe pas en soi. Il n'existe que de l'espace et des mouvements à produire. Une montre, explique-t-il, n'est jamais qu'un mouvement de rotation calqué sur celui de la Terre. Ce que l'on ressent comme une journée trop courte est en réalité une capacité de mise en mouvement entamée, par le sommeil, la fatigue ou la comparaison avec un collègue qui traite deux fois plus de dossiers.

Une « partition de vie » pour économiser l'énergie mentale

Pour ne pas garder simultanément des dizaines d'informations en tête, Guillaume Attias organise son propre agenda comme une partition de vie : il ne conserve en mémoire que ce qui concerne le créneau en cours, et fait confiance à son système pour faire remonter le reste au bon moment. Il s'appuie aussi sur le paradoxe déjà décrit par Daniel Kahneman entre l'expérience vécue et le souvenir qu'on en garde : un après-midi ennuyeux paraît long sur le moment mais laisse un souvenir bref, faute d'éléments à remémorer, tandis qu'une journée intense, vécue trop vite pour être remarquée, se retrouve étirée une fois racontée.

Le saviez-vous

Le saviez-vous ?

Selon Guillaume Attias, nous n'avons conscience que de 0,26 % des décisions que nous prenons chaque jour. La quasi-totalité de nos choix se jouent dans des circuits cérébraux qui échappent totalement à notre conscience.

Le saviez-vous ?

Pour Guillaume Attias, le cerveau ne traite jamais le temps en tant que tel : il ne gère que de l'espace et des mouvements. Une montre n'est jamais, selon lui, qu'un mouvement de rotation calqué sur celui de la Terre autour de son axe.

Transcription de l'épisode

Retrouver Guillaume Attias

Jimmy

Alors aujourd'hui, nous avons le plaisir d'accueillir à nouveau sur ce podcast Guillaume Attias, expert renommé en neurosciences et sciences cognitives. Guillaume est chercheur, conférencier et fondateur de BMO, une organisation qui propose une large gamme de formations en lien avec les neurosciences et les sciences cognitives. Son parcours impressionnant inclut des collaborations avec des institutions de premier plan et des publications dans des revues scientifiques prestigieuses. Il est également l'auteur du livre récemment publié « L'influence cachée du cerveau humain » aux éditions ESF, où il explore les subtilités de notre cerveau et leur impact sur notre comportement quotidien.

Alors, dans cet épisode, nous allons explorer un sujet fascinant : la relation au temps à travers le prisme des neurosciences. Guillaume n'est pas un inconnu pour nos auditeurs fidèles, puisqu'il nous a déjà éclairés lors de l'épisode 56 sur les mécanismes de décision. Aujourd'hui, nous allons plonger dans les mystères du cerveau humain et découvrir comment notre perception du temps influence nos décisions, notre productivité et notre bien-être. Guillaume partagera avec nous ses connaissances et ses recherches les plus récentes. Il nous donnera des clés pour mieux comprendre et gérer notre relation au temps. Préparez-vous pour une conversation enrichissante et pleine de découvertes. Installez-vous confortablement, et c'est parti pour un voyage au cœur des neurosciences et du temps. Bonjour Guillaume.

Guillaume Attias

Bonjour Jimmy ! Magnifique accueil, je te remercie. Effectivement, on va pouvoir aller partager avec plaisir. Et puis quel sujet, là ! Le temps. C'est un sujet complexe et fascinant, mais on va essayer de démêler un petit peu tout ça ensemble. Avec grand plaisir, en tout cas.

Jimmy

Très heureux de refaire un épisode avec toi.

Alors, c'est vrai qu'on parle de temps, et on a un temps qu'on peut aborder sous différents angles. On connaît le temps, j'ai envie de dire, physique : quand on regarde sa montre, c'est l'heure qui passe. Et puis la notion d'espace-temps, qui pourrait faire, je pense, des heures et des heures d'interview. Il y a le temps neuronal et peut-être physiologique, tu pourras aussi nous expliquer tout ça. Et puis il y a le temps philosophique. En tout cas, c'est les trois angles que j'ai pu découvrir en faisant des recherches sur le sujet. Et puis c'est vrai que l'angle philosophique est aussi un angle assez intéressant : comment on vit le temps, le passé, le présent, le futur. Mais aujourd'hui, ce n'est pas sur ça qu'on va aller. Aujourd'hui, on va parler du temps et de la relation au temps au travers des neurosciences. Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus ?

Le temps n'existe pas

Guillaume

Tu vas voir. Tu m'as donné trois thématiques sur le temps, et moi j'ai surtout envie de te dire que le temps n'existe pas. C'est-à-dire qu'on est là à vouloir faire de la gestion du temps en considérant que le temps est une nature par essence, alors que le temps est une illusion. C'est une illusion de notre cerveau. Et donc c'est comme ça qu'on essaie de faire de la gestion d'une illusion. Et bien évidemment, lorsqu'on veut essayer de gérer une illusion, on se confronte à une chimère qui, au moment où on veut s'en saisir, se divise et multiplie les problèmes à l'infini. Et effectivement, on voit que c'est un sujet chaud, la gestion du temps. Donc voilà, d'un point de vue neuronal si tu veux, ce n'est qu'une pure création de notre cerveau.

Jimmy

Quand tu dis que c'est une création, c'est que c'est le cerveau qui interprète les données et qui nous en fait une projection ? Je ne sais pas comment on pourrait l'expliquer.

Guillaume

De façon déjà simple : si tu veux qu'il y ait du temps, il te faut une mémoire. Si tu n'as pas de mémoire, tu n'as pas de temps. Et c'est justement ce rapport à la mémoire. C'est la façon dont notre cerveau a besoin de se représenter dans nos environnements. Comme il va utiliser nos mémoires, ça va créer une illusion du temps.

Tu prends quelqu'un, tu veux arrêter le temps pour lui, c'est facile : tu le fous sous anesthésie. Tu le laisses 24 heures sous anesthésie — il va avoir des complications, mais tu le laisses 24 heures sous anesthésie. Quand il se réveille, pour lui ça a duré quelques secondes, le temps d'endormissement et le temps de réveil. Le temps n'existe plus pour lui, puisqu'il n'y a rien qui s'enregistre en mémoire. Donc c'est vraiment une pure création de notre cerveau, ce rapport au temps.

Jimmy

Est-ce que du coup, lorsqu'on a, je ne sais pas, peut-être un accident cérébral, ou par exemple quand on tombe dans le coma ou dans les vapes, est-ce que du coup notre mémoire n'enregistre plus rien, qu'il y a un black-out, et du coup on n'a plus notion du temps ?

Guillaume

Alors, c'est difficile de savoir si les mémoires continuent à engrammer, c'est-à-dire à mémoriser des informations en dehors du champ de conscience. Parce qu'en fait, qu'est-ce qui se passe quand tu tombes dans les vapes ? Ce n'est pas le cerveau qui s'arrête, c'est juste la conscientisation des éléments. Donc tu perds conscience — tomber dans les vapes, c'est vraiment perdre conscience. Il y a fort à parier que le cerveau continue à mémoriser des informations. En revanche, il ne peut pas les porter à la conscience. Donc comme il ne peut pas les porter à la conscience, on ne peut pas construire une représentation. Et donc, de fait, on n'intègre pas cette illusion du temps.

D'ailleurs, c'est souvent une des premières questions qui arrivent chez les personnes qui tombent dans les vapes. La question qui arrive assez régulièrement, c'est : « je suis où ? » On n'arrive plus à se repérer dans l'espace. Et la deuxième : « je suis resté évanoui combien de temps ? » C'est vraiment les questions classiques qui émergent. Parce que tout simplement, ce qui a pu éventuellement être mémorisé — ça, on ne sait pas ce qui a pu être mémorisé — n'est pas intégré dans la représentation de l'individu, et donc cette, comment dire, cette matérialisation du temps ne se fait pas.

Une montre, c'est un mouvement

Jimmy

Dans l'état physique des choses, le temps est assez mesurable. Même quand on fait de la physique quantique ou cosmologique, même sur l'espace-temps, on arrive quand même à faire des mesures. Et le plus simple pour nous au quotidien, c'est la montre. On sait ce qu'est une seconde, on sait ce qu'est une minute, une heure, une semaine, une année. Est-ce qu'on a cette même évaluation dans le cerveau ? Est-ce qu'on a une fréquence, comme dans l'horloge, qui me donne un rythme ?

Guillaume

On en a une, on en a une. Alors, je pense que pour essayer de comprendre comment on peut aborder ça, il faut d'abord essayer de comprendre finalement qu'est-ce que c'est que le temps. Dans l'environnement qui nous entoure, il n'y a pas vraiment de temps, il y a un espace. OK ? Et dans cet espace, il y a des mouvements.

Si tu regardes, et si on réfléchit dix secondes, qu'est-ce que c'est qu'une montre ? Une montre, c'est un mouvement. Et le temps, 24 heures, qu'est-ce que c'est que 24 heures ? C'est le mouvement que va faire la Terre en rotation sur elle-même pour arriver à un tour complet. C'est un mouvement, ni plus ni moins, c'est un mouvement complet de rotation.

Ce mouvement de rotation n'est pas pratique pour nous. Donc il a fallu... on ne peut pas regarder la Terre et se dire « on en est là ». Surtout la nuit — à la limite, dans la journée, par rapport au soleil, on s'en sort encore à peu près, mais la nuit, c'est plus compliqué de se repérer dans l'espace. Donc on a calqué ce mouvement de rotation de la Terre sur le mouvement de rotation des aiguilles sur un cadran. En l'occurrence, c'était plus pratique de faire deux fois douze, et ça nous permet d'être plus précis. Et donc ce mouvement d'un cadran de montre, c'est le mouvement de la Terre sur elle-même.

Alors finalement, qu'est-ce que c'est que le temps ? Eh bien le temps, c'est la capacité — alors attention, ça c'est la partie technique — c'est la capacité de mise en mouvement d'une chose relative à une autre. Je vais te donner un exemple pour essayer d'être plus clair là-dessus, et surtout sur la façon dont on interagit avec le temps.

Le rectangle ABCD

Guillaume

Tu prends un rectangle avec quatre sommets A, B, C et D. A en haut à gauche, B en haut à droite, C en bas à droite, D en bas à gauche. Bien évidemment, l'arête AD est bien plus longue que l'arête AB, puisque c'est un rectangle. Maintenant, admettons que tu poses quelqu'un au point B et quelqu'un au point D, et tu leur demandes, en marchant tranquillement, d'arriver simultanément au point A, de se rejoindre au sommet A. Qu'est-ce qui va se passer ? B, qui a une plus petite distance à faire, va considérer qu'il a plus de temps que D, qui va avoir une plus grande distance à faire. Pourquoi ? Parce que B a une capacité de mise en mouvement — à capacité égale, ça va être plus facile pour lui de rejoindre le point. Donc il va considérer qu'il a le temps pour le faire.

En revanche, maintenant, à D tu lui attaches une jambe, donc il doit y aller à cloche-pied, et à B tu lui donnes le droit de pouvoir courir. Que va penser B ? Qu'il a plus de temps que D pour pouvoir atteindre le sommet.

En fait, notre perception du temps, c'est notre capacité de mise en mouvement par rapport à une autre capacité de mise en mouvement. Quand aujourd'hui on a l'impression qu'on n'a plus assez de temps dans une journée, c'est parce qu'on a une quantité de mise en mouvement dingue à faire par rapport à la rotation de la Terre sur elle-même. Cette rotation-là reste invariable. Par contre, nous, la quantité de mouvement qu'on doit faire et qu'on nous demande de faire par rapport à cette rotation de la Terre devient toujours de plus en plus importante.

Jimmy

Y compris lorsqu'on est assis derrière son bureau, j'imagine. Enfin, tu dis un mouvement, ce n'est pas forcément un mouvement physique, ça peut être un mouvement intellectuel.

Guillaume

C'est ça, c'est de mettre en mouvement quelque chose. Ça peut être un mouvement intellectuel, ça peut être une réflexion, ça peut être une tâche virtuelle à faire — n'empêche qu'il a fallu modifier quelque chose. Quand tu envoies un mail, même s'il est totalement immatériel, ça nécessite un ensemble de mises en mouvement pour pouvoir créer ce mail et l'expédier. Quand tu lis quelque chose, c'est toute une mise en mouvement de lecture que tu dois faire pour pouvoir absorber l'information et traiter cette information. Donc c'est vraiment cette logique-là, la mise en mouvement.

Et donc, pour revenir à ta question, d'un point de vue neurologique, notre cerveau gère des capacités de mise en mouvement et de l'espace. Ensuite, il va créer une illusion du temps pour qu'on puisse le conscientiser. Mais c'est vraiment une mise en mouvement, et c'est directement relié à cette notion d'espace dans notre cerveau.

L'hippocampe étiquette les séquences

Guillaume

Quand on se déplace dans un environnement, on va mémoriser l'environnement. Par exemple, tu visites une maison. Je suis chez moi, mettons que je t'invite chez moi et que tu visites ma maison. Tu vas passer par l'entrée, et puis ensuite tu vas voir le séjour, tu vas voir les couloirs, tu vas voir des chambres, etc. Comment tu vas faire pour pouvoir te repérer dans l'espace ? Eh bien en fait, ton cerveau va noter dans quelle séquence, quelle suite d'informations il a reçue. Tu reçois les flux d'informations de l'espace, et puis tu as ton hippocampe qui met un marqueur. Il va marquer 1, 2, 3, 4, et il cadence comme ça, comme un métronome. Et donc il va venir étiqueter l'information visuelle de l'espace en fonction du numéro, ce qui fait qu'après tu sauras que tu as vu l'entrée en 1, le séjour en 2, le couloir en 3, etc.

Donc c'est en étiquetant les séquences d'espace que le cerveau crée l'illusion du temps, pour pouvoir se représenter l'espace. Dans quel ordre est-ce que les informations sont arrivées ? Si tu ne fais pas ça, tu peux très bien te dire que tu es rentré par la chambre, et qu'après tu as vu l'entrée, et qu'après l'entrée c'est le séjour — enfin, peu importe, tu vois, tu n'aurais pas d'ordre.

Ouais, c'est ça, on rentre dans Inception. Inception nous paume complètement, parce qu'on ne peut plus séquencer dans quel ordre on est. En fait, ils nous perdent, ce séquençage. C'est pour ça que le film Inception nous prend à ce point : on n'a plus les séquençages. Et donc ce n'est pas tant, tu vois, que le cerveau va traiter le temps, il va traiter l'espace, et mettre dans quel ordre il a perçu l'espace.

Le théorème de Pythagore dans le tiroir à couverts

Jimmy

Je voudrais faire une parenthèse du coup, parce que je me souviens, quand j'étais étudiant, j'avais fait un mémoire de recherche sur l'apprentissage, et je me souviens avoir lu des parutions sur justement comment on pouvait essayer d'apprendre les choses en se les représentant visuellement chez soi. Par exemple, tu prends le théorème de Pythagore, tu le mets dans le tiroir à couverts de ta cuisine, et du coup tu sais que quand tu recherches ce théorème-là, tu vas visualiser ton tiroir de cuisine que tu ouvres, et tu vas aller trouver le théorème de Pythagore. Est-ce qu'on peut faire un lien ?

Guillaume

Ah oui, complètement ! En fait, si tu veux, le cerveau est câblé avant tout pour gérer de l'espace. Donc, associer les informations à des lieux. D'ailleurs, ton cerveau, quand tu t'approches d'un lieu, il propose des informations qui sont en lien avec ce lieu-là.

Si par exemple là, maintenant, de but en blanc, à toi et aux auditeurs, je vous demande : qu'est-ce qu'il y a là maintenant dans votre frigo ? Comme vous n'êtes pas devant votre frigo, l'information est restée stockée bien en arrière. En revanche, si au moment où vous êtes devant votre frigo, vous allez pour ouvrir le frigo et que je vous bloque la main et que je vous dis « qu'est-ce qu'il y a là dans le frigo ? », votre cerveau avait déjà commencé à mobiliser les informations nécessaires à cet environnement-là, et donc on arrive à répondre beaucoup, beaucoup plus facilement.

Jimmy

Il avait préparé le mouvement, tu veux dire.

Guillaume

Exactement. En fait, notre cerveau rend disponibles des informations en fonction des lieux dans lesquels on est. Et ça, c'est un drame — tu parlais de l'apprentissage — c'est un drame pour les étudiants, par exemple. Pourquoi ? Parce qu'ils ont bachoté comme des fous avant un examen, chez eux ou dans leur chambre d'étudiant, peu importe. Et toutes les informations qu'ils ont mémorisées sont associées à ce lieu-là. Et puis ensuite tu vas en salle d'examen. Harf ! Les informations ne sont pas associées à la salle d'examen, elles sont associées au lieu de révision. Ce qui déjà endigue un petit peu l'accès aux informations. Pour peu qu'en plus tu sois stressé, tu rajoutes encore une difficulté d'accès à l'information, et là tu arrives devant ta copie. Copie blanche, tu n'arrives plus à remobiliser tes informations. Tu rentres chez toi dégoûté, et à peine tu as passé la porte de chez toi, voilà tout le cours qui revient.

Jimmy

Ouais, oui, ça arrive, ça arrive.

Guillaume

Oui, parce que l'information est associée. Donc effectivement, si tu veux, notre cerveau est vraiment câblé pour gérer de l'espace, parce que, encore une fois de plus, autour de nous il n'y a pas de temps, il n'y a que des espaces et des mouvements.

L'expérience et son souvenir

Jimmy

Alors est-ce qu'il faut... Est-ce qu'on pourrait tromper notre cerveau ? Il faudrait tromper notre cerveau pour pouvoir avoir une meilleure notion du temps, une meilleure mémorisation ?

Guillaume

Alors, tu as Daniel Kahneman qui propose un truc fantastique. C'est justement le paradoxe de la différence qu'il y a entre l'expérience et son souvenir. Il nous explique la chose suivante, qui s'explique très, très bien une fois qu'on comprend le fonctionnement des mémoires.

Si jamais tu t'ennuies pendant un moment — tu t'ennuies parce qu'il n'y a rien qui te stimule vraiment — finalement, dans l'après-midi entier que tu as passé, il n'y a rien de vraiment mémorisable là-dedans. Mais comme il n'y a rien qui stimule, tout te paraît long, il n'y a pas de stimulation particulière. Par contre, lorsque tu vas te rappeler de ce souvenir-là, tu vas juste te rappeler que c'était long, mais tu as l'impression, en même temps, quand tu vas remobiliser les souvenirs, qu'il n'y en a pas tant que ça. Et donc finalement, l'épisode qu'on reconstruit dans notre tête est très rapide. Ce qui fait que le souvenir d'un temps long passe vite, parce qu'il y a peu d'éléments à remobiliser à la mémoire, puisqu'il n'y avait pas grand-chose à mémoriser.

En revanche, quand tu t'éclates, tu es hyper stimulé, tu vas mémoriser des tonnes et des tonnes et des tonnes de choses. Mais comme tu es très stimulé, tu ne vois pas le temps passer. En revanche, quand tu vas créer le souvenir de cet événement-là, tu auras plein de séquences que tu pourras ramener à ta mémoire, enfin que tu pourras ramener à ta conscience. Et à ce moment-là, tu auras l'impression que le temps a été long. Ça te crée un long souvenir. C'est tout le paradoxe qu'il y a entre l'expérience de quelque chose et son souvenir.

Après, est-ce qu'on a un intérêt à vouloir duper notre mémoire, ou plutôt la conscientisation de notre mémoire par rapport au temps ? Faudrait chercher l'intérêt. En fait, quelle est la finalité derrière ça ? C'est-à-dire que si tu veux qu'un temps passe vite, il faut des choses qui te stimulent énormément. Tu as déjà remarqué que sur ton téléphone, qui est là pour te bombarder de stimulation, le temps... on se dit « putain, ça fait déjà une demi-heure que je suis dessus ! » Et quand on y réfléchit après — alors ça ne reste pas très, très longtemps en mémoire, ce qu'on voit sur les smartphones — mais quand on y réfléchit, eh bien oui, j'ai vu ça, et puis j'ai vu ça, et puis j'ai vu ça, et puis j'ai vu ça.

Donc j'ai envie de te dire : si quelque part tu as besoin que le temps passe plus vite, il faut que tu trouves quelque chose qui te stimule, qui te crée une vraie satisfaction dans ce que tu fais, et tu auras l'impression que le temps passe plus vite. Si en revanche tu veux essayer de ralentir un peu le temps, quelque part il faut que tu t'ennuies. Et si tu t'ennuies, tu as l'impression que le temps sera plus long.

Je me rappelle certains cours que j'ai pu avoir au collège, où j'avais l'impression que l'aiguille — j'avais à l'époque une montre Flik Flak — j'avais l'impression que c'était interminable pour que l'aiguille passe juste d'une minute, tu vois. Je me disais : mais c'est pas possible, c'est pas possible.

Jimmy

C'était trop long.

Guillaume

Et à l'inverse, des cours qui étaient absolument passionnants, les deux heures elles passaient d'un claquement de doigts. Donc si tu veux, on peut jouer avec ça. Après, quel est l'intérêt de le faire, quelle est la finalité...

La couleur des salles d'attente

Jimmy

Pour que les auditeurs comprennent, j'avais vu une petite vidéo qui expliquait, en fait, un cycle de dix secondes. Donc tu as dix secondes qui tournent autour d'une roue comme ça, et puis à la neuvième seconde, en fait, la roue change de couleur. Donc la roue est noire, d'accord ? Et puis à la neuvième seconde, la roue devient verte et bleue, par exemple. Et donc c'est vrai qu'on a l'illusion que cette neuvième seconde est plus longue que les autres, parce qu'on a, comme ce que tu expliques, quelque chose qui se passe, qui n'était peut-être pas attendu. Une surprise, quelque part.

Guillaume

Exactement, exactement. Après, on peut jouer avec la perception du temps, par exemple, dans les salles d'attente. Tu vas chez le médecin et tu sais qu'il a tendance à avoir une demi-heure, trois quarts d'heure d'attente. On peut jouer sur la perception du temps par l'environnement chromatique. Typiquement, on s'est aperçu que quand tu mets les individus dans une ambiance chromatique chaude, ils ont l'impression que le temps passe plus vite que quand tu les mets dans une ambiance chromatique froide. C'est bizarre, hein !

Jimmy

Oui, c'est intéressant.

Guillaume

Alors l'impact réel, on a du mal à comprendre exactement pourquoi. On sait que des couleurs chromatiques chaudes vont avoir tendance à stimuler notre système nerveux autonome. Donc cette stimulation du système nerveux autonome va faire qu'on est plus à même de percevoir et de s'engager dans les choses que dans une ambiance chromatique froide, où le système nerveux autonome a plutôt tendance à diminuer. Je dis bien « tendance ». On peut imaginer que ça peut être une piste de réflexion, d'explication de ça.

Ce que je viens de te dire là est vrai dans un environnement physique. Et là aussi, c'est un exemple qu'on n'explique pas : ça s'inverse dans le digital. Si jamais tu mettais une barre de progression — tu sais, on a une barre de progression de téléchargement de 0 à 100 % — si la barre de progression est avec une couleur chaude, ça paraît plus long que si elle est avec une couleur froide. Ça, on n'arrive pas à l'expliquer aujourd'hui. On n'a pas d'explication concrète sur cette perception du temps.

Tromper le temps, pour quoi faire

Jimmy

Alors du coup, on disait tout à l'heure : est-ce qu'on a un intérêt à tromper le temps, ou la perception du temps ? On va plutôt employer les bons termes. J'imagine, quand on fait de l'hypnose par exemple, ou de la méditation, pour faire passer peut-être des moments plus douloureux... Tu parlais de Kahneman, il donne aussi des exemples : on a le souvenir ou la mémoire d'un événement douloureux plus ou moins important, qui peut paraître en fait plus ou moins banal selon le ressenti. Est-ce qu'on n'a pas, dans ces cas-là, un intérêt à tromper un peu son cerveau ?

Guillaume

Alors, en fait, ça va dépendre à quel moment on cherche à le tromper. Est-ce que c'est pendant l'expérience, ou est-ce que c'est au moment de la remobilisation, c'est-à-dire la conscientisation des choses ?

On aurait un intérêt à le faire, entre guillemets, sous hypnose. Mais quand on veut travailler sous hypnose, il va falloir remobiliser un maximum d'informations pour pouvoir créer la reconfiguration neuronale qu'on recherche. Si tu mobilises beaucoup d'éléments, le temps va paraître plus long. Si tu remobilises peu d'éléments, il va paraître plus rapide. Mais si tu veux vraiment avoir une force d'action, tu as intérêt à en remobiliser beaucoup. Donc à vouloir faire en sorte que ce moment passe plus vite, tu risques surtout de perdre en efficacité de la séance. Donc pas évident, hein ? Pas évident.

Après, en revanche, tu peux venir travailler sur ta capacité de mise en mouvement. Toujours pareil : le temps, c'est une capacité de mise en mouvement. Si tu modifies ta capacité de mise en mouvement, tu vas modifier ta représentation du temps. Et à mon sens, c'est peut-être là l'axe sur lequel on peut vraiment travailler.

Les ressources physiologiques

Guillaume

Je vais te donner un exemple concret pour tous ceux qui travaillent en entreprise. On a l'impression de ne jamais avoir le temps. Il y a toujours des tonnes et des tonnes et des tonnes de choses à faire. Mais une fois qu'on comprend que le temps c'est une capacité de mise en mouvement, qu'est-ce qui nous permet de se mettre en mouvement avant toute chose ? Eh bien ça va être nos ressources physiologiques. C'est notre corps qui produit l'énergie nécessaire qui me permet la mise en mouvement.

Du coup, si j'arrive à accroître mes ressources physiologiques — de façon simple, en faisant attention à la qualité de mon sommeil, en faisant attention à ma qualité d'alimentation, à mon hydratation, à ma pratique sportive, etc. — si je fais attention à ce qui permet à mon corps de produire de l'énergie, alors je vais avoir une capacité de mise en mouvement plus importante. Comme j'ai une capacité de mise en mouvement plus importante, je vais avoir l'impression d'être moins dans ce sentiment d'être débordé par le temps. Tu vois, ça, ça peut déjà être un moyen direct qui modifie vraiment l'expérience — non plus cette fois-ci sa remobilisation, sa conscientisation, mais vraiment l'expérience que l'on en a.

L'émotion est une conséquence

Jimmy

Quand tu me dis « mise en mouvement », évidemment je pense à l'émotion, qui a vraiment, pour le coup, sa racine dans le fait de mettre en mouvement quelqu'un. C'est pour ça qu'on a des émotions. Est-ce que cette capacité de mise en mouvement est aussi sous le contrôle des émotions ?

Guillaume

En fait, c'est même... Alors souvent, en neurosciences, on le voit : l'émotion est une conséquence et pas une cause. Parce que qu'est-ce que c'est qu'une émotion ? En fait, ton cerveau, lorsqu'il perçoit quelque chose — là je te fais un circuit très court — il perçoit les informations, il va y avoir plein d'aires corticales qui vont être responsables du traitement de l'information. Et quand tout ça est décortiqué et arrive dans le système limbique, le système limbique va se demander si c'est bon ou pas pour nous. Et en fonction de si c'est bon ou pas, il va venir déclencher certains neurotransmetteurs qui vont créer en nous des états de tension. Et c'est parce qu'il y a un état de tension que l'on se met en mouvement. S'il n'y avait pas d'état de tension, il n'y aurait pas de mise en mouvement.

Et la conséquence de cette libération de ces neurotransmetteurs qui créent l'état de tension, lorsqu'il est diffusé en nous, va nous créer certains ressentis physiologiques. Donc c'est une conséquence de la libération des neurotransmetteurs, qui créent les états de tension, qui créent ensuite un ressenti physiologique. Ce ressenti physiologique, c'est ce qu'on appelle une émotion.

Il y a des états de tension aversifs, qu'on ne supporte pas. Ce qui nous crée un état de tension aversif, comme — pardon — une douleur lorsqu'on se fait mal : c'est une sensation aversive qui crée un état de tension aversif. Et il y a des états de tension de satisfaction addictive. Comme « j'ai gagné au loto, ouais ! », tu vois, cette grande joie que tu peux avoir. Je cherche un peu les extrêmes. Mais c'est un état de tension, c'est un super état de tension. Franchement, fais-le, tu vas voir, c'est vachement sympa.

Jimmy

Non, je ne la connais pas, celle-là. Ouais, je vais essayer. [rires]

Guillaume

Et cet état de tension va créer une satisfaction, et donc un ressenti physiologique particulier qu'on va appeler cette fois-ci une émotion positive quand c'est un état de tension de satisfaction, et qu'on va appeler émotion négative quand c'est un état de tension aversif.

Alors, je vois arriver tous ceux qui, dans les auditeurs, ont suivi des formations sur le management des émotions : oui, il n'y a pas d'émotions négatives en soi, c'est-à-dire que toutes les émotions nous sont utiles parce que ça nous permet de conscientiser ces états de tension. Mais en fait, on fait une distinction entre positif et négatif en fonction des états de tension de satisfaction ou aversifs. C'est là que se fait la distinction entre les deux. Mais donc, il faut ces états de tension pour se mettre en mouvement. Donc ces stimulations-là sont vraiment essentielles.

Le mode de secours

Jimmy

Alors, si on a l'état de tension pour se mettre en mouvement, on a une émotion, il y a la peur, un risque, un danger — même quelque chose de positif, mais là dans le cas concret il y a un danger — donc forcément il me faut des ressources. Qu'est-ce qui se passe si je n'ai pas ma capacité de mise en mouvement ? On parlait tout à l'heure d'un bon sommeil, de l'hydratation, d'une bonne alimentation. Qu'est-ce qui se passe ? Est-ce que je vais chercher dans des réserves ?

Guillaume

Alors, il y a quand même un mode de secours, surtout dans les états de tension aversifs. Il faut savoir que lorsque ton cerveau perçoit quelque chose qui n'est pas bon pour nous, il lui faut à peu près 40 millisecondes pour l'identifier et déclencher la réponse adaptative — donc bien avant le temps de conscientisation. Quand il va déclencher ça, dans tous les cas, par sécurité, il va déclencher en même temps la mobilisation des réserves.

Il faut savoir que tu vas avoir donc la noradrénaline qui va être libérée dans le système nerveux central, qui va nous créer l'état de tension aversif. Et ensuite tu as toute une cascade dont je te tairai les noms, ils sont hyper complexes, mais qui vont avoir pour fonction de récupérer les glycogènes. Donc on a les glycogènes du foie, on a les glycogènes intramusculaires, qui sont des réserves d'énergie qu'on va pouvoir mobiliser là, de suite. Ce qui veut dire que même en étant en hypoglycémie, si tu te prends vraiment un pic de stress aigu, quelque chose d'hyper aversif aigu, genre tu tombes sur un cambrioleur ou quoi que ce soit, t'inquiète pas, ton corps va aller taper dans les réserves pour t'amener de l'énergie de suite.

Par contre, ça a une conséquence, c'est qu'on surexploite l'organisme. Donc quand c'est une phase de stress aiguë, ce n'est pas très dérangeant d'avoir une exploitation une fois, c'est prévu pour. Si par contre c'est déclenché par du stress chronique, en petite intensité mais constante, on épuise l'organisme, et au bout d'un moment l'organisme finit par péter. Donc voilà, cette capacité de mise en mouvement, elle est prévue, mais elle doit pouvoir rester exceptionnelle.

40 millisecondes pour réagir

Jimmy

Si on se donne une notion de temps, parce qu'on est là sur le podcast, sur le sujet : tu nous disais que le temps de réponse c'est 40 millisecondes, et que c'est avant la conscientisation. Pour conscientiser quelque chose, il faut combien de temps, pour avoir un ordre de grandeur ?

Guillaume

Pour avoir un ordre de grandeur, ça va dépendre vraiment de sa complexité. Est-ce que c'est des informations que l'on a déjà en mémoire ? On a toute une base de mémoire qui... Par exemple, si je te parle d'un verre d'eau, il va te falloir très, très peu de temps pour le conscientiser derrière. En 300-400 millisecondes, tu as réussi à pousser sa conscientisation. Si en revanche tu as un objet que tu n'as jamais vu, jamais connu, le cerveau ne peut pas s'appuyer sur les mémoires pour pouvoir créer une représentation, et donc là il va lui falloir 600, 700, parfois encore plus de temps, pour pouvoir réussir à créer une représentation consciente. Donc ça va vraiment dépendre si ça nous est familier ou pas, en fonction de la quantité d'éléments que l'on a en mémoire. Mais on est de cet ordre-là, si tu veux.

Entre le moment de perception, ton cerveau, lui, réagit et il va créer un premier temps adaptatif — ce qu'on appelle le premier temps décisionnel chez BMO. Il lui faut entre 40 et 230 millisecondes. Donc lui déclenche la réponse adaptative. Alors que dans 0,26 % des cas seulement il en portera une conscientisation. Que dans 0,26 %.

Jimmy

Oui, on en avait parlé lors du premier podcast. On a tellement d'informations. Je ne me souviens plus de combien, de dizaines de milliers d'informations qu'on a à traiter.

Guillaume

Voilà, tu te rappelles, c'est ça. 35 000, ouais, 35 000. C'est 35 000 stratégies adaptatives par jour. Sur les 35 000, on va en conscientiser à peu près 0,26 %, parce que c'est hyper énergivore et on va essayer de prioriser ce qui est le plus important à apporter à notre conscience. N'empêche que notre corps, lui, il s'adapte en permanence — on perçoit 11 millions d'unités d'information chaque seconde de nos environnements. Donc lui, il s'adapte à ça en permanence, en permanence, en permanence, et on va en conscientiser qu'une toute petite partie.

Mais donc tu imagines la ressource qu'il faut pour pouvoir répondre à tous ces états de tension. Et comme on l'a vu, le temps est une capacité de mise en mouvement. Donc la première chose à faire, avant de pouvoir faire l'optimisation de capacité matérielle exogène à nous-mêmes — et je pense que c'est le levier le plus rapide qu'on peut donner en conseil à tous nos interlocuteurs et à nos auditeurs — c'est déjà de bien gérer nos ressources physiologiques, qui nous permettent cette capacité de mise en mouvement. Ça, on a la main dessus, on a directement la main dessus.

Jimmy

Ouais, alors c'est fou, cette notion d'échelle, parce que c'est quand même, entre le déclenchement qui est inconscient et la conscientisation, il y a un ratio de dix, plus ou moins. Il faut dix fois plus de temps pour conscientiser quelque chose que notre cerveau a déjà déclenché. Écoute...

Guillaume

En fait, c'est vrai que c'est beaucoup — je me permets d'interagir dessus — mais c'est ton cerveau qui crée l'existence des choses. Les choses sont à l'extérieur, mais elles n'existent que quand elles sont portées à ta conscience. Une fois qu'on les a perçues, qu'on traite les flux d'informations, on déclenche une réponse d'adaptation, et ensuite, quand c'est pertinent, on en crée une existence, une représentation. Créer l'existence de quelque chose, ça veut dire créer un tout cohérent. Ce qui est quand même un exercice hyper complexe. Enfin, c'est quand même notre cerveau qui crée l'existence des choses.

Et je trouve que le fait qu'il y arrive en quelques centaines de millisecondes, ça c'est une prouesse énorme, de dingue, c'est incroyable, absolument incroyable. Alors c'est vrai qu'il y a un delta, mais quelle prouesse de créer l'existence des choses, quoi.

Jimmy

Oui, c'est déjà prodigieux.

Procrastiner, ou ne pas supporter l'inachevé

Jimmy

Tout à l'heure, on parlait de cette capacité de mise en mouvement, qui est y compris... Ce n'est pas juste une capacité pour les gens qui font du sport, etc. C'est aussi un exercice intellectuel qui consomme énormément de ressources, on en avait parlé sur le premier podcast. Par contre, j'ai une question : qu'est-ce qui se passe, par exemple, quand on a quelqu'un... Pourquoi on a des gens qui procrastinent et d'autres qui ne supportent pas de ne pas finir une tâche, ou de ne pas la faire tout de suite dès qu'elle est à faire ?

Guillaume

Alors là, pour le coup, on est surtout dans les états de tension. C'est-à-dire que ton cerveau va passer son temps... Il faut voir ça vraiment comme une inéquation, comme un rapport de force entre deux états de tension lorsque tu veux faire quelque chose. Quand tu vas faire quelque chose, ça va toujours créer quelque part une tension aversive et en même temps une tension de satisfaction. Si jamais la tension aversive est supérieure à la tension de satisfaction que tu auras si tu fais la chose, alors tu n'y vas pas. Tu te trouves toutes les excuses du monde pour ne pas la faire. Pourquoi ? Parce que tu n'as pas envie de subir la conséquence aversive de l'action. Donc tu vas essayer de la reporter dans le temps. Et c'est quand la non-action est plus aversive que l'action elle-même qu'on va déclencher l'action.

C'est pour ça que... j'ai rarement vu quelqu'un faire « ouais, super, je vais pouvoir payer mes impôts, je suis super content ! Vivement que ça ouvre ! »

Jimmy

« Ça y est, c'est fait. Trop bien. »

Guillaume

Non, ça, c'est plutôt rare. Donc payer nos impôts, c'est plutôt un état de tension aversif, quelque chose d'aversif. Mais comme c'est aversif, je ne vais pas le faire maintenant, parce que maintenant je pourrais faire autre chose qui va m'amener plus de satisfaction que de payer mes impôts. Si en revanche, arrivé le soir à 23 h 59, on va vite vite vite vite se connecter — parce que si, par contre, à minuit je ne l'ai pas fait, ça me sera d'autant plus aversif de le faire après. Donc là, pour le coup, je vais déclencher l'action. Donc ça, c'est la mécanique de procrastination.

Quand des personnes ont besoin de le faire là, maintenant, tout de suite, ce qui leur est extrêmement aversif, c'est qu'une tâche soit inachevée. Parce que quoi ? Parce que dans notre cerveau, c'est ce qu'on appelle une rupture de cohérence, c'est-à-dire que la tâche n'est pas finie, elle n'est pas encore cohérente dans sa globalité. Et ce caractère inachevé leur est plus aversif que l'effort aversif à faire pour la réaliser. Donc du coup, ils réalisent la tâche le plus vite possible.

Donc tu vois, c'est deux sensibilités de tension qui sont différentes, et après chacun va s'amuser à la rationaliser comme il veut, en trouvant à chaque fois des bonnes raisons. « Non, moi je veux être organisé, quelqu'un qui va loin dans la vie est quelqu'un d'organisé, donc quand quelque chose est à faire, il faut le finir. » Oui, ça, c'est une représentation, c'est une forme de conscientisation de la chose. C'est l'histoire qu'on se raconte, en tout cas.

Récompenser ou reconnaître

Jimmy

C'est compliqué à comprendre, parce que du coup ça soulève pas mal de questions. Par exemple, tu dis « quelqu'un qui procrastine »... Parce qu'on avait parlé de la DOSE, de ce qui récompense le cerveau et de pourquoi le cerveau prend ces décisions-là. Mais du coup, si je donne un incentive — comment tu dirais ça en français — quelque chose pour inciter les gens à faire quelque chose, pour qu'ils en tirent le plus... du coup je mets peut-être en place une politique de récompenses. Et les gens font les choses pour une récompense, et ils ne les font peut-être pas parce que tout simplement c'est important de le faire. Je pense notamment à l'éducation des enfants, évidemment : « fais tes devoirs si tu veux jouer à la console », tu vois. Chacun fait comme il peut, il n'y a pas de jugement, mais ça peut être compliqué après à gérer, face à quelqu'un qui ferait ses devoirs même si derrière on ne lui dit pas qu'il peut jouer à la console.

Est-ce qu'on doit agir individuellement avec les gens ? C'est quoi ton conseil à l'entreprise, par exemple ? Est-ce qu'il faut individualiser les sources de récompenses ? Alors là, c'est beaucoup sur les épaules du manager. Est-ce qu'il faut une seule ligne de direction, où il ne faut pas du tout de récompenses par exemple ? Je ne sais pas. Tu en penses quoi ?

Guillaume

Alors, une absence de récompense, tu ne peux pas l'amener, parce que quand tu travailles il y a une part aversive, il y a un état de tension aversif : il faut se lever, il faut se déplacer, ça prend du temps, il faut réfléchir, ça demande des efforts cognitifs, etc. Donc il y a une grosse part aversive. Donc tu as intérêt à ce qu'en face tu aies des états de tension de satisfaction. La récompense fait partie des états de tension de satisfaction. Par contre, si on mise tout sur la récompense... Je ne dis pas qu'elle ne doit pas être là, mais elle ne doit pas être la seule.

C'est-à-dire que ce qui doit motiver l'individu à faire — et c'est le conseil qu'on donne systématiquement lorsqu'on fait de l'accompagnement au niveau de l'entreprise — ce n'est pas de récompenser l'individu, c'est de reconnaître l'individu. C'est d'amener l'action qui me permet d'être. Comment je suis, comment j'arrive à me sentir vivant, à être ? C'est quand on me reconnaît dans l'action que je fais.

Et lorsque l'on va me reconnaître... La récompense dont on parle — prime, droit de jouer à la console, avantages, une augmentation de salaire — tout ça, c'est ce qu'on appelle, dans nos états de tension, des conditions de déclenchement de dopamine. C'est de l'avoir en plus, du verbe avoir, en plus. Alors que la sérotonine, c'est être. C'est un autre neurotransmetteur qui me crée un autre état de tension, qui est fondamental pour nous, qui est certainement plus important d'ailleurs que la dopamine, beaucoup plus pérenne que la dopamine. Et si l'action que tu me demandes me permet d'être, alors je vais la faire, parce que ça va m'amener à une satisfaction plus forte que la simple récompense. Et donc les stratégies d'engagement des individus là-dessus doivent être basées sur la reconnaissance des individus, et pas simplement et uniquement par la récompense.

Lorsqu'on veut faire de la récompense un facteur de reconnaissance, on se tire une balle dans le pied. Parce qu'un facteur de récompense, c'est quelque chose qui te coûte : primes, avantages, ce que tu veux, voiture de fonction et autres machins, c'est des choses qui coûtent cher. Oui, mais il faut les renouveler à chaque fois qu'on va vouloir faire de la récompense un facteur de reconnaissance. Et au bout d'un moment, ça va finir par coûter très cher à l'entreprise.

Ce que l'individu revendique

Guillaume

Alors qu'en réalité, ce qu'il faut amener, c'est la reconnaissance de l'individu : reconnaître ce qu'il a fait, reconnaître qui il est, reconnaître son travail. Et ça, ce n'est pas évident, et surtout les entreprises n'ont souvent pas appris à le faire correctement. Parce que reconnaître quelqu'un, il faut prendre le temps de comprendre ce qu'il revendique, qui il revendique être.

Si par exemple — alors les gens qui nous écoutent en podcast ne le savent pas forcément, mais je suis chauve — si quelqu'un vient me féliciter pour ma nouvelle coiffure, je vois bien qu'il veut me reconnaître, qu'il va me féliciter, mais ma coiffure en l'occurrence n'est pas un facteur de revendication de qui je suis. Plutôt l'inverse : la chauvitude. Donc je vais dire « ouais, c'est sympa, ouais, merci ». Et on voit bien que la reconnaissance n'a pas opéré, parce que c'est la reconnaissance de ce que revendique l'individu. Donc la première chose quand on veut reconnaître quelqu'un, c'est de prendre le temps d'écouter ce qu'il revendique de lui. Et tout le monde ne revendique pas la même chose de soi. Donc ça, c'est le premier point qui est important.

Le deuxième, c'est qu'on n'est pas tous sensibles au même facteur de reconnaissance. C'est-à-dire qu'il va y avoir des formes de reconnaissance. On peut verbaliser une reconnaissance, on peut avoir un comportement qui montre une reconnaissance, on peut consacrer du temps — justement, on revient à la notion de temps — on peut consacrer du temps à un individu, c'est-à-dire que je prends ma capacité de mise en mouvement pour la consacrer à un individu. Ça, c'est un facteur de reconnaissance qui peut être important. Pour d'autres personnes, ça va être le respect de règles ou d'usages dans un environnement.

Donc tu vois, il y a plein de formes de reconnaissance qui sont différentes, nous on en a listé plus d'une quinzaine. Donc l'individu va avoir sa propre revendication et ses propres sensibilités sur les formes de reconnaissance. Lorsqu'on arrive à aligner ça, wow, tu crées un engagement fantastique dans les entreprises. Si par contre tu n'y arrives pas, tu passes à côté. Et il y a des stats, dont j'ai oublié la source, qui nous disent que 80 % des managers considèrent savoir reconnaître leurs équipes, mais tu as 17 % seulement des personnes dans les équipes qui considèrent être reconnues. Et là, hach !

Jimmy

Un vrai Pareto, là, 80-20.

Guillaume

Exactement. Et là, ça picote. Ça picote, pourquoi ? Parce que soit la revendication n'a pas été entendue, et on n'a pas reconnu ce qu'il fallait — même si on a voulu reconnaître, on est passé à côté — soit on a bien trouvé la revendication de l'individu, mais on n'a pas su y appliquer la bonne forme de sensibilité. Et donc on passe encore à côté.

Donc voilà, si tu veux, pour moi, ce facteur de motivation par la récompense, qui serait simplement avoir quelque chose en plus, est une mauvaise stratégie, et en plus elle ne tient pas dans le temps. Donc pour motiver quelqu'un à faire quelque chose, il faut que cette action lui permette d'être et de devenir, et qu'il ait une façon de pouvoir se revendiquer et d'être reconnu.

Faire, c'est se revendiquer soi

Jimmy

Alors, on s'est peut-être un peu éloignés du sujet, mais n'empêche que je pense que c'était hyper intéressant. Et puis on n'est pas si loin du sujet, parce qu'on disait que pour avoir une bonne notion du temps, pour ne pas avoir l'impression d'être débordé — un terme qu'on peut souvent entendre en entreprise — il faut avoir cette capacité de mise en mouvement. Et tu as parlé évidemment des ressources physiologiques. Et là, on parle aussi de cette tension positive, qui nous permettrait aussi, j'imagine, d'avoir l'impression d'être moins débordé si on a cette reconnaissance en entreprise.

Guillaume

En fait, si tu veux, là... alors je vais peut-être le dire un peu moins rapidement : faire, c'est se revendiquer soi. On est ce qu'on fait et on fait ce que l'on est. C'est-à-dire que c'est à travers mes actions, à travers ma mise en mouvement, que je vais pouvoir revendiquer qui je suis. Et si tu me reconnais dans cette mise en mouvement, alors oui, je vais avoir la sensation d'être, et donc d'avoir un moment de satisfaction, parce que je suis. Je suis à la bonne place, je suis dans ma zone, c'est là-dedans qu'on me reconnaît, etc. Donc tu vas favoriser l'envie de faire.

Mais encore une fois de plus, pour pouvoir faire, il faut être en capacité de le faire. Et cette capacité est toujours relative à une autre. On l'a vu tout à l'heure, et je l'ai donné dans la grande ligne : capacité de mise en mouvement de soi relative à la capacité qu'a la Terre à faire un tour sur elle-même. Mais on a des capacités relatives beaucoup plus proches. Comme par exemple, tu as un collègue qui a une capacité, à la fois intellectuelle et physiologique, de pouvoir traiter deux fois plus de dossiers que toi dans un même bureau : tu vas avoir l'impression d'être sans arrêt sous l'eau, parce que tu as une capacité inférieure à la personne à laquelle tu te compares directement. Donc, si vous voulez, il y a la capacité relative entre individus. Donc il faut réussir à égaliser, entre guillemets, ces capacités de mise en mouvement entre les individus.

L'état de flow

Jimmy

Ça me fait penser à l'état de flow, dont on n'a pas encore parlé, de Mihaly Csikszentmihalyi — c'est compliqué à dire — où finalement, quand tu fais quelque chose qui te plaît, mais qui est aussi challengeant et atteignable, tu rentres dans un état où tu oublies cette notion de temps.

Guillaume

C'est ça. Je ne me risquerai pas à le prononcer.

Jimmy

Pas évident à mettre en place au quotidien dans l'entreprise, pour que les gens se sentent dans un état de flow où on n'a plus la notion du temps et où finalement on ne se sent pas débordé, mais on se sent bien.

Guillaume

On y revient, exactement la même chose. Qu'est-ce que c'est que se sentir bien ? C'est de se sentir soi. Quand je suis, j'ai vraiment la sensation, tu vois, de « oui, je suis reconnu dans ce que je fais ». Et donc du coup, je suis, je suis réellement, et du coup je me sens bien. Et donc on en revient encore à la capacité à faire et à reconnaître le faire des gens. Et quand on reconnaît le faire, l'individu produit de la sérotonine ; comme il produit de la sérotonine, il se sent être ; comme il se sent être, il se sent bien ; comme il se sent bien, il a l'impression que le temps passe plus vite et d'en manquer moins.

Agir comme un amnésique

Jimmy

Alors, est-ce que tu aurais, toi, des conseils à donner, des choses qu'on pourrait mettre en place assez facilement ? Ou pas — ce n'est pas grave, si c'est difficile et que ça prend du temps, pourquoi pas. Mais c'est vrai, on n'est pas obligé de toujours choisir la facilité. Est-ce que tu aurais un conseil à donner à quelqu'un qui se sent sous l'eau, qui pense avoir un agenda qui déborde professionnellement, mais aussi parfois avec la vie privée ? On sait que la deuxième journée commence quand les enfants sont au lit, c'est ce qu'on dit quand on a des enfants. Est-ce que tu aurais un conseil ? On a parlé des ressources physiologiques, prendre soin de soi, bien dormir, etc. Mais est-ce qu'il y a d'autres activités qui nous permettraient d'avoir une perception du temps différente ?

Guillaume

Il y a un outil, enfin une façon de faire, que moi j'utilise au quotidien, tout le temps, à chaque instant. Tu l'as annoncé, très sympathiquement d'ailleurs, au début : j'ai un parcours où j'ai beaucoup, beaucoup de choses à faire simultanément. On a déjà sorti un bouquin, j'en ai un autre en écriture, il y a BMO Smart Life, on a la société Engramme, il y a BMO Académie, il y a tout un écosystème. Je te laisse imaginer la quantité de tâches à faire dans cet écosystème-là.

Si jamais j'avais en permanence en tête la totalité de ces environnements, alors mon cerveau il explose, et je perdrais instantanément la capacité de me mettre en mouvement dans un environnement, parce que je serais pollué par tous les autres environnements que je garde en tête. On appelle ça des buffers. En fait, notre cerveau s'adapte à des environnements qui existent dans notre tête.

Si jamais, toute la journée, tu dois te rappeler qu'en rentrant il faut que tu achètes du pain ; et puis c'est vrai que ce matin, avant, il faut que je pense à mettre les chaussures de sport des gamines ou des gamins dans le sac parce qu'aujourd'hui ils ont sport ; et puis quand je vais arriver au bureau, il faudra vraiment que je pense à dire à Martine qu'il faudra renvoyer le dossier à un tel ; et puis il faut aussi que je n'oublie pas... Et tu gardes tout ça en tête. Et comme tu as peur d'oublier, tu les repenses en permanence dans ta tête. Et en fait, ton cerveau a l'impression qu'il doit s'adapter simultanément à une grande diversité d'environnements. Et donc sa capacité d'adaptation face à 40 environnements — quand bien même ils sont cognitifs, quand bien même ils sont dans notre tête — la capacité de mise en mouvement diminue de façon drastique, et on a l'impression d'avoir le temps de rien.

Moi, pour éviter ça, j'agis comme un amnésique. C'est-à-dire que mon planning — mon planning, j'appelle ça ma partition de vie — je ne vais garder en tête que les informations utiles dans le créneau horaire dans lequel je suis. Par exemple, quand on aura fini ensemble ce podcast, je suis incapable de te dire la tâche que j'ai à faire après. Je n'en sais rien. Pourquoi ? Parce que dix minutes avant, ça va popper à mon écran pour me dire « dans dix minutes tu vas commencer ça ». Et lorsque ça poppe, si jamais j'ai besoin, je vais pouvoir cliquer dessus et j'ai toutes les notes, toutes les informations qui vont m'être utiles pour pouvoir gérer l'environnement suivant.

À la seconde où j'ai fini cette tâche-là, je me pose, donc je vais saisir les informations qui me seront utiles pour plus tard. Je vais programmer la prochaine action dans mon agenda, dans ma partition de vie, pour me dire, ben mettons — j'en sais rien — la prochaine tâche, il faudra que je rappelle ensuite un client pour lui envoyer un rapport. Pas de problème : dans trois jours, je me prévois une plage horaire qui sera dédiée à envoyer un rapport, ou peu importe quelque chose, à un client, et les informations qui me seront utiles pour pouvoir le faire sont localisées à tel endroit dans mon drive. Et donc, dès que j'ai clôturé ça, je peux le sortir de ma tête et l'oublier totalement.

Et sincèrement, avec le temps, quand tu fais confiance à ce système-là, ça te permet réellement de les oublier. Pourquoi ? Parce que ton cerveau sait qu'au bon moment ça va venir popper, tu sauras où aller chercher les informations, et qu'en attendant ça ne sert strictement à rien de gaspiller de l'énergie et de garder ça en tête. Donc c'est vraiment une segmentation, si tu veux : j'essaie de démultiplier ma capacité de mise en mouvement par la focalisation, par le maintien cognitif des informations utiles à cet instant. Le reste ne m'intéresse pas, ne vient pas polluer mon esprit, faute de quoi j'aurais l'impression de devoir m'adapter à 40, 50, 60, 80 environnements simultanément, ce qui serait techniquement parlant impossible. Eh bien ça te fait gagner une énergie stratosphérique !

Ce que font les vacances au cerveau

Jimmy

Ouais, j'imagine. Déjà, tu n'as plus peur d'oublier quelque chose. Tu ne passes plus d'énergie à avoir peur d'oublier quelque chose.

Guillaume

Mais regarde, quand on est en vacances, qu'est-ce qu'on fait techniquement ? Généralement, on quitte l'environnement dans lequel on est, on va aller quelque part. Et si tu réfléchis d'un point de vue cognitif, et même physiologique, c'est censé être compliqué. Souvent, on aime bien aller visiter des endroits qu'on ne connaît pas, donc on a tout à découvrir. On doit apprendre à se représenter dans l'espace, on doit trouver où est notre emplacement, où est-ce qu'on va pouvoir se nourrir, quelles activités on va pouvoir faire. On aime bien aussi souvent, pour beaucoup, faire quelques activités, des visites ou des activités sportives, des randonnées, des choses. Donc on brûle énormément d'énergie. Donc techniquement parlant, on devrait s'épuiser.

Et pourtant, on arrive à se détendre. Pourquoi ? Parce que dans ce nouvel environnement, toutes les informations qui me sont nécessaires au travail... mon cerveau, au bout d'un jour, deux jours, trois jours, se dit « bon, ça sert à rien ». Donc il ferme ces représentations-là, il sort ces environnements de notre tête, et on se consacre à un environnement. Et donc on se détend enfin, on arrête de brûler de l'énergie pour rien. Et généralement, 24 h, 48 h avant de reprendre le boulot, tu commences à voir dans ta tête les informations qui repoppent.

Jimmy

Ça commence à bouillonner, oui.

Guillaume

Parce que le cerveau sait qu'on va revenir dans cet environnement-là, et il a tendance à ramener ces informations. Donc ça, ce serait vraiment le premier conseil.

Les buffers tampons face aux urgences

Jimmy

Ça me fait penser à un truc, parce que je trouve ça super d'organiser dans son agenda des temps dédiés à quelque chose, des rappels quelques minutes avant pour ne pas oublier, pour ne plus être dans l'inquiétude et dans la peur constante. On peut aussi prendre des notes chez soi : par exemple, quand tu te réveilles la nuit, tu as un truc en tête, tu peux le noter sur un carnet, ça marche aussi, j'imagine — tu ne l'oublies pas le lendemain matin.

Guillaume

Complètement, complètement.

Jimmy

Par contre, dans le monde du travail, très souvent on fait face à des urgences, et de plus en plus d'urgences, surtout dans des entreprises qui ne sont pas forcément agiles. Et j'ai beau avoir mon agenda programmé, prêt, pour me permettre d'être efficace, j'ai pourtant plein d'urgences qui arrivent, donc ça me désorganise à peu près tout. Comment on peut faire face à ça ?

Guillaume

Personnellement, j'ai des créneaux. C'est encore des buffers tampons, tu vois, des buffers tampons où il n'y a rien de prévu, pendant deux heures dans la journée. Ce qui va faire que si jamais des tâches qui étaient programmées avant, je n'ai pas pu les réaliser parce qu'il y a un imprévu qui tombe, je viens ensuite décaler ces tâches automatiquement dans mon planning, dans les buffers tampons. Normalement, avec deux heures, j'arrive à peu près à faire face à la reprogrammation due à tous les imprévus.

Des fois, en cascade, ça amène tellement de choses que je vais le différer sur plusieurs buffers de secours. Ou alors ça va nécessiter vraiment une réorganisation complète du planning. Par exemple, malheureusement, il y a quinze jours, j'ai eu un accident assez costaud sur l'autoroute. J'ai de la chance, je n'ai rien. Par contre, la voiture, elle est épave. Ce qui était prévu n'est plus réalisable. Ça a modifié ma capacité de mise en mouvement, justement, au quotidien. Donc je n'ai plus la même capacité de mise en mouvement, donc ma programmation de planning n'était plus bonne. Là, je n'ai pas utilisé un buffer : j'ai replanifié en tenant compte de cette nouvelle capacité de mise en mouvement, j'ai replanifié tout mon planning et modifié mes délais, etc., parce que ma capacité de mise en mouvement a changé. Donc parfois, voilà : si c'est juste anecdotique, les buffers suffisent ; si ça a mis une grosse pagaille, il faut reprogrammer.

Commencer par soi

Jimmy

Écoute Guillaume, c'était très intéressant. On arrive à la fin de ce podcast, et merci, je pense qu'on a abordé déjà des sujets passionnants. Malheureusement, tout a une fin. Est-ce qu'il y a quelque chose que tu souhaites rappeler, ou un thème qu'on n'a pas abordé et que tu souhaiterais partager avant de terminer l'interview ?

Guillaume

Je pense que j'aimerais appuyer vraiment sur le fait qu'on a un réflexe — et il est normal — c'est de toujours accuser nos environnements du fait qu'on n'ait pas le temps de faire les choses, ou d'être surchargé, ou d'être débordé par des tâches. Oui, c'est vrai, l'environnement a une vraie part de responsabilité, parce que c'est lui qui envoie toutes les informations. Mais peut-être, et même j'en suis convaincu, la première chose que l'on peut faire concrètement maintenant, et qui change déjà énormément de choses, c'est vraiment apprendre à gérer nos ressources, et à planifier les choses, et à ne se concentrer que sur ce qu'on est en train de faire.

Ça peut être mis en place là, maintenant. Quand vous allez effectivement, dans cinq minutes, terminer ce podcast et repartir, vous pouvez déjà commencer à l'appliquer, et ça va vraiment déjà transformer les choses, et vous allez avoir du coup une capacité à agir qui va, à ce moment-là, vous permettre de changer les environnements — mais de commencer avant toute chose par soi. Et ça fait une différence, mais énorme, vraiment énorme. C'est ce petit point sur lequel j'avais envie d'insister.

Jimmy

Merci beaucoup Guillaume. Je rappelle ton livre, L'influence cachée du cerveau humain, aux éditions ESF, que je connais très bien également, avec qui on avait fait un partenariat sur le podcast il y a quelque temps. Et puis, toujours un plaisir de partager avec toi. J'espère qu'on aura l'occasion de, pourquoi pas, faire une interview prochainement.

Guillaume

Avec grand, grand, grand plaisir. Merci à toi pour ce moment, ce temps passé ensemble ; à l'auditeur aussi, d'avoir pris ce temps avec nous. Et puis j'espère que ça aura donné des clés, une vision un petit peu différente des choses, et que ça vous aura fait passer un bon moment. À bientôt Jimmy, merci à tous.

Jimmy

À bientôt Guillaume, merci.

Sources et références

  • Daniel Kahneman. .

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